| Americana |
Curieux, non, les side-effects de l’amnésie? Alors qu’il était dernièrement frappé d’une attaque qui affecta temporairement sa mémoire, Rodney Crowell ne s’en remit que pour exhumer de ses archives un plein album, dont il avait reporté la publication sine die deux décennies plus tôt! Il venait à l’époque de conclure une trilogie (“The Houston Kid” en 2001, “Fate’s Right Hand” en 2003 et “The Outsider” en 2005) qui lui avait valu de séduire une nouvelle génération d’aficionados, mais en ressortant des mêmes studios avec les bandes de leur successeur, il se cabra tel un mustang refusant l’obstacle. À ses oreilles, tout ceci commençait à sentir la formule, et il renonça dès lors à les publier. C’est néanmoins cet album provisoirement mort-né qu’il nous livre aujourd’hui (augmenté de deux nouveaux titres), et il s’en explique ainsi: “Je suis heureux de l’avoir initialement mis de côté, parce que je considère à présent que son temps est venu. C’est pourquoi j’ai voulu l’intituler “Then Again”, car je crois que c’est une façon intelligente de dire que ce qui se dessinait alors est en train de se produire aujourd’hui: autrefois perdu, mais désormais retrouvé”. S’ouvrant sur l’intime “I Won’t Lie” (drivé par la mandoline de John Jorgensen), il introduit son premier invité de marque en la personne de l’un des principaux mentors de Rodney, le grand Guy Clark (disparu depuis), avec l’inquisiteur “Are You One Of Us?”. Benmont Tench, le claviériste des Heartbreakers de Tom Petty, y prodigue une partie de piano électrique en écho à l’orgue pénétrant de Tim Lauer, et les guitares électriques de Steuart Smith et Jedd Hugues y boutent le feu sacré, avant que le languide et émouvant “If I Could Speak To Leonard” ne rende hommage au barde canadien Leonard Cohen. L’enjoué country-rock “Bring It To Memphis” s’adresse ensuite à une certaine Lucinda, dont on se surprend à subodorer que l’état civil complet pourrait bien commencer par la lettre W. Le bluegrass appalachien “The Ballad Of Artemis And Orion” bénéficie, outre la mandoline du précité, du violon de Tammy Rogers, dans l’esprit du lointain “John Wesley Harding” d’un certain Zimmerman, et précède l’introspectif et majestueux “Sing Your Heart Out” (avec pour contre-chant les voix mêlées de Kieran Goss et Annie Kinsella, ainsi que les violoncelles de Nat Smith et David Henry). C’est selon un surprenant semi-break beat et un hip-hop flow que se déroule ensuite l’anecdotique “Watcha Gonna Do Now #2” (avec pour guests Lyle Lovett et Chely Wright), suivi du réjouissant (et auto-dépréciatif) “The Has-Been Vents His Spleen”. Ballade acoustique au soft waltz beat, “40 Winters” relève du plus haut standard auquel Rodney nous ait accoutumés, et mérite à ce titre de figurer au palmarès de ses réussites les plus accomplies, que ce soit sur le plan de sa structure ou de son interprétation, avant que le récent protest “Go Light A Candle” (dédié aux irresponsables qui prétendent mener ces temps-ci la marche erratique du monde) ne vienne conclure cette remarquable galette, avec pour cameos notoires ceux d’Emmylou Harris et de Lera Lynn. Vous pouvez certes vous passer de nos conseils, mais nous n’en donnerons toutefois qu’un seul à ce bon Rodney: s’il t’en reste encore de ce calibre, persiste à mettre tes archives à jour.
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, July 17th, 2026
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