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Il y a quelque chose de discrètement subversif à écouter Rick Roe le matin du 1er janvier 2026. À une époque où le jazz contemporain oscille souvent entre expérimentation radicale et nostalgie savamment mise en scène, cette musique s’impose dans le silence. Dehors, la rue est immobile, aucune voiture, aucune voix, rien d’autre que le léger cliquetis de mes doigts sur le clavier pour troubler la douce torpeur de l’après-fêtes. C’est précisément dans ce moment suspendu, entre la fatigue de l’année écoulée et les promesses encore fragiles de la suivante, que cet album prend tout son sens.
Le disque me faisait de l’œil depuis plusieurs jours, impossible de l’ignorer. Il est vrai que je connais déjà bien le langage musical de Rick Roe. Pianiste, arrangeur et véritable caméléon musical, Roe apparaît régulièrement sur les productions d’Origin Records, un label qui s’est imposé avec discrétion comme l’un des plus cohérents dans le jazz actuel, profondément enraciné dans la tradition tout en restant ouvert à une ambition narrative. Cette familiarité, loin d’émousser l’intérêt, n’a fait qu’aiguiser l’attente. Si, comme moi, vous êtes sensible à l’univers artistique de Roe, cette page web permet de découvrir les multiples facettes de son travail.
Avant d’aller plus loin, il convient de préciser l’architecture de ce projet. Au cœur de l’album se trouvent les compositions de Gregg Hill, un compositeur dont l’œuvre est devenue, ces dernières années, un véritable point de convergence pour des musiciens de jazz en quête à la fois de profondeur structurelle et d’ouverture émotionnelle. Le rôle de Rick Roe ne se limite pas ici à celui d’interprète. En tant que pianiste et arrangeur, il agit comme un passeur narratif, remodelant l’écriture de Hill, la mettant en perspective, et l’habitant parfois avec une telle intensité que la frontière entre compositeur et arrangeur finit par s’estomper.
Sur le site web de Gregg Hill, l’album est présenté en des termes élogieux: les arrangements ambitieux de Roe entraînent l’auditeur dans un voyage que Hill lui-même n’avait jamais imaginé. Un groupe de musiciens de Detroit, remarquablement soudé, sublime la musique en en révélant toute la richesse formelle et en suscitant une émotion authentique. Le texte souligne notamment le rythme entraînant et hautement interactif insufflé par Roe, le brillant bassiste Robert Hurst et le batteur énergique Nate Winn, ainsi que le phrasé mûr, la spontanéité et l’intensité maîtrisée des solos de Roe et du saxophoniste ténor Marcus Elliot.
Tout cela est exact, et pourtant encore insuffisant.
Ce qui s’impose à l’écoute, c’est un sentiment de co-signature artistique, fluide et naturel. Rick Roe possède cette capacité rare, forgée au fil des collaborations, de se glisser dans la peau des compositeurs qu’il sert. J’avais déjà remarqué cette qualité sur plusieurs projets d’Origin Records: il absorbe l’identité musicale de l’autre tout en y insufflant, en filigrane, son propre univers, immédiatement reconnaissable. Sur ce projet, le choix précis de l’ensemble ne se contente pas de soutenir l’écriture de Gregg Hill: il la magnifie, servant la musique avec une élégance à la fois réfléchie et profondément sensible.
Un moment, au milieu de l’album, cristallise particulièrement cette approche. Le piano énonce le thème avec une retenue presque trompeuse, laissant l’espace s’installer plutôt que de le remplir. La contrebasse de Hurst n’entre pas comme un socle, mais comme une seconde voix, tandis que la batterie de Winn suggère le mouvement sans jamais l’imposer. Lorsque Marcus Elliot s’avance enfin, son solo de ténor se déploie avec une intensité mesurée, jamais précipitée, jamais démonstrative, laissant la composition respirer. C’est là que la philosophie d’arrangement de Roe devient pleinement audible: de la complexité sans congestion, de l’émotion sans excès.
Wake Up Call se déploie comme un roman. Une introduction pose le paysage émotionnel, un développement où les tensions s’accumulent en douceur, puis une conclusion qui, fidèle à l’esthétique de Gregg Hill, semble résolument lumineuse. Depuis trois ans, de nombreux musiciens construisent des projets entiers autour de ses œuvres, et plus on les écoute, plus les raisons de cet engouement apparaissent clairement. Ses compositions obéissent à deux principes fondamentaux. D’une part, elles sont complexes sur le plan structurel mais volontairement aérées, offrant aux artistes un espace propice à l’arrangement et à l’interprétation. D’autre part, malgré cette sophistication, la musique demeure accessible, portée par des lignes mélodiques qui guident l’auditeur sans jamais l’exclure.
Le travail de composition tel que le pratique Gregg Hill, ou notre ami Anthony Branker, est à la fois profondément solitaire et extrêmement exigeant. Il s’apparente étroitement à celui d’un auteur littéraire. Peu de voix ont mieux exprimé cette solitude créatrice que celle de Paul Auster, dont les réflexions sur l’écriture résonnent avec une étonnante justesse pour ce type de compositeur. Dans une interview accordée en 2024 à L’Atelier d’écriture, Auster déclarait:
«C’est arrivé quand j’ai arrêté de vouloir faire de la littérature. Cela peut sembler étrange, mais à partir de ce moment-là, l’écriture est devenue une expérience différente pour moi. Quand j’ai repris le stylo après un marasme d’un an, les mots sont sortis sous forme de prose. La seule chose qui comptait, c’était d’écrire ce que j’avais à dire, sans égard pour les conventions préétablies, sans se soucier de la forme. C’était à la fin des années 70 et depuis, j’ai continué à travailler dans cet état d’esprit.»
L’intégralité de cet entretien, en français, est à lire ICI
Gregg Hill semble suivre une voie comparable. Plutôt que de proposer des œuvres destinées à une élite initiée, il s’adresse à tous par la poésie de sa démarche. Entre romance et nostalgie, sa musique échappe aux catégories pour affirmer quelque chose devenu rare dans le jazz contemporain: la conviction que la complexité peut cohabiter avec la générosité, et que la beauté de l’art reste, en soi, une valeur universelle.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 1st 2026
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Musicians :
Rick Roe – Piano
Robert Hurst – Bass
Nate Winn – Drums
Marcus Elliot – Tenor and Soprano Sax
Track Listing:
Inside Straight
Sunspiration
Wake Up Call
Wide River
The Return Of Mr. Pea
Modal Yodel #2
La Canción
The Ringer
Hyperbarity
Double Play
All compositions by Gregg Hill
All songs arranged by Rick Roe
©2025 Cold Plunge Records All Rights Reserved etc.
Recorded at Solid Sound Recording Company, Ann Arbor, Michigan on April 29th and 30th 2025 / solidsound.net /
Recording Engineer – Eric Wojahn
Edited, mixed, and mastered by Eric Wojahn
Photography and album design by Lynne Brown
