Ran Blake – Voices (FR review)

Tzadik – Street date : Avalable
Jazz
Ran Blake – Voices

Ran Blake est, à tous les égards, une légende du jazz. Né dans le Massachusetts en 1935, il construit depuis plus d’un demi-siècle une œuvre qui échappe aux classifications trop faciles. Pianiste, compositeur et pédagogue, Blake appartient à une génération pour laquelle le jazz n’a jamais été un territoire fermé, mais une langue ouverte, capable d’absorber la mémoire, la chanson populaire, le gospel, la musique classique, le cinéma et, surtout, le silence. Aujourd’hui âgé de plus de 90 ans, il continue de travailler avec la même liberté. Le temps n’a pas réduit son univers musical ; il semble au contraire l’avoir élargi. Voices, son nouvel album pour piano solo, apparaît ainsi moins comme un bilan que comme un nouveau chapitre d’une carrière dont la cohérence tient précisément à son refus de se répéter.

Le cinéma est depuis toujours au cœur de la manière dont Blake écoute la musique. Bien avant que la technologie ne promette des mondes virtuels toujours plus immersifs, il avait déjà développé sa propre manière d’entrer dans les films qu’il regardait. À 11 ans, la découverte de The Spiral Staircase semble avoir provoqué chez lui un véritable choc fondateur, l’ouverture d’une porte sur un univers dont il ne devait jamais tout à fait ressortir. Blake ne regarde pas simplement les films. Il les habite. Il observe les personnages, les ombres, les mouvements, les silences, les tensions, les espaces entre les gestes, puis transporte toutes ces impressions jusqu’au piano.

Cette relation explique la présence persistante du cinéma dans son œuvre, de The Spiral Staircase à Memphis et The Short Life of Barbara Monk, jusqu’aux musiques inspirées par Claude Chabrol au milieu des années 2010. Pour Blake, le film noir n’est pas seulement une esthétique de l’obscurité. C’est une manière de regarder le monde : des personnages ambigus, des pièces chargées de mémoire, une lumière qui révèle autant qu’elle dissimule. Blake écoute les images. Il entend le silence entre deux répliques, la respiration d’un personnage, une porte qui se referme, une rue après minuit. Entre ses mains, le cinéma devient une forme de mémoire musicale.

Une autre source essentielle de son langage se trouve dans la musique de l’Église pentecôtiste, qu’il découvre à l’adolescence à Suffield, dans le Connecticut. Gospel, blues, jazz, musique classique et chanson populaire n’ont jamais constitué pour lui des territoires séparés. Ils appartenaient au même monde imaginaire. Celui-ci s’est encore élargi au contact de musiciens tels que Mary Lou Williams, Mal Waldron, Bill Russo, Bill Evans, John Lewis, Max Roach, Oscar Peterson ou Stan Kenton. Pourtant, Blake n’est jamais devenu le disciple d’une école particulière. Il a assimilé ces influences sans jamais se laisser enfermer par elles. C’est peut-être là l’une des clés de son parcours : savoir recevoir sans jamais se soumettre.

Et puis il y a Thelonious Monk. Blake s’est rapproché de Monk et de sa famille, au point, selon Nellie Monk, de devenir l’une des personnes auxquelles ils faisaient suffisamment confiance pour lui confier leurs enfants. Monk demeure le pianiste préféré de Blake, et cette relation permet de comprendre quelque chose d’essentiel dans son propre jeu. Blake ne considère pas le piano comme une machine destinée à produire des notes. Il le considère comme un espace où la pensée peut apparaître. On entend Monk chez Blake, bien sûr, mais jamais on ne confond l’un avec l’autre. Blake absorbe ses influences pour mieux les déplacer, les transformer et finalement les rendre à son propre langage.

C’est précisément ce qui rend Voices si fascinant. La première impression est celle d’une économie extrême. Blake ne cherche jamais à démontrer tout ce qu’il pourrait jouer. Les auditeurs qui attendent de longues improvisations, des traits virtuoses ou une démonstration classique de piano solo risquent d’attendre quelque chose qui ne viendra pas. Mais cette retenue est justement le cœur du projet. Blake joue comme s’il savait qu’une note supplémentaire peut parfois affaiblir ce que trois notes ont déjà dit. Son économie n’est pas seulement une économie de technique. Elle est une économie de la pensée. Il sait ce qui doit rester et ce qui doit disparaître.

Les dix-neuf morceaux de l’album donnent moins l’impression d’une succession conventionnelle de compositions que d’une collection de scènes, de fragments et de souvenirs. If I Should Lose You, Hallelujah, I Love Her, You Are My Sunshine, Silent Night, La Vie en Rose, Ain’t Misbehavin’ et The Thrill Is Gone viennent d’univers très différents, mais Blake les réunit sans chercher à effacer leurs différences. Il ne traite pas ces chansons comme des pièces de musée. Il les ralentit, les fragmente, les laisse s’évanouir et semble parfois écouter ce qui subsiste lorsque la mélodie est presque entièrement disparue. L’air demeure reconnaissable, mais notre rapport à lui change.

Cela est particulièrement frappant avec You Are My Sunshine et La Vie en Rose. Nous connaissons ces chansons presque trop bien. Blake utilise précisément cette familiarité pour créer une distance. Il nous oblige à entendre ce que nous pensions déjà connaître. Une rue familière peut devenir étrange après plusieurs décennies, simplement parce que la lumière a changé. Quelque chose de semblable se produit ici. La mélodie demeure identifiable, mais elle semble soudain porter une autre mémoire, comme si le temps avait déplacé imperceptiblement notre manière de l’entendre.

C’est à cet endroit que Voices devient profondément cinématographique. Une mélodie familière apparaît comme un visage aperçu dans une foule. Un accord devient une rue, une porte, une nappe de lumière. Puis le morceau suivant change de décor. Blake ne fournit jamais le film. Il crée les conditions nécessaires pour que l’auditeur en invente un. Chacun de nous finit ainsi par devenir le réalisateur de son propre film. À mon sens, c’est peut-être la plus grande réussite de l’album.

Lorsque Voices est arrivé entre mes mains, je l’ai écouté, puis je l’ai réécouté. Je l’ai laissé tourner en boucle. Avec un artiste comme Blake, l’écoute devient une forme d’éducation. On commence à remarquer non seulement ce qu’il joue, mais aussi la manière dont on écoute ce qu’il choisit de ne pas jouer. Ses univers musicaux s’ouvrent comme une succession de films, et les associations se multiplient : Luis Buñuel, Humphrey Bogart, des personnages avançant dans des pièces plongées dans la nuit, des visages apparaissant derrière quelques notes de piano soigneusement choisies. La liste pourrait continuer longtemps, parce que l’imagination de Blake semble avoir peu d’intérêt pour les limites du cadre.

Il y a pourtant un prix à cette approche. Voices ne satisfera pas nécessairement les auditeurs qui recherchent un jazz qui s’impose immédiatement, avec éclat et sans ambiguïté. Blake demande de la patience. Sa musique avance par ellipses, silences et détours. Elle ne cherche pas à saisir l’auditeur. Elle lui demande de ralentir. Pour certains, cette retenue pourra paraître austère. Pour d’autres, elle est précisément ce qui donne à l’album sa profondeur. C’est une musique qui ne vient pas vers vous ; elle vous demande de venir à elle.

Pour moi, c’est précisément cette exigence qui fait la différence. Voices n’est pas simplement un bel album supplémentaire dans une discographie extraordinaire. Il nous renvoie vers l’œuvre de Blake avec des oreilles nouvelles. Il n’a nul besoin de fabriquer un nouveau langage pour demeurer contemporain. Son vocabulaire plonge ses racines dans le passé, mais son attention est entièrement vivante. Le blues, le gospel, le jazz, la musique classique, la chanson populaire et le cinéma ne sont pas chez lui de simples références ou des ornements. Ce sont des matériaux qu’il continue d’interroger, de déplacer et de mettre à l’épreuve.

L’album parle du temps sans devenir un album sur le vieillissement. Il porte le poids d’une longue vie musicale, mais ne ressemble jamais au bilan de cette vie. Voices n’est ni un adieu ni une visite nostalgique à une époque disparue. Blake utilise tout ce qu’il a accumulé comme une matière qui demeure disponible, immédiatement vivante. Son âge appartient au contexte, mais il n’est pas le sujet. Le sujet, c’est la musique, toujours en mouvement.

En ce sens, Voices ressemble à une page d’histoire écrite à l’intérieur d’une histoire plus vaste. Blake donne une voix à ce qui a façonné son passé tout en restant attentif à ce qui surgit encore dans son présent. Il est l’héritier spirituel de musiciens qui furent eux-mêmes résolument modernes, mais il ne se contente pas d’hériter. Il transforme l’héritage. Monk peut côtoyer Satie. Le gospel peut rencontrer le cinéma. Le blues peut devenir mémoire. La chanson populaire peut devenir un paysage intérieur.

Après plusieurs écoutes, ma conclusion est sans ambiguïté : Voices est un grand album de Ran Blake. Pas simplement une œuvre respectable de fin de carrière, ni une addition supplémentaire à une discographie exceptionnelle, mais un disque animé d’une véritable nécessité artistique. Sa force ne réside ni dans la virtuosité ni dans la recherche de la nouveauté pour elle-même. Elle vient d’une maîtrise si complète qu’elle en devient presque invisible. Blake est capable de faire énormément avec très peu. Il sait ce qu’il veut nous faire entendre et, peut-être plus encore, ce qu’il veut laisser au silence.

Je ne placerais pas Voices parmi ces albums que l’on écoute une fois, que l’on salue comme l’œuvre d’un grand ancien avant de les ranger. C’est un disque qui reste avec vous parce qu’il modifie votre rapport à des mélodies que vous pensiez connaître. Blake ne se contente pas de proposer de nouvelles versions de vieilles chansons. Il leur restitue quelque chose que la familiarité leur avait fait perdre : leur étrangeté.

C’est certainement le meilleur critère pour juger un disque. Modifie-t-il notre manière d’entendre quelque chose que nous pensions déjà comprendre ? Voices y parvient. L’album ne s’achève pas véritablement lorsque le piano se tait. Il continue dans les images qu’il a fait surgir et dans les mélodies qui, désormais, nous semblent légèrement différentes. Ran Blake n’enregistre pas ce disque simplement pour nous rappeler qu’il est une légende du jazz. Il fait quelque chose de plus précieux : il démontre qu’il demeure un artiste vivant, libre, singulier et nécessaire. Pour moi, Voices est un grand album et, surtout, un album qui reste.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 10th, 2026

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Musician :
Ran Blake, piano

Track Listing :

  1. If I Should Lose You (3:16)
    2. Hallelujah, I Love Her So (2:24)
    3. My Name is Mimi (2:10)
    4. Robert Pete Blues (4:55)
    5. Buy and Sell (2:43)
    6. Vradiazi (2:59)
    7. You Are My Sunshine (2:34)
    8. Midnight March (2:04)
    9. Silent Night (2:08)
    10. Go Gently to the Water (2:29)
    11. Judy (3:59)
    12. How ‘Bout That (3:10)
    13. La Vie en Rose (1:58)
    14. Ain’t Misbehavin’ (1:43)
    15. Vilna (2:56)
    16. Saving All My Love for You (4:31)
    17. The Bebopper (1:54)
    18. You’ll Have to Swing It (3:56)
    19. The Thrill is Gone (3:16)