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Résumé:
Le compositeur et saxophoniste Quinsin Nachoff dévoile Patterns from Nature, une œuvre ambitieuse pour grand ensemble interprétée par un groupe exceptionnel de musiciens comprenant le pianiste Matt Mitchell, le percussionniste Satoshi Takeishi, le bassiste Carlo De Rosa, le clarinettiste François Houle, le tromboniste Ryan Keberle et le Quatuor Molinari. À travers quatre mouvements, «Branches», «Flow», «Cracks» et «Ripples», Nachoff explore les processus naturels grâce à une orchestration complexe, à l’improvisation et à un langage musical profondément conceptuel qui relie la composition classique contemporaine au jazz exploratoire.
Patterns from Nature de Quinsin Nachoff: quand le son reflète l’architecture du monde naturel
Avec certains artistes, la question du genre devient rapidement secondaire. La musique refuse toute catégorisation trop nette, glissant librement d’un territoire stylistique à l’autre et invitant l’auditeur à abandonner les étiquettes familières. L’œuvre de Quinsin Nachoff appartient sans conteste à ce rare espace. Son album Patterns from Nature ne se contente pas de traverser les genres: il les dissout, privilégiant la présence physique du son lui-même plutôt que la logique ordonnée des notes sur une partition.
Nachoff aborde la composition avec la sensibilité à la fois d’un architecte et d’un naturaliste. En tant que compositeur, il a élaboré les partitions denses et minutieusement détaillées de deux œuvres pour grand ensemble. En tant que chef, il en a dirigé la réalisation avec un groupe de musiciens soigneusement choisis, issus de différents univers musicaux. L’ensemble réunit notamment le pianiste Matt Mitchell, le percussionniste Satoshi Takeishi, le bassiste Carlo De Rosa, le clarinettiste François Houle, le tromboniste Ryan Keberle ainsi que le Quatuor Molinari, ensemble réputé pour son engagement envers le répertoire contemporain. Chaque musicien apporte un vocabulaire distinct, mais tous évoluent ensemble au sein de l’écosystème sonore élaboré imaginé par le compositeur.
Patterns from Nature se déploie en quatre mouvements, chacun inspiré par des processus et des structures naturelles. La pièce d’ouverture, «Branches», interprète les motifs de croissance arboricole. Les lignes de piano de Mitchell s’étendent ici comme des branches cherchant la lumière, se déployant à travers des textures orchestrales en évolution constante. La musique se développe de manière organique, sa logique interne évoquant la géométrie silencieuse d’une canopée forestière.
«Flow», le deuxième mouvement, saisit la complexité du mouvement des fluides. L’installation percussive singulière de Takeishi offre une immense palette dynamique, tandis que le Quatuor Molinari apporte une remarquable diversité de textures. Le résultat est une musique presque cinématographique dans son niveau de détail, une étude impressionniste des courants et des remous, traduisant en sonorités la physique du mouvement.
Dans «Cracks», la partition devient un espace de dialogue. Le cadre orchestral écrit interagit avec les improvisations de la basse de De Rosa et de la clarinette de Houle, générant une cascade de possibilités ramifiées. Leurs échanges semblent fissurer puis recomposer la musique en temps réel, évoquant les motifs imprévisibles que l’on observe dans les formations géologiques ou les paysages en transformation.
Le mouvement final, «Ripples», se déploie comme une conversation tendue et captivante entre le saxophone de Nachoff et le trombone de Keberle. Des vagues sonores se propagent et s’élargissent progressivement avant de se dissoudre dans le silence, un effet inspiré par la lente formation des stalactites, où le temps, la gravité et les traces minérales collaborent patiemment à la création.
Écouter Patterns from Nature relève moins d’une consommation passive que d’une forme d’observation attentive. L’auditeur devient spectateur, invité à «regarder avec les oreilles», absorbant le jeu complexe des textures et des structures. Ces propositions musicales sont à la fois séduisantes et exigeantes: leur complexité contraste fortement avec les conventions de la plupart des enregistrements contemporains.
On pourrait imaginer cette chorégraphie non pas sur une scène, mais dans un paysage: le bruissement des feuilles agitées par le vent, les rythmes subtils imposés par des forces invisibles. S’engager pleinement dans l’œuvre exige une certaine forme d’abandon: fermer les yeux, se laisser porter par les sons et permettre à l’expérience d’effacer la frontière entre l’auditeur et son environnement.
En littérature, Marguerite Yourcenar utilisait célèbrement l’image du vent dans son roman L’Œuvre au noir comme symbole de liberté, de détachement et d’errance à travers le temps et l’espace. La musique de Nachoff évoque un sentiment similaire de mouvement, un courant artistique traversant des paysages à la fois physiques et intellectuels.
Décrire cette musique simplement comme du jazz serait trompeur. Son architecture appartient davantage au domaine de la composition classique contemporaine, où la dramaturgie et la narration à grande échelle guident la perception de l’auditeur. Dans ce sens, l’œuvre de Nachoff se situe bien au-delà des cadres traditionnels de l’improvisation. Le compositeur construit un argument musical d’une profondeur intellectuelle considérable, qui demande à l’auditeur d’aborder la rencontre avec curiosité, et peut-être même avec une certaine érudition.
Pourtant, sous cette complexité se cache un noyau émotionnel frappant. Nachoff, lui-même saxophoniste, exprime une sensibilité qui paraît presque écologique dans son esprit, comme si la musique plaidait pour une conscience renouvelée du monde naturel. Dans le climat géopolitique tendu d’aujourd’hui, de tels gestes artistiques peuvent résonner comme de discrètes affirmations de liberté, la preuve silencieuse que la créativité humaine conserve encore le pouvoir d’imaginer d’autres futurs.
Pour cette raison, Patterns from Nature ne séduira pas tous les publics. Par son ambition, l’œuvre se rapproche davantage des pièces les plus exigeantes présentées dans les grandes galeries d’art contemporain que de l’immédiateté de la culture musicale grand public. L’apprécier demande de l’espace, mental et temporel. Elle invite l’auditeur à mettre de côté les distractions et à consacrer un moment privé d’écoute concentrée.
Ceux qui accepteront d’accorder ce temps pourront découvrir une œuvre qui se révèle lentement mais avec une profondeur remarquable: un paysage musical où le son reflète l’architecture cachée du monde naturel.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 8th 2026
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Track Listing :
Patterns From Nature I. Branches
Patterns From Nature II. Flow
Patterns From Nature III. Cracks
Patterns From Nature IV. Ripples
Winding Tessellations I. Winding Paths
Winding Tessellations II. Convergence
Winding Tessellations III. Tessellations
Musicians :
Quinsin Nachoff – tenor saxophone, composer
JC Sanford – conductor
Roberta Michel – flute, piccolo, alto flute, bass flute
François Houle – clarinet
Sara Schoenbeck – bassoon
Tony Kadleck – trumpet
John Clark – french horn
Ryan Keberle – trombone
Aaron Edgcomb – percussion
Gene Hardy – musical saw (Patterns from Nature: II. Branches)
Matt Mitchell – piano
Carlo De Rosa – bass
Satoshi Takeishi – percussion (Patterns from Nature)
Molinari String Quartet (Quatuor Molinari):
Olga Ranzenhofer – violin I
Antoine Bareil – violin II
Frédéric Lambert – viola
Pierre-Alain Bouvrette – cello
ALBUM CREDITS:
Recorded at Oktaven Audio, New York
Engineered by Ryan Streber, Charles Mueller, Owen Mulholland
Mixed and Mastered by David Travers-Smith
Produced by David Travers-Smith, Quinsin Nachoff
Executive Producer – Michael Janisch
Layout and design for CD and LP – Lee Hutzulak
Liner notes – Philip Ball
Every new release from Quinsin Nachoff is a headline event, a radical combining and recombining of sonic and conceptual innovations, ever-evolving textures, powerful melodies and rhythms, that always open up new vistas for exploration while clearly marking the way back to what has come before. The album Patterns from Nature is an unashamedly ambitious showcase for his remarkable abilities as a composer and orchestrator, working within the space where the heartfelt collaborative improvisation of jazz meets the adventurous rigor of contemporary music and the depth and complexity of conceptual art.
