Peter Somuah – Walking Dance (FR review)

ACT music – Street date : March 13, 2026
Jazz
Peter Somuah – Walking Dance

La première note arrive presque avec prudence, une sonorité de trompette cuivrée, suspendue dans l’espace, ni pressée ni désireuse d’impressionner. Elle demeure là, chaleureuse et réfléchie, avant que la section rythmique ne s’installe doucement sous elle. À cet instant précis, on comprend que Peter Somuah n’ouvre pas simplement un album; il invite l’auditeur à entrer dans une conversation sur la distance, la mémoire et l’appartenance.

Il est frappant de constater que Walking Distance est déjà le troisième album que Somuah publie sur le label allemand ACT Music. La rapidité de son ascension pourrait surprendre ceux qui le découvrent à peine, mais la constance de sa vision artistique l’explique pleinement. Chaque album n’a pas été une simple suite, mais une forme de réinvention, un nouveau chapitre d’un récit en expansion. Somuah ne se répète pas; il affine, élargit et redéfinit.

Dès le morceau d’ouverture, on perçoit des échos du langage bebop autrefois affûté par Miles Davis, notamment dans ce phrasé mobile et cette retenue lumineuse qui caractérisaient ses enregistrements de la fin des années 1940. Pourtant, la musique de Somuah refuse toute nostalgie. S’il existe ici une filiation, elle est spirituelle plutôt qu’imitative. Il trace des lignes mélodiques claires au-dessus d’harmonies à la fois intimes et vastes, équilibrant lyrisme et subtilité rythmique.

L’architecture de l’album est soigneusement pensée. Un morceau s’appuie sur une sophistication post-bop, où les harmonies se déploient avec patience ; un autre introduit des couleurs modales aux inflexions arabes, la trompette se pliant délicatement à des nuances microtonales. Ailleurs, des pulsations latines soutiennent une mélodie teintée de blues, tandis qu’un groove funk insuffle de l’élan sans jamais rompre l’équilibre collectif. Tout au long du disque, les sensibilités rythmiques ghanéennes, particulièrement dans le jeu des percussions et le dialogue avec la basse, constituent un socle indéniable.

Le titre, Walking Distance, agit comme métaphore et manifeste. L’album devient une exploration des proximités: entre les genres, entre les continents, entre la tradition héritée et l’innovation personnelle. Les frontières culturelles, semble suggérer Somuah, sont plus proches qu’on ne l’imagine. Elles sont, littéralement, à portée de marche.

Certains auditeurs pourront être sensibles à l’esprit, sinon au son, de Sketches of Spain. À l’instar de Davis, Somuah aborde les influences du monde avec curiosité et sérieux. Mais là où Davis tendait à abstraire et à remodeler ses inspirations à travers une ampleur orchestrale, Somuah s’immerge de manière plus intime. Son approche relève moins de la transformation à distance que de la participation intérieure. La différence n’est pas seulement générationnelle; elle reflète une position culturelle distincte et une sensibilité du XXIe siècle façonnée par la migration, le dialogue et l’hybridité.

Né au Ghana et marqué par des expériences en Europe, Somuah appartient à une génération pour qui l’identité transnationale n’est pas un concept théorique mais une réalité vécue. Cette biographie compte. Elle nourrit le cœur émotionnel de l’album: une négociation constante entre enracinement et mouvement. Le timbre de sa trompette, rond, sans affectation, parfois légèrement granuleux, exprime à la fois introspection et assurance tranquille.

La musique présente une accessibilité certaine. Les mélodies restent en mémoire, les grooves invitent à l’écoute. Pourtant, sous cette surface accueillante se cache une grande sophistication. Les arrangements évoluent subtilement: une modulation harmonique inattendue, un léger déplacement rythmique, un dépouillement soudain avant un élan collectif. Ces choix ne sont jamais décoratifs; ils créent tension et relâchement, proximité et ampleur.

Le risque d’une telle diversité stylistique serait la dispersion, le danger que la fusion globale devienne simple exotisme. Mais Walking Distance évite largement cet écueil. La cohérence du jeu collectif, la récurrence de certains motifs thématiques et surtout la voix singulière de la trompette de Somuah assurent l’unité de l’ensemble. La diversité apparaît intégrée, non assemblée.

L’album paraît aussi à un moment culturel où la multiculturalité est parfois regardée avec suspicion. Pourtant, la réalité contemporaine, économique, sociale, artistique, est celle de l’interconnexion. Depuis la fin du XXe siècle au moins, les cultures s’entrelacent à un rythme croissant. Somuah ne défend pas cette idée par le discours; il la rend audible. Le mélange n’est pas théorique, il est sonore.

Au-delà des dialogues stylistiques, le disque possède une véritable dimension narrative. Plusieurs compositions se déploient comme de courtes nouvelles: l’anticipation silencieuse d’un départ, le tourbillon d’une vie urbaine, la douceur d’un retour. Somuah excelle à suggérer le mouvement, géographique autant qu’émotionnel. Ses solos ne dominent pas; ils conversent. Le silence lui-même devient expressif.

Pour un artiste ghanéen évoluant dans une tradition historiquement afro-américaine tout en collaborant dans un contexte de production européen, cet équilibre est significatif. Son africanité se manifeste d’abord dans l’assise rythmique, mais elle imprègne aussi plus subtilement le phrasé, les échanges en question-réponse, certaines inflexions tonales qui échappent à la stricte symétrie occidentale. Dans le même temps, il capte avec attention les atmosphères d’autres univers musicaux et les traduit dans son propre langage.

Il serait tentant d’affirmer que cet album installe définitivement Somuah parmi les grandes figures du jazz du XXIe siècle. Mais ces jugements appartiennent au temps. Ce que l’on peut dire dès maintenant est peut-être plus essentiel: Walking Distance élargit la conversation du jazz contemporain sans hausser le ton. Il démontre que l’innovation n’a pas besoin de crier, que la complexité peut rester accueillante, et que les distances, culturelles ou musicales, sont parfois plus courtes qu’on ne le croit.

Lorsque le dernier morceau s’évanouit, la trompette demeure un instant suspendu, ni totalement résolue ni véritablement inachevée. Ce n’est pas une conclusion, mais une ligne d’horizon, une invitation à continuer la marche.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 13th 2026

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To buy this album (March 13, 2026)

Website

Musicians :
Peter Somuah: trumpet, flugelhorn
Anton de Bruin: Rhodes, organ, keys
Jens Meijer: drums
Marijn van de Ven: bass
Danny Rombout: percussion
Heleen Vellekoop: flute on #2
Nia Ralinova: cello on #2, 3

Track Listing :
01 Crossroad (03:25)
02 300 Meters (04:20)
03 Around the Corner (05:11)
04 Intersection (04:46)
05 Roundabout (03:26)
06 Junction (03:47)
07 A Turn (05:05)
08 Chef Groove (03:41)
09 Nearby (02:57)
10 Right Lane (02:39)
11 Voyage (03:30)

All music composed by Peter Somuah
Produced by Peter Somuah, Anton de Bruin
Recorded between 25 and 27 August 2025 at The Womb Studios, The Hague, Netherlands
Recorded by Tijmen van Wageningen
Mixed by Anton de Bruin
Mastered by Stuart Hawkes