Peter Paulsen Turksheadknot Quintet – Would’a… could’a… should’a… (FR review)

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Jazz
Peter Paulsen Turksheadknot Quintet - Would'a...could'a...should'a...

Tout commence dans un quasi-recuillement: une contrebasse jouée à l’archet ouvre Fine-Feathered, son registre grave résonnant comme la voix d’un narrateur qui s’éclaircit la gorge avant de livrer un récit longuement mûri. Dès cet instant, on comprend pourquoi, en cette année 2026 du XXIe siècle, le jazz, contrairement à tant d’autres genres musicaux, ne se contente pas de survivre, mais continue d’évoluer, de circuler et de compter.

Alors que de larges pans de la musique populaire s’effacent au gré des tendances et des algorithmes, le jazz persiste grâce à des projets comme celui du Peter Paulsen Turksheadknot Quintet. Cet ensemble a parfaitement assimilé le langage du bebop et du post-bop, non comme un exercice muséal, mais comme une grammaire vivante. Il en résulte un album saisissant, capable de relier les époques avec assurance: une œuvre qui conjugue le savoir-faire du passé à une élégance contemporaine de l’écriture et de l’arrangement, sans jamais sombrer dans l’académisme ou la nostalgie. C’est une musique qui récompense l’écoute attentive, offrant à la fois du plaisir et de la matière à réflexion, un disque susceptible de parler à presque tous les amateurs de jazz exigeants.

Au cœur du projet se trouve le bassiste et compositeur Peter Paulsen, dont la vision artistique structure l’album de bout en bout. Paulsen signe l’ensemble des compositions originales et propose également un arrangement finement ciselé d’un morceau de Thelonious Monk, traité avec respect mais aussi avec une discrète inventivité. Les autres titres sont soit des compositions en solo, soit des collaborations avec Jonathan Ragonese, compositeur, arrangeur et saxophoniste dont le parcours l’inscrit pleinement dans la lignée du jazz moderne. Ragonese a notamment travaillé avec Shirley Scott, Stanley Turrentine, Harold Mabern, Mickey Roker, Cecil Payne, Bobby Watson, Craig Handy, Chris Potter, Brad Mehldau ou encore Vincent Herring, pour n’en citer que quelques-uns, une expérience qui irrigue clairement la sophistication et l’équilibre de cet enregistrement.

Le format quintette est ici exploité avec une retenue et une intelligence remarquable. Plutôt que de se livrer à une surenchère, les musiciens s’écoutent attentivement, façonnant chaque pièce avec un sens aigu de l’architecture musicale. Cette approche se révèle de manière particulièrement éloquente sur Fine-Feathered, où Paulsen ouvre seul, archet à la main, puisant dans la solide formation classique partagée par l’ensemble des membres du groupe. L’intention est presque symphonique, non par l’ampleur ou le volume, mais par la clarté de la structure et la vision à long terme. Tout au long de l’album, cette influence classique sous-jacente nourrit l’écriture, conférant à la musique une ampleur et une gravité certaines, sans jamais éclipser son ancrage jazz.

L’originalité de Would’a… Could’a… Should’a… réside avant tout dans ses compositions: denses de sens, d’une précision redoutable, et jamais excessives. Ce sont des pièces façonnées par des années d’expérience, par des musiciens qui savent non seulement comment prendre des risques, mais aussi quand la retenue peut se révéler plus éloquente que la virtuosité. La biographie de Paulsen offre à cet égard une clé précieuse pour comprendre le niveau de maîtrise atteint sur cet album. Il est actuellement professeur adjoint de contrebasse et d’études jazz à l’Université de West Chester, en Pennsylvanie, membre actif de l’Orchestre symphonique de Harrisburg, contrebassiste principal de l’Orchestre symphonique d’Allentown, et a précédemment occupé ce même poste au sein de l’Orchestre du Festival de Spoleto, en Italie. Parallèlement, il demeure profondément engagé dans la scène jazz en tant que musicien indépendant dans la région des trois États, se produisant régulièrement avec son propre quintette et trio, ainsi qu’avec de nombreux jazzmen de premier plan de Philadelphie. Cette double maîtrise, discipline classique et liberté improvisatrice du jazz, traverse chaque mesure du disque.

Le titre de l’album, Would’a… Could’a… Should’a…, s’avère particulièrement bien choisi. Il invite l’auditeur à pénétrer dans le territoire psychologique de musiciens aguerris, réfléchissant aux choix, aux possibles et aux conséquences. Ces artistes parlent d’une seule voix, tout en laissant place à l’ambiguïté et à la nuance. Ce qui frappe le plus, c’est leur capacité à mêler les genres avec une élégance naturelle. La musique témoigne d’un savoir musicologique profond, mais ne donne jamais l’impression d’un discours théorique: elle se déploie au contraire avec subtilité, grâce et un sens collectif de la finalité devenu rare.

Dans le paysage jazz de 2026, Would’a… Could’a… Should’a… apparaît ainsi comme un rappel salutaire des raisons pour lesquelles le post-bop demeure un terrain d’exploration fertile. C’est un album destiné à celles et ceux qui aiment la prise de risque et l’aventure musicale, à ceux qui acceptent de suivre les artistes là où les mène une recherche sincère. Suspendue quelque part entre jazz et musique classique, poésie et romantisme, animée d’un esprit discrètement progressif, cette musique ne cherche pas à capter l’attention, elle la mérite. La meilleure réponse consiste alors à se laisser aller… et à se laisser porter.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 7th 2026

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Website

Musicians :
Peter Paulsen – bass
Chris Hanning – drums
Ron Stabinsky – piano
Jonathan Ragonese – saxophones
John Swana – EVI (ElectricValveInstrument)

Track Listing :
1 Ask Me Now.. 5:51 Thelonius Monk, arr. P. Paulsen
2 More Importantly…How Are You? 6:16 Peter Paulsen
3 Fine-feathered 10:43 Peter Paulsen
4 Ball & Claw 5:33 Peter Paulsen
5 Twilight Curtain Call 7:33 Peter Paulsen
6 Take A Break 7:06 Peter Paulsen
7 Maker Of Birdhouses 5:21 Jonathan Ragonese
8 Inner Chambers 4:36 Peter Paulsen

Recorded/Mixed/Mastered by Paul Wickliffe at Skyline
Productions Studio
Cover art by Peter Paulsen