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Résumé: Love in Motion met en lumière la fusion singulière de rythme, de voix et d’influences jazz globales propre à Paulo Almeida.
Paulo Almeida – Love in Motion: une exploration du jazz contemporain sous impulsion rythmique
Ayant déjà eu l’occasion d’entendre ce batteur, percussionniste et compositeur brésilien, c’est avec une certaine attente que nous abordions Love in Motion. L’album y répond pleinement, non sans exiger en retour une écoute engagée. Inscrite dans un paysage du jazz contemporain de plus en plus marqué par l’hybridation et le dialogue global, cette nouvelle parution s’impose à la fois comme une continuité et un approfondissement de la voix artistique de Paulo Almeida. Elle confirme l’impression d’un musicien dont l’écriture, profondément ancrée dans le rythme, se déploie dans des textures riches, mêlant langage jazz et résonances culturelles multiples. Les mélodies, lumineuses et parfois d’une simplicité désarmante, s’inscrivent toutefois dans des structures denses, privilégiant la stratification à l’immédiateté et récompensant une écoute attentive et répétée.
L’album est né d’une période de travail intensif au piano, au cours de laquelle Almeida a d’abord chanté ses idées avant de les transposer à la batterie et de les partager avec son ensemble. Ce processus, loin d’être anecdotique, constitue l’ossature même de l’œuvre. La voix y agit comme un outil de composition plutôt que comme un simple ornement, modelant le phrasé et l’orientation musicale avant même l’émergence du rythme. Cette approche irrigue l’ensemble du disque, où le mouvement s’impose comme principe fédérateur. Qu’il s’agisse de la propulsion nerveuse de «Burning Skin» ou du lyrisme suspendu de «Saudade», le mouvement demeure, non pas toujours linéaire, mais constamment présent.
Certaines pièces offrent des points d’entrée particulièrement convaincants. «Winter Morning» saisit avec acuité la sensibilité urbaine de l’album, évoquant les textures superposées d’une ville à l’aube, sa tension contenue, son élan discret. «Resilience», à l’inverse, explore avec précision les jeux d’interaction structurelle, où l’élasticité rythmique dialogue étroitement avec l’architecture harmonique. Même les formats plus concis condensent l’essence émotionnelle du projet en propositions introspectives d’une grande densité.
À l’écoute, on songe à la sensibilité chorégraphique de Volmir Cordeiro, dont le travail puise dans les rythmes et les frictions de la vie urbaine. La musique d’Almeida partage cette même qualité cinétique: elle suggère des corps en mouvement, des trajectoires qui se croisent, un environnement sonore façonné autant par les tensions que par les flux. Les motifs rythmiques semblent y apparaître et se dissoudre, plutôt que se répéter simplement.
Compositeur inspiré, Almeida inscrit au cœur de son langage jazz des éléments issus de la pensée classique. Cet ancrage lui permet de bâtir des espaces harmoniques à la forte cohérence formelle, où timbre et texture jouent un rôle architectural. Dans ce cadre, la percussion cesse d’être un simple marqueur temporel pour devenir vecteur narratif, évoluant à travers des strates sonores complexes, à l’image des univers mouvants de Les Murailles de Samaris de François Schuiten et Benoît Peeters. La comparaison dépasse l’esthétique: elle renvoie à une même réflexion sur la perception, l’illusion et la multiplicité des formes.
Les qualités du disque ne sauraient toutefois être dissociées de ses exigences. Sa densité, rythmique, harmonique, conceptuelle, peut parfois frôler l’opacité. L’œuvre ne se livre pas d’emblée; ses subtilités peuvent dérouter à la première écoute, notamment pour qui attendrait une résolution mélodique plus directe. Mais c’est précisément cette résistance qui en fonde la richesse. Chaque retour révèle de nouvelles correspondances internes, de nouveaux détails nichés dans l’entrelacement de la voix et des percussions.
Le chant accompagne Almeida depuis l’enfance, et cette dimension irrigue profondément son langage musical. L’intégration de la voix et de la batterie s’y révèle fluide, élargissant leur champ expressif respectif. L’instrument n’est plus seulement moteur rythmique : il devient source de couleur, de contour, voire de suggestion mélodique.
Installé aujourd’hui à Bâle, Almeida évolue dans un environnement européen où prédominent exigence et héritage classique. À l’instar de nombreux musiciens brésiliens engagés dans des trajectoires internationales, il circule avec aisance entre les traditions, les absorbant et les reconfigurant sans en diluer la singularité.
Cette capacité de synthèse constitue le cœur de l’originalité de l’album. L’œuvre d’Almeida se distingue par une intégrité plurielle, respectueuse des genres sans jamais s’y enfermer. Pour qui découvrirait sa musique, Love in Motion demande sans doute du temps, mais l’investissement se révèle pleinement justifié. Il éclaire également les raisons pour lesquelles des artistes tels que Hermeto Pascoal, Dhafer Youssef, Guillermo Klein, Lionel Loueke, Wolfgang Muthspiel, Jorge Rossy, Anat Cohen, Ralph Alessi, Filó Machado et Leny Andrade ont croisé sa route au fil de projets variés.
Au terme de l’écoute, le propos de l’album se révèle moins déclaratif qu’expérientiel. Il n’assène rien : il immerge. Et s’il suggère une chose, c’est bien celle-ci : écouter activement, demeurer présent, et, surtout, rester en mouvement.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 1st 2026
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To buy this album (April 24, 2026)
Musicians :
Lorenzo Vitoli: piano and synths
Josh Schofield: alto and soprano saxophone
Joan Codina: acoustic bass
Paulo Almeida: drums, vocals, percussion
Jorge Rossi: vibes in Ipe
Lisette Spinnler: vocal in Nenhum Talvez
Track Listing :
- Burning Skin 4.37
- Um Sopro 6.46
- Lembranças do Boi 5.23
- Nenhum Talvez 5.50
- Winter Morning 5.15
- Resilience 4.19
- Saudade 2.12
- Ipê 5.52
- Saci 5.12
All compositions by Paulo Almeida, except “Nenhum Talvez” from Hermeto Pascoal and “Winter Morning” in partnership with Lorenzo Vitolo
Produced by Paulo Almeida
Recorded by Guillem Salles at Jazz Campus in Basel in April 2025
Mixed and mastered by Thiago Monteir
