Pat Bianchi – Confluence (FR review)

Pat Bianchi Music 21h records | 21H005 – Street date : February 6, 2026
Jazz
Pat Bianchi – Confluence

Pat Bianchi: réécrire les règles de l’orgue jazz

Le soleil brille déjà intensément sur Austin au moment où j’écris ces lignes, une lumière familière, presque tranchante, qui semble aiguiser les sens. À travers mes larges enceintes, l’orgue Hammond du dernier album de Pat Bianchi (enregistré en juin 2025) envahit la pièce, résonnant avec une force physique impossible à ignorer. On ne se contente pas d’entendre son jeu: on le ressent. Chaque accord a du poids, chaque phrase une intention, rappelant que l’orgue, lorsqu’il est maîtrisé, peut encore sonner de manière tellurique à l’ère du tout numérique.

Beaucoup penseront spontanément à «It Was a Very Good Year», ce standard immortalisé par Frank Sinatra et Ray Charles, deux artistes qui, à mes yeux, en ont livré les interprétations les plus durables. Mais cet album refuse toute nostalgie complaisante. Troy Roberts entre alors en scène, saxophoniste d’exception, qui s’empare du matériau thématique pour le projeter vers quelque chose de bien plus instable, presque volcanique. Ses improvisations frôlent l’extase et conduisent l’auditeur vers une forme d’hystérie joyeuse.

Roberts est un musicien que je suis depuis des années, précisément pour son refus de la facilité. Son sens de l’innovation ne repose pas sur l’abstraction gratuite, mais sur une prise de risque maîtrisée, des risques peut être calculés, mais toujours exaltants à l’écoute. Ici, son saxophone trouve un contrepoint idéal dans l’orgue de Bianchi. Le dialogue entre les deux est incandescent. La puissance rencontre l’agilité. La structure dialogue avec l’audace. Le résultat est littéralement explosif.

Très rapidement, l’album dévoile une palette émotionnelle plus large. Dès le deuxième titre, une atmosphère plus romantique s’installe, laissant toute latitude à la finesse remarquable du batteur Colin Stranahan, dont le toucher est aussi précis que discret. Son rapport au temps, à la fois souple et solidement ancré, structure l’ensemble et offre à la musique l’espace nécessaire pour respirer. Le choix des musiciens par Pat Bianchi n’a rien de fortuit. C’est un groupe constitué avec intelligence et vision.

Tout au long de l’album, les arrangements donnent moins l’impression d’interprétations que de véritables réécritures musicales. Des compositions pourtant familières sont déconstruites puis recomposées avec une rigueur intellectuelle et une clarté émotionnelle remarquables. Une ambition qui semble parfaitement naturelle pour un artiste du calibre de Bianchi. Il s’est imposé comme l’un des organistes majeurs de la scène jazz internationale contemporaine.

Son palmarès en témoigne en partie : lauréat du sondage «Rising Star» du magazine DownBeat en 2016, du sondage Hot House en 2019, et nommé en 2024 par la Jazz Journalists Association, (association dont je suis fier d’être membre), dans la catégorie Claviériste de l’année. Mais les récompenses ne suffisent pas à définir son art. Connu pour son audace et son goût pour l’exploration de nouvelles voies pour l’orgue jazz, Pat Bianchi fusionne une tradition profonde avec une créativité résolument tournée vers l’avenir. L’influence de ses mentors, le Dr Lonnie Smith et Joey DeFrancesco, est perceptible, sans jamais sombrer dans l’imitation. Bianchi ne copie pas: il prolonge l’héritage.

Pour mesurer pleinement la portée de ce travail, il faut le replacer dans l’histoire plus large de l’orgue Hammond en jazz. De la révolution swing de Jimmy Smith aux explorations modales de Larry Young, l’instrument a toujours évolué sur une ligne de crête entre groove et abstraction. Bianchi s’inscrit pleinement dans cette tradition, tout en la projetant vers l’avant. Il comprend le rôle historique de l’orgue à la fois comme moteur rythmique et comme architecte harmonique, et il exploite ces deux dimensions avec une aisance remarquable.

Son parcours est aussi atypique qu’impressionnant. Pat Bianchi a tourné avec Steely Dan, une rareté dans le monde du jazz, mais aussi avec Chuck Loeb, Ralph Peterson Jr., Tim Warfield, George Coleman, Terrace Martin, Joe Locke, Red Holloway, Dakota Staton, Mark Whitfield, Terell Stafford, Eric Marienthal, et bien d’autres encore. Ces expériences, à la croisée du jazz, de la fusion et d’univers plus larges, ne sont pas de simples lignes sur un CV. Elles s’entendent tout au long de l’album. On les perçoit dans son sens irréprochable du placement, dans sa capacité instinctive à savoir quand avancer et quand se retirer.

On comprend rapidement que, malgré la richesse du jazz en grands organistes, Pat Bianchi a su forger une identité artistique singulière. Son jeu est immédiatement reconnaissable: expressif, élastique, profondément personnel. Il me ramène souvent à ces longues heures passées à Paris, à Beaubourg, face aux montres molles de Salvador Dalí. Je les imaginais se tordre à volonté pendant que Weather Report tournait en boucle dans le casque de mon Walkman. Il y a quelque chose de cette même élasticité surréaliste ici, une musique qui n’hésite pas à plier le temps, à étirer les formes et à bousculer les attentes, avant de rebondir avec une énergie renouvelée.

Écouter cet album depuis Austin ne fait que renforcer cette impression. C’est une ville qui prospère sur l’hybridation musicale, sur la collision entre tradition et expérimentation. À ce titre, cet album semble parfaitement à sa place. Il porte l’assurance de musiciens conscients de leurs racines, et parfaitement lucides sur les territoires qu’ils souhaitent encore explorer.

Ce disque est promis à l’intemporalité. Résolument moderne, il possède pourtant cette qualité rare des grands albums acoustiques: une musique destinée à traverser les décennies, à gagner le respect d’un auditoire qui ne pourra que s’inspirer de son savoir-faire. C’est beau, élégant, majestueux, inventif et littéralement jouissif.

Plus encore, cet album s’impose comme un manifeste discret pour l’avenir du trio d’orgue jazz: la preuve que l’innovation ne passe pas par l’abandon de la tradition, mais par sa réinvention courageuse et intelligente. Un album à savourer lentement, idéalement entre amis, et dont l’écho résonnera longtemps après la dernière note.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 8th 2026

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Website

Musicians :
Pat Bianchi | Organ/Keys
Troy Roberts | Saxophone
Colin Stranahan | Drums

Track Listing:
It Was A Very Good Year
Jitterbug Waltz
I Guess I’ll Hang My Tears Up To Dry
The Song Is You
Confluence
Come Rain or Come Shine
Wise One

Recorded June 10, 2025
Trading & Studio – Paramus NJ
Recorded bay Chris Sulit
Mixed and Mastered by Pat Bianchi