Oscar Peterson – Around The World [Live] (FR review)

Mack Avenue Music Group – Street Date : Available
Jazz
Oscar Peterson - Around The World [Live]

Oscar Peterson Around the World : retrouver la voix d’un géant du jazz dans des concerts longtemps oubliés

Il y a des disques que l’on écoute pour leur qualité sonore et puis il y a ceux que l’on écoute malgré leurs imperfections, parce qu’ils nous rapprochent d’un artiste disparu. Around the World, consacré à Oscar Peterson, appartient résolument à cette seconde catégorie. Le CD promotionnel adressé aux stations de radio ne propose qu’une sélection de titres tirés du coffret World Tour, publié en CD et en vinyle. Il donne donc un aperçu nécessairement incomplet de cette vaste entreprise. Pour découvrir véritablement le projet, il faut aller plus loin et se plonger dans l’intégralité de la collection, car juger Around the World à partir de quelques extraits reviendrait à regarder un immense tableau à travers une serrure.

Le travail effectué sur ces archives mérite d’être salué. Les enregistrements ont été restaurés avec une attention qui témoigne du respect porté au patrimoine de Peterson. Mais il faut être lucide : restaurer une bande ancienne ne signifie pas la transformer en enregistrement contemporain. On peut nettoyer, équilibrer, corriger certaines dégradations et rendre une bande plus lisible, mais on ne peut pas lui donner les informations qui n’ont jamais été captées au moment de l’enregistrement. Certaines de ces prestations ont été réalisées avec des moyens techniques qui ne pouvaient tout simplement pas offrir la profondeur, la dynamique et la définition auxquelles les oreilles modernes sont désormais habituées. Il serait donc absurde d’exiger de ces archives la perfection sonore d’une production audiophile contemporaine. Leur valeur est ailleurs.

Pour cette raison, le vinyle me paraît particulièrement séduisant. Non parce que le microsillon aurait le moindre pouvoir magique sur les limites des bandes originales, mais parce que sa restitution semble mieux épouser la matière de ces documents anciens. Le son y paraît souvent plus chaleureux, plus homogène et moins impitoyable envers les imperfections. Le piano de Peterson y gagne même une forme de présence physique. Sur CD, certaines faiblesses de la prise de son peuvent sembler plus évidentes. Le numérique révèle avec une précision parfois cruelle les limites d’une source ancienne, tandis que le vinyle les intègre davantage dans une écoute globale. Les défauts ne disparaissent pas, mais ils semblent moins étrangers à la musique.

Cette question du son est particulièrement importante dans le cas d’Oscar Peterson, car Peterson n’était pas seulement un pianiste virtuose. Son jeu était profondément physique. Il y avait dans son toucher le poids des mains, la fulgurance de l’attaque, la puissance parfois contenue d’un accord, mais aussi une maîtrise presque déconcertante des nuances et du phrasé. Chez lui, chaque geste comptait. Une prise de son imparfaite peut donc faire disparaître une partie de ce qui rendait son jeu si fascinant. Mais même lorsque la technique nous prive de certaines informations, il reste quelque chose d’essentiel : l’autorité du musicien et cette impression très particulière qu’il donnait de contrôler entièrement l’espace sonore autour de lui.

Le 5 décembre 2025, cent ans après la naissance d’Oscar Peterson, Mack Avenue Music Group et Two Lions Records ont choisi de célébrer le pianiste avec Around the World, une collection qui offre une vision particulièrement vaste de son art. Les interprétations réunies ici couvrent la période allant de 1969 à 1981. Peterson y apparaît seul, en duo ou en trio. Le coffret fait également entendre des concerts provenant notamment de Detroit, de Bâle, d’Auckland et de Toronto, ville à laquelle le pianiste finira par être profondément attaché. Le projet ne se contente donc pas de réunir quelques enregistrements supplémentaires autour d’un anniversaire. Il tente de restituer une partie de la trajectoire internationale d’un artiste dont la carrière s’est construite bien au-delà des frontières de son pays.

Le titre Around the World est à cet égard particulièrement bien choisi. Oscar Peterson était un musicien du monde bien avant que cette expression ne devienne une catégorie marketing. Il avait joué partout, traversé les frontières, les continents, les grandes salles de concert, les clubs et les festivals. Sa réputation avait depuis longtemps dépassé les frontières de l’Amérique du Nord. Around the World restitue donc quelque chose de fondamental dans son parcours : l’idée d’un artiste dont la musique circulait librement et dont le langage n’avait pas besoin de passeport.

La carrière de Peterson, pourtant, n’a guère besoin d’être présentée une nouvelle fois. Il demeure l’un des pianistes les plus impressionnants techniquement que le jazz ait produits. Sa vitesse, sa précision et son extraordinaire maîtrise du clavier pouvaient parfois donner à d’autres virtuoses l’impression de jouer avec une certaine prudence. Mais réduire Peterson à sa virtuosité serait passer à côté de l’essentiel. La technique n’était chez lui que la partie visible de l’édifice. Derrière les prouesses se trouvait une compréhension exceptionnelle du swing, de l’harmonie, de la mélodie et du temps. Il pouvait faire sonner un piano comme un orchestre entier sans jamais perdre la chaleur humaine qui donnait un sens à cette démonstration de force. Il pouvait impressionner sans devenir froid et être spectaculaire sans transformer chaque morceau en simple exercice de démonstration.

C’est précisément cette dimension humaine qui apparaît avec le plus de force dans les enregistrements publics réunis dans Around the World. Sur scène, Peterson ne jouait pas simplement ce qu’il avait répété. Il écoutait, répondait, anticipait et prenait des risques. Il pouvait prolonger une idée, ralentir une phrase, accélérer soudainement ou changer d’humeur en quelques mesures. Dans un trio, cette capacité d’écoute devient particulièrement évidente, car le piano dialogue avec les autres instruments et les espaces entre les notes prennent autant d’importance que les notes elles-mêmes. Dans un duo, la situation est encore plus exposée, puisqu’il n’y a pratiquement aucun endroit où se cacher. Dans le solo, enfin, toute la structure musicale, toute la tension dramatique et toute l’énergie doivent venir du pianiste.

Peterson semble pourtant parfaitement à l’aise dans chacune de ces situations. Il y a chez lui une confiance presque naturelle, mais aussi une forme d’impatience créative, comme s’il refusait de laisser la musique devenir immobile. C’est peut-être ce que ces archives permettent de mieux comprendre : Oscar Peterson n’était pas simplement un homme qui maîtrisait parfaitement le piano, mais un musicien qui cherchait constamment ce que le piano pouvait encore lui permettre de dire. Cette recherche apparaît dans les détails, dans les changements de rythme, dans les respirations, dans les réponses adressées à ses partenaires et dans cette capacité à transformer une interprétation connue en expérience nouvelle.

Around the World doit également être replacé dans le travail de longue haleine accompli autour de ses archives. Des publications telles que City Lights, Con Alma, On a Clear Day ou A Time for Love avaient déjà montré l’importance du patrimoine encore disponible. Les collections World Tour apparaissent désormais comme une étape majeure de cette exploration. Il existe pourtant une dimension plus urgente à cette entreprise. Une archive n’est jamais éternelle. Les bandes se dégradent, les documents disparaissent, les personnes qui connaissent leur histoire vieillissent et des concerts entiers peuvent rester pendant des décennies dans des réserves sans que personne ne sache véritablement ce qu’ils contiennent. À partir d’un certain moment, publier une archive ne consiste plus seulement à trouver un bon disque. Il s’agit de sauver une mémoire.

Around the World est donc autant un album de jazz qu’un document historique. Il montre ce que fut la vie musicale d’Oscar Peterson lorsqu’il n’était pas enfermé dans la sélection des albums devenus célèbres. Cette distinction est fondamentale, car l’histoire de la musique a tendance à simplifier les carrières. Elle sélectionne quelques albums, quelques morceaux, quelques photographies et quelques anecdotes, puis transforme l’artiste en personnage. Les archives font exactement l’inverse. Elles redonnent de la durée. Elles montrent les différences d’une soirée à l’autre, les changements de formation, les circonstances particulières, les accidents et parfois même les imperfections. Elles rendent à l’artiste sa dimension humaine.

C’est pourquoi il serait inutile de reprocher à certains de ces enregistrements leur âge. Oui, le son peut être limité. Oui, certaines prises de son manquent de profondeur. Oui, certains instruments peuvent paraître moins clairement séparés que sur une production moderne. Mais Peterson est là, et cette présence suffit parfois à changer complètement notre manière d’écouter. Il y a quelque chose de presque troublant à entendre un artiste de cette stature dans une captation imparfaite. L’absence de perfection nous rappelle que nous n’écoutons pas un produit conçu aujourd’hui pour satisfaire nos critères audiophiles. Nous écoutons un moment du passé, un événement qui s’est réellement produit, avec son public, sa salle, son piano et ses musiciens.

C’est comme cela que les meilleures archives musicales réussissent à faire : abolir pendant quelques instants la distance entre nous et un artiste disparu. La bande nous transporte dans une salle que nous ne connaissons pas, à une époque que nous n’avons pas vécue, et pourtant la relation paraît immédiate. La technique peut avoir vieilli, mais le geste musical, lui, demeure étonnamment présent. On entend le musicien réfléchir, répondre, relancer une phrase et chercher la direction suivante. L’histoire n’est plus seulement racontée, elle devient audible.

Pour les collectionneurs, les coffrets World Tour constituent évidemment une pièce importante. Pour les chercheurs et les historiens du jazz, leur intérêt est considérable, puisqu’ils permettent de documenter Peterson dans des contextes multiples. Mais il n’est pas nécessaire d’être spécialiste pour comprendre ce que cette musique a encore à offrir. Il suffit d’écouter avec un peu d’attention et de laisser tomber, pendant quelques instants, l’image figée du virtuose que l’histoire du jazz a parfois construite autour de lui.

La tentation, avec les éditions commémoratives, est souvent de transformer les grands artistes en monuments. On les célèbre, on les encadre et on les enferme dans leur propre légende. Around the World est beaucoup plus intéressant lorsqu’on refuse cette facilité. Il faut oublier un instant le monument pour écouter l’homme. Alors quelque chose apparaît. La virtuosité est toujours là, bien sûr, avec la vitesse, la précision, l’extraordinaire vocabulaire harmonique et la puissance du jeu. Mais il y a aussi l’humour, la tendresse, la spontanéité et surtout cette joie profonde qui traverse sa musique et explique mieux que toutes les analyses pourquoi tant d’auditeurs continuent, des décennies plus tard, à revenir vers lui.

C’est pour cela que les archives de Peterson sont importantes. Elles ne se contentent pas d’ajouter quelques titres à une discographie déjà immense. Elles nous rendent quelque chose de plus précieux : une présence. On entend un homme jouer et, pendant quelques minutes, la distance entre le passé et le présent semble disparaître. Les défauts techniques deviennent alors presque secondaires. Ils font partie du document, comme le grain d’une photographie ancienne ou les imperfections d’un film retrouvé après plusieurs décennies. Ils nous rappellent que ce que nous entendons n’est pas une reconstitution, mais la trace directe d’un moment qui a existé.

Le véritable mérite de Mack Avenue Music Group et de Two Lions Records est précisément de ne pas avoir laissé ces concerts disparaître dans les profondeurs d’une archive. Ils auraient pu dormir encore longtemps dans des réserves, connus seulement de quelques spécialistes. Ils ont choisi de les faire revivre et de permettre à une nouvelle génération d’auditeurs de découvrir un Peterson moins familier, plus spontané et parfois plus surprenant que celui des enregistrements les plus célèbres.

Quant au choix du support, le vinyle reste à mes yeux le plus convaincant. Non parce qu’il serait par nature supérieur au numérique, mais parce que ces captations semblent trouver dans son rendu une forme de cohérence et de chaleur qui leur convient particulièrement. Le choix demeure toutefois secondaire par rapport à l’essentiel : prendre le temps d’écouter réellement cette musique. Le plus important n’est pas de posséder un magnifique coffret consacré à Oscar Peterson, mais de s’asseoir, de laisser la musique occuper l’espace et de retrouver, à travers des bandes parfois imparfaites, la présence d’un pianiste qui a profondément marqué l’histoire du jazz.

C’est là que réside finalement la véritable réussite de Around the World. Ces archives ne nous demandent pas de croire à la légende et ne cherchent pas à transformer Peterson en monument supplémentaire. Elles font quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus précieux : elles nous permettent de l’entendre encore. Plusieurs décennies après ces concerts, alors que les salles ont changé, que les techniques d’enregistrement ont été bouleversées et que ceux qui étaient présents ont pour beaucoup disparu, Oscar Peterson continue de jouer. Et tant que cette musique sera entendue, une partie de cette présence restera vivante.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 31st, 2026

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About this album :

  1. The Lamp is Low 5:57
  2. L’Impossible 6:45
  3. Reunion Blues 4:47
  4. Place St. Henri 2:27
  5. Stella By Starlight 6:13
  6. A Child is Born/Here’s That Rainy Day 6:48
  7. Cute 4:15

 

  1. The Lamp is Low 5:57

Peter DeRose, Mitchell Parish, Maurice Joseph Ravel, Bert A. Shefter • EMI Robbins Catalog Inc./Sony/ATV
Music Publishing (ASCAP); Universal Music – MGB Songs/Universal Music Publishing Group (SACEM)
Oscar Peterson: piano
Sam Jones: bass
Bobby Durham: drums

  1. L’Impossible 6:45

Oscar Peterson • Tomi Music Company, Sony/ATV Music Publishing Canada/Sony/ATV Songs LLC (BMI)
Oscar Peterson: piano
Sam Jones: bass
Bobby Durham: drums

  1. Reunion Blues 4:47

Milt Jackson • Reecie Music (BMI)
Oscar Peterson: piano

  1. Place St. Henri 2:27

Oscar Peterson • Tomi Music Company, Sony/ATV Music Publishing Canada/Sony/ATV Songs LLC (BMI)
Oscar Peterson: piano

  1. Stella By Starlight 6:13

Victor Young • Sony/ATV Harmony (ASCAP)
Oscar Peterson: piano
Joe Pass: guitar

  1. A Child is Born/Here’s That Rainy Day 6:48

Thad Jones, Jimmy Van Heusen • D’Accord Music Inc./Publishers Licensing Corporation (ASCAP); Bourne Co. (ASCAP)
Oscar Peterson: piano
Michel Donata: bass
Louis Hayes: drums

  1. Cute 4:15

Neal Hefti • WC Music Corp./Warner/Chappell Music Inc. (ASCAP)
Oscar Peterson: piano
Michel Donata: bass
Louis Hayes: drums

Producer: Kelly Peterson
Recording: Stadtcasino Basel • Basel, Switzerland on November 8, 1969 (1-2); Detroit Music Hall for thePerforming Arts • Detroit, MI USA on August 30, 1980 (3-4); CBC Toronto • Toronto, ON Canada on May20, 1981 (5); Auckland Town Hall • Auckland, New Zealand on April 12, 1972 (6-7)
Engineer: Jürg Jecklin (1-2), David Dobbs (3-4), Mas Kikuta (5), Don Patton • New Zealand Broadcasting Corp. (6-7)
Mixing & Mastering: Blaise Favre • Yverdon-les-Bains, Switzerland
Art Direction + Design: Timothy Cobb
Track 1-2: Production 1969 courtesy of SRF Schweizer Radio und Fernsehen
Track 3-4: Exec. Prod. original recording for CBC Radio Mark D. Goldman, Prod. original recording for CBC Radio Keith Whiting
Track 5: Prod. original CBC-TV program Dee Gilchrist; Director original CBC-TV program Ron Meraska