Oná Ensemble – Traces Of Brasil – Voices Of Torronto (FR review)

Self released – Available
World Jazz
Oná Ensemble - Traces Of Brasil - Voices Of Torronto

Le Canada a produit tant de musiciens d’exception que toute tentative d’en dresser un inventaire complet relèverait de l’impossible. Pourtant, il arrive qu’un projet s’impose non parce qu’il élève la voix, mais parce qu’il sait écouter. Cet ensemble torontois en offre une démonstration éloquente. À une époque où nombre de musiciens cherchent à reproduire note pour note les maîtres brésiliens, confondant souvent style de surface et profondeur, ce groupe choisit une voie plus réfléchie. Ce qu’il propose ne relève pas de l’imitation, mais de la trace: des gestes, des atmosphères, des empreintes rythmiques du Brésil filtrées par leur propre sensibilité.

Plutôt que de revendiquer une maîtrise totale d’une tradition qui n’est pas la leur par naissance, ils en explorent les contours avec finesse. Ils comprennent l’élasticité, la luminosité teintée de mélancolie et les subtiles pulsations rythmiques propres aux musiques brésiliennes, et à partir de là, construisent un langage personnel. Leur interprétation se trouve magnifiée par une intégration fluide à une forme de jazz plus conventionnelle, parfois plus proche du jazz de chambre contemporain que des écoles de samba ou des salons de bossa nova, instaurant un dialogue entre traditions plutôt qu’un simple collage stylistique. L’exercice d’équilibre est délicat; ils le maîtrisent avec retenue.

Sur le plan instrumental, l’architecture est résolument atypique. Deux cors français et un basson constituent un noyau aux teintes chaleureuses, presque orchestrales, auxquels se joignent saxophone soprano, flûte et clarinette, ainsi que guitare, basse et percussions. Le résultat évoque par instants la finesse texturale d’ensembles à l’esthétique chambriste comme le Maria Schneider Orchestra, tout en demeurant dans un format plus intime. On perçoit également une filiation avec certaines explorations jazz influencées par le Brésil, telles que celles d’Egberto Gismonti, non pas par citation directe, mais par cette même volonté de considérer le rythme brésilien comme une architecture vivante plutôt qu’un simple ornement.

Sur «Sentimental», un motif de guitare délicatement syncopé établit le paysage harmonique avant que les cors n’entrent avec des voicings chaleureux et entrelacés. Les percussions suggèrent le baião sans jamais s’y installer complètement, tandis que le saxophone soprano déroule une ligne mélodique oscillant entre lyrisme et abstraction. Dans «Do Seu Olhar», le basson ancre un passage aux métriques mouvantes qui se dissout dans une coda lumineuse menée par la flûte, un moment qui illustre parfaitement le sens du contraste dynamique et de la patience structurelle de l’ensemble. Il ne s’agit pas ici de virtuosité démonstrative, mais de conversations soigneusement construites entre musiciens.

Bien qu’il s’agisse d’un EP et non d’un album complet, la qualité des interprètes ne laisse déjà aucun doute. On pourrait même soutenir qu’un EP parfaitement maîtrisé vaut mieux qu’un album trop ambitieux et inégal. Rien ici ne paraît superflu. La concision renforce l’impact et donne envie d’entendre davantage. Si cette parution constitue la base de leur travail, on peut raisonnablement anticiper qu’un futur album développera encore davantage leur palette sonore et leur narration musicale.

«Traces of Brazil, Voices of Toronto» affirme une vision artistique élargie, ouverte à l’expérimentation, au dialogue culturel et aux influences pluridisciplinaires. Les compositions d’André Valério témoignent d’une maturation de l’identité d’Oná, fondée sur l’innovation et l’authenticité. L’ensemble repousse les frontières formelles et sonores tout en maintenant une clarté émotionnelle et une accessibilité qui ne sont en rien fortuites. L’ambition n’y sacrifie jamais le lien avec l’auditeur.

Avant tout, il s’agit du travail de musiciens passionnés, passionnés par le son, les voyages, les couleurs et les contrastes, par la musique dans ce qu’elle a de plus vaste. L’oreille attentive percevra rapidement que le Brésil n’est pas leur unique source d’inspiration. On y décèle des échos de traditions chambristes européennes dans les harmonisations des cors, des inflexions post-bop nord-américaines dans le phrasé des hanches, ainsi qu’une rigueur structurelle qui dépasse toute appartenance de genre. Une telle ouverture inspire le respect.

La question n’est plus de savoir si cet ensemble saura confirmer les promesses de cet EP, mais jusqu’où il portera cette démarche. Un prochain album approfondira-t-il davantage les cadres rythmiques brésiliens, ou s’orientera-t-il vers une abstraction chambriste encore plus affirmée? L’orchestration s’élargira-t-elle, avec l’ajout de cordes ou d’un dispositif percussif enrichi, ou affinera-t-elle ce format intime jusqu’à en faire une signature encore plus incisive? Si cet EP est un indice, la suite ne se contentera pas de répéter la formule: elle prolongera le dialogue et saura, sans doute, nous surprendre de nouveau.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, March 4th 2026

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Musicians :
Horn: Olivia Esther
Horn: Victor Prado
Bassoon: Sheba Thibideau
Reeds: Colleen Allen
Guitar: André Valério
Bass: Rich Brown
Drums: Alan Hetherington

Track Listing :
1.Pro Olmir 03:52
2.Sem Você 04:37
3.Sentimental 05:32
4.Do Seu Olhar 04:52
5.Sambado 04:23

Music by André Valério
Recorded in 2025 at Union Sound Company