| Jazz |
Il y a quelque chose d’étrangement familier dans l’univers suggéré par la pochette du nouvel album de ce trio italien. Elle rappelle ces fantasmagories illustrées des années 1980, ces univers de bande dessinée où des vaisseaux interstellaires voguaient parmi des constellations improbables, où des héros anonymes sautaient de planète en planète, toujours sur le point de découvrir un monde rouge et interdit posant ce qu’Isaac Asimov appelait “La Dernière Question”. La référence n’a rien d’un hasard. Mais avant de suivre ces vaisseaux fictifs dans les profondeurs de l’espace, il vaut la peine de s’arrêter sur la musique elle-même, qui, malgré son cadre conceptuel, parle avec une clarté, une précision et une intelligence émotionnelle ancrées non pas dans le fantastique, mais dans quelque chose de beaucoup plus humain.
La première impression est d’ordre architectural. Les compositions sont construites avec cette conscience structurelle que l’on associe davantage à la musique classique qu’au langage improvisé du jazz. Et pourtant, le jazz est bel et bien là: dans l’élasticité rythmique du trio, dans ces surgissements soudains du piano qui semblent ouvrir des trappes dans la partition, dans ces échanges instinctifs qui animent chaque pièce. Ce qui en ressort est un langage sonore aussi vif que maîtrisé, éclairé davantage encore par la présence du trompettiste Giovanni Falzone, dont le timbre souverain tranche dans les textures du trio comme un phare dans la nuit.
C’est ce que l’on pourrait appeler du jazz de concert, faute de terme plus précis, une musique qui a besoin d’espace pour se déployer. On l’imagine moins dans un sous-sol exigu que sur une scène où le son peut respirer, où la résonance peut se dilater plutôt que heurter des murs et des corps. Ici, la distance a de la valeur: elle permet d’observer les musiciens assez loin pour percevoir les regards subtils, presque télépathiques, qu’ils échangent avant d’aborder une nouvelle section. Leur communication interne est constante, électrique; elle donne à la musique un élan qui relève moins de la performance que de la conversation.
Les musiciens eux-mêmes décrivent le projet dans un langage résolument contemporain: «The Last Question est notre deuxième album, un voyage sonore et imaginaire à travers certains des thèmes les plus fascinants proposés par la science-fiction, inspiré d’images, d’idées et de concepts issus de la littérature, du cinéma et de la réalité contemporaine. L’album prend la forme d’un concept record explorant l’univers, l’intelligence artificielle, la nature humaine, la connaissance, le temps et la transcendance. Le titre s’inspire de la célèbre nouvelle d’Isaac Asimov, The Last Question, qui traite de l’entropie et du destin ultime de l’univers au fil de milliards d’années.»
À la lecture de leur déclaration, il devient clair que la science-fiction ici n’est pas un échappatoire, mais une lentille, un filtre qui réinterprète les inquiétudes de notre propre époque. Nous vivons un temps où l’intelligence artificielle interroge non seulement notre futur, mais notre capacité à le diriger; où l’échelle du temps cosmique semble dangereusement voisine de la fragilité écologique du présent; où l’entropie devient moins une abstraction qu’une métaphore active. Et il n’est peut-être pas anodin que des musiciens si profondément enracinés dans l’héritage classique italien se tournent vers la fiction spéculative, un genre qui a toujours tenté de concilier imagination et doute existentiel.
Les pièces ont une qualité symphonique telle qu’on pourrait croire qu’il suffirait de peu pour les orchestrer sans en trahir l’essence, et pourtant, quelque chose de crucial disparaîtrait. Une grande part de la force du trio réside dans sa spontanéité, dans la manière dont les idées scintillent entre les musiciens comme des signaux échangés dans le vide. La partition offre une trajectoire, mais le voyage, lui, se façonne en temps réel. C’est cette plasticité vivante qui donne à la musique son énergie émotionnelle, sa fraîcheur presque volatile.
Le jazz italien s’est longtemps distingué par son lyrisme, cette disposition naturelle à embrasser la mélodie, voire l’introspection, avec une forme d’absence totale de cynisme. Le Nugara Trio accomplit ici quelque chose de plus rare : une fusion entre discipline structurelle et imprévisibilité imaginative, un équilibre entre intellect et intuition. Le résultat est indéniablement italien, mais il échappe à toute appartenance esthétique: il évolue dans sa propre orbite.
En écoutant attentivement, on perçoit que nul musicien n’est absorbé par la partition. Le pianiste alterne entre une retenue cristalline et des turbulences soudaines ; le bassiste ancre le son avec autorité sans jamais le dominer; le batteur façonne le temps avec un sens presque architectural de la proportion. Ensemble, ils accompagnent Falzone avec une attention qui n’a rien de timoré: une collaboration au sens le plus rigoureux. On sent un ensemble qui refuse que la présence d’un invité en perturbe l’équilibre. Au contraire, tout converge, comme l’a écrit Enrico Merlin dans Jazzit Magazine, «tels les sommets d’un triangle convergeant vers un point central, où coexistent plusieurs langages musicaux dans une vision élargie du trio piano.»
Reste enfin l’empreinte émotionnelle que laisse l’album. Malgré l’esthétique rétro et ludique de la pochette, la musique révèle une forme de jazz brillant, cérébral, parfois presque austère, mais toujours offert avec une sincérité désarmante. Elle possède la rigueur intellectuelle que l’on associe à un certain jazz contemporain, sans jamais tomber dans la froideur ou la distance. Au contraire, elle se montre lumineuse, précise, curieusement tendre, comme si les musiciens exposaient leur propre vulnérabilité artistique.
En écoutant cet album en fin d’après-midi, le soleil glissant vers l’horizon, la lumière accrochant les branches, je me suis surpris à penser à un aigle planant dans un ciel qui se rafraîchit lentement : assuré, sans effort, mais jamais distant. Le Nugara Trio parvient à quelque chose de semblable. Leur musique s’élève, mais reste profondément ancrée dans l’expérience humaine: ses incertitudes, ses espoirs, ses émerveillements discrets.
Au fond, The Last Question ressemble moins à un voyage spéculatif vers l’entropie cosmique qu’à un rappel que l’imagination et l’intellect ne s’opposent pas. Ils coexistent, se façonnent mutuellement, donnent forme à des questions auxquelles nous ne répondrons peut-être jamais entièrement. Et c’est peut-être là que réside la beauté singulière de ce trio.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, December 1st 2025
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Musicians :
Francesco Negri (piano)
Viden Spassov (double bass)
Francesco Parsi (drums)
Guest: Giovanni Falzone (trumpet)
Track Listing:
Echoes Before The Dawn
Three Laws
String Theory
Flame Of Discovery
Here We Are
Nebula
Eyes Do More Than See
The Time Traveller
Let There Be Light….
Recording Data:
Recorded on July 1st & 2nd, 2025, mixed & mastered on August 7th & 8th 2025
Artesuono Recording Studio – Cavalicco (UD) Italy
Sound Engineer: Stefano Amerio
Artwork & Graphics: Studio Clessidra
Produced by GleAM Records
EAN 8059018220452
Catalogue Number: AM7044
Printed in Italy 2025
With the contribution of Nuovo IMAIE – Nuove Produzioni Discografiche 2024 – 20
