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Quand une voix rencontre une icône: le délicat art de mettre des mots sur Bill Evans
Un ambitieux projet vocal explore la poésie d’un pianiste légendaire, et révèle à la fois les promesses et les limites de l’exercice.
Il y a, dès les premières mesures, quelque chose de subtilement déroutant dans cet album. Mettre des paroles sur la musique de Bill Evans, des mélodies que les auditeurs portent en eux depuis des décennies, relève presque de l’audace. L’art d’Evans est si intimement lié au toucher du piano, à ces harmonies qui se déploient en couches translucides, que toute tentative de traduction en mots en modifie inévitablement l’équilibre.
Aborder cet enregistrement a exigé, du moins pour ce critique, un effort conscient pour faire abstraction de ses préférences personnelles. Après plusieurs écoutes attentives, il apparaît que l’album s’adresse avant tout à un public attaché à une conception très classique du jazz: phrasés soignés, arrangements respectueux, clarté mélodique assumée. Sous cet angle, le projet est sérieux et pensé avec cohérence.
Pourtant, une impression singulière persiste à l’écoute: celle d’entendre deux albums parallèles, l’un vocal, l’autre instrumental. Avec le recul, cette sensation semble moins un défaut qu’une conséquence presque naturelle du matériau choisi.
Au centre se tient la voix de Noa Levy. Une voix profonde, maîtrisée, contemporaine dans son grain tout en étant solidement ancrée dans la tradition du chant jazz. Le phrasé est précis, le vibrato mesuré, le timbre d’une chaleur feutrée qui évoque parfois le velours à rebours. Elle habite les textes, méditations sur l’amour, la perte, la paternité, la vulnérabilité, avec une intensité retenue, sans jamais céder à l’emphase.
Et pourtant, ces qualités mêmes mettent en lumière la tension centrale du projet. Les textes sont suffisamment solides, et la personnalité artistique de Levy suffisamment affirmée, pour que l’on imagine aisément un autre album, un album entièrement original, où musique et voix seraient issues d’une même matrice émotionnelle. Ici, l’auditeur assiste à la rencontre de deux identités puissantes: l’univers harmonique inimitable d’Evans et celui, tout aussi distinct, d’une chanteuse au monde intérieur bien défini.
Pour comprendre la complexité de cette rencontre, il faut revenir brièvement à Evans lui-même. À la fin des années 1950, il redéfinit le langage du piano jazz en y intégrant des influences impressionnistes et classiques, privilégiant l’introspection à la démonstration. Chez lui, le silence compte autant que la note, la résonance autant que le discours. Une grande partie de son répertoire a été pensée pour le dialogue instrumental, non pour la narration linéaire qu’impose le texte chanté. Adapter cette musique à la voix relève donc d’un exercice d’équilibriste.
Levy et son collaborateur Edis racontent leur première collaboration à Londres, où ils ont découvert une passion commune pour Evans. Levy décrit ses compositions comme «incroyablement humaines», expliquant que l’écriture de paroles n’avait pas pour but de transformer ces mélodies, mais de les ressentir pleinement. Edis évoque quant à lui la nécessité d’écouter attentivement pour entendre ce que la musique exprimait déjà. Portés par l’enthousiasme du public lors de leurs tournées européennes, ils ont développé l’idée en un album complet.
Les intentions sont sincères et audibles à chaque instant. Les arrangements sont élégants, les musiciens attentifs, l’interprétation raffinée. Mais la dualité demeure. Peut-être parce que Levy possède une identité artistique trop affirmée pour simplement s’effacer dans le paysage d’Evans. Elle ne chante pas en invitée; elle impose son climat, sa gravité. On n’assiste pas tant à une fusion qu’à la superposition de deux constellations.
Un titre atteint toutefois un équilibre rare: Blue in Green. Sa ligne mélodique ample et continue offre à la voix un espace naturel, permettant au texte de s’inscrire dans la musique plutôt que de s’y poser. Ici, la synthèse paraît organique, presque évidente.
Ailleurs, la musique résiste davantage à la transposition. Les mélodies d’Evans, conçues comme des réflexions instrumentales intimes, semblent parfois se déplacer avec difficulté lorsqu’on leur impose une dimension verbale. Il ne s’agit pas d’un défaut d’interprétation, mais de la friction inévitable entre deux formes d’expression pensées différemment.
Rien de cela ne diminue la beauté de l’album. Les amateurs de voix éloquentes et incarnées y trouveront matière à admiration, tout comme ceux qui apprécient un jazz d’esthétique classique et des musiciens d’un haut niveau d’exigence. La prise de son, claire et équilibrée, respecte la transparence essentielle à l’univers d’Evans.
Surtout, cet enregistrement suscite une attente. Levy apparaît comme une artiste de premier plan, une musicienne qui pense son chant avec une rigueur architecturale. On ne peut qu’espérer qu’elle se tournera bientôt vers un projet entièrement personnel, porté par ses propres compositions. Tout laisse penser qu’un tel album pourrait être marquant.
Plus largement, ce disque s’inscrit dans un mouvement croissant du jazz contemporain: la réinterprétation de répertoires instrumentaux par l’ajout du texte et de la voix. Ces entreprises naviguent toujours entre hommage et réinvention; leur réussite ne tient pas nécessairement à une unité parfaite, mais au dialogue qu’elles instaurent entre passé et présent.
Cet album, avec ses beautés et ses tensions, participe pleinement à cette conversation. Et c’est déjà beaucoup.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 16th 2026
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Musiciens:
Noa Levy | Vocals
Paul Edis | Piano
Adam King | Double Bass
Joel Barford | Drums
Featuring – Alan Barnes | Saxophone, Clarinet, Bass Clarinet
Track Listing:
Peri’s Scope
Only Child
Very Early
Blue In Green
Nardis
Laurie
Waltz for Debby
Time Remembered
We Will Meet Again
Turn Out the Stars
