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Chronique d’un avènement: la grâce plurielle du New England Jazz Collaborative
Certaines critiques s’ouvrent sur la musique. Celle-ci est née de deux jeunes colombes. Posées presque royalement à hauteur d’homme dans un arbre attenant au studio, leur présence apaisante semblait impossible à éluder. Quelques instants plus tard, je pressais la touche de lecture de l’album Tributaries, signé par le New England Jazz Collaborative. L’opus s’ouvre sur le chant des oiseaux. Hasard, peut-être. Ou bien l’un de ces rares instants où la nature daigne offrir un prélude de velours à ce qui s’apprête à éclore.
Les premières notes ont afflué à travers les moniteurs du studio, emplissant la pièce d’une clarté saisissante. Pourtant, presque aussitôt, j’ai happé mon casque d’écoute. Je désirais me rapprocher de l’orchestre, épouser chaque nuance, chaque harmonie délicatement pesée, chaque dialogue subtil entre les pupitres. L’intuition fut heureuse. Ce qui s’est ensuivi tenait simplement du prodige.
Il s’agit d’une œuvre bâtie avec une maestria inouïe, où la sophistication de l’écriture n’étouffe jamais la jubilation pure de l’écoute. C’est du jazz symphonique dans la plus noble acception du terme, vaste par son ampleur mais intime dans ses détails, chaloupant sans cesse avec la grâce aérienne d’une barque glissant sur la houle. Les arrangements respirent d’une respiration naturelle, permettant à chaque instrument de converser dans un idiome à la fois rigoureusement architecturé et merveilleusement spontané.
La violoniste Regina Carter a capté l’essence même du projet en saluant sa remarquable diversité de textures, de climats et de styles, soulignant l’agilité des musiciens autant que la créativité plurielle de l’ensemble. Le contrebassiste Ben Allison a, quant à lui, célébré la singularité des voix compositionnelles qui façonnent cet enregistrement, qualifiant la musique de revigorante et d’inspirante. Le critique chevronné Bob Blumenthal a sans doute trouvé la formule la plus juste en saluant un premier album marquant, distingué par sa constance et son ampleur stylistique.
Il a vu juste.
À première vue, la pochette de l’album suggère pourtant une sobriété plus réservée. Il n’en est rien : Tributaries jaillit comme la célébration radieuse d’un grand ensemble de jazz contemporain. Chaque composition y est ciselée avec ferveur, chaque orchestration équilibrée avec noblesse, et chaque interprétation habitée d’une conviction totale.
Ce premier enregistrement du New England Jazz Collaborative témoigne de l’étonnante palette d’approches esthétiques qui innerve le collectif. L’auditeur voyage sans effort de la pulsation jubilatoire du swing traditionnel de la Nouvelle-Orléans à d’élégantes ballades lyriques, de l’héritage sophistiqué du Third Stream à la vitalité rythmique communicative du highlife ouest-africain. En dépit de ces mutations stylistiques, l’album jouit d’une insaisissable unité, tenant à ce que chaque pièce est irriguée par une même exigence de sincérité artistique plutôt que par le simple étalage de virtuosité.
À travers six compositions originales, Jeremy Cohen, Darryl Harper, Matan Rubinstein et Sam Spear révèlent des personnalités musicales profondément singulières, tout en épousant une vision artistique authentiquement commune.
Pour saisir la charge émotionnelle de Tributaries, il faut d’abord remonter à la philosophie qui irrigue le New England Jazz Collaborative. L’institution est née d’une interrogation intime que formulent bien des compositeurs: comment une musique ambitieuse et neuve peut-elle espérer atteindre son public si ses créateurs n’ont pas accès à un orchestre professionnel capable de l’incarner?
Compositeur et percussionniste, Jeremy Cohen ne connaissait que trop bien cette impasse. Il avait accumulé une vaste bibliothèque de partitions originales, mais se trouvait dépourvu des moyens financiers et du soutien institutionnel indispensables pour les répéter, les jouer et les graver. Loin de se résigner à ces entraves, il comprit que nombre de ses pairs affrontaient la même épreuve. Il rassembla alors amis, confrères et artistes animés par une même flamme autour d’une idée simple, mais souveraine.
Ensemble, ils ont fondé un organisme à but non lucratif dirigé par des artistes, voué à la commande d’œuvres nouvelles, à la création d’écrins scéniques, au soutien des instrumentistes et à l’élargissement des publics pour l’une des traditions musicales les plus aventureuses d’Amérique.
Comment ne pas admirer un tel dessein?
Le collectif va bien au-delà de la simple vitrine pour compositeurs. Il donne à voir ce qui advient lorsque des artistes se produisent par une foi inébranlable dans la musique qui leur est offerte. Tout au long de l’enregistrement, on perçoit une ferveur indéniable qui irradie chaque pupitre. Cuivres, anches, section rythmique et solistes jouent avec l’assurance d’explorateurs découvrant un monde aux côtés de l’auditeur, bien plus qu’ils ne restituent un répertoire convenu.
Cette éthique constitue l’une des plus éclatantes réussites de l’album.
Les concerts de musique classique s’abreuvent souvent d’extraits révérés et de chefs-d’œuvre consacrés que le public connaît par cœur. Le New England Jazz Collaborative embrasse le parti inverse: la découverte est le voyage. Chaque pièce reçoit la même profondeur de répétition, la même exigence intellectuelle et le même engagement charnel, que son nom ait été ou non déjà entendu.
Cet engagement innerve chaque sillon du disque.
L’orchestration mérite des éloges particuliers. La section des cuivres déploie une puissance souveraine sans jamais verser dans la lourdeur. Les saxophones oscillent avec fluidité entre chaleur et éclat, tandis que la section rythmique tisse un écrin élastique qui permet à la partition de respirer. Les chorus individuels émergent de la masse orchestrale avec une organicité confondante plutôt que de la rompre, laissant l’impression d’un vaste récit continu plutôt que d’une succession de numéros d’estrade.
Une telle cohésion doit beaucoup à la direction du compositeur, chef d’orchestre et pédagogue Ken Schaphorst. Son autorité ne se lit pas dans les effets de manche, mais dans l’équilibre, la précision et la souplesse inouïe de l’ensemble. Les grands orchestres de jazz peinent souvent à marier discipline et abandon. Ici, ces deux vertus cohabitent à merveille.
Le chemin parcouru par le collectif en moins de cinq ans rivalise d’éclat avec ses ambitions initiales. Depuis que Jeremy Cohen a imaginé le projet, plus de trente œuvres originales pour orchestre de jazz ont été créées, tandis que plus de cent mille dollars ont été directement reversés aux musiciens et artisans locaux. L’initiative a déjà fait naître d’autres formations similaires dirigées par des compositeurs, prouvant que son aura dépasse largement le cadre de ses propres concerts.
L’orchestre en lui-même reflète la richesse inépuisable de la scène jazz de la région de Boston. Des figures confirmées telles que les trompettistes Jason Palmer et Bijon Watson, les saxophonistes Felipe Salles et Brian Landrus ou le guitariste Eric Hofbauer y côtoient une jeune garde de solistes prodigieux dont l’avenir promet d’être radieux.
Parmi les nombreux sommets de l’album, Gee, Em… de Sam Spear s’impose comme une réussite particulièrement fascinante. L’œuvre embrasse sans détour le langage hybride imaginé des décennies plus tôt par Gunther Schuller et Duke Ellington, permettant à l’improvisation jazz et à l’architecture classique de s’enrichir mutuellement et sans compromis. L’altiste Allan Chase y livre un solo pétri d’esprit, d’élégance et d’une imagination folle, mais sous-tendu par une assise intellectuelle tout aussi captivante.
Originaire de Cleveland et ancien élève de Schuller, Spear a bâti sa pièce autour de la fameuse séquence dodécaphonique baptisée Gunther’s Magic Row, un discret hommage à son mentor ainsi qu’à l’épouse de ce dernier, Marjorie.
Pourtant, jamais cette érudition théorique ne se mue en exercice académique. Ces partitions ne sont pas des rébus intellectuels conçus pour éblouir les seuls confrères. Leur complexité formelle est toujours au service de l’épanchement sensible. L’auditeur ne se sent jamais tenu à l’écart par la grammaire compositionnelle, car chaque trouvaille structurelle vient ultimement nourrir la beauté, le récit et l’humanité.
Cet équilibre entre la tête et le cœur constitue sans doute le plus grand tour de force de l’album.
Chaque page de Tributaries ouvre les frontières d’un univers poétique singulier. Chaque pièce consacre un créateur à la voix propre, tout en révélant en creux un foyer artistique qui mériterait une tout autre exposition.
Plus qu’un galop d’essai prometteur, ce disque s’affiche comme l’écrin somptueux d’écritures qui demandent à être déployées à plus grande échelle. On quitte l’écoute en rêvant que chacun de ces auteurs puisse bientôt graver un projet entier dédié à sa seule musique.
Si ce premier geste est un présage, le New England Jazz Collaborative ne se contente pas d’archiver le devenir du grand orchestre de jazz. Il l’écrit.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 27th, 2026
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Musicians :
Saxophones/Reeds:
• Allan Chase — Alto 1; soprano sax (“Green Turtle Strut”)
• Sam Spear — Alto 2
• Temidayo Balogun — Tenor 1; soprano sax (“Another Brighter Day”); talking drum, auxiliary percussion (“Green Turtle Strut”)
• Ian Buss — Tenor 2; clarinet (“Another Brighter Day”, “Gee, Em…”)
• Brian Landrus — Baritone sax; bass clarinet (“Kiss Me Again”); flute (“Another Brighter Day,” “Green Turtle Strut”)
• Felipe Salles — Soprano sax, flute, piccolo (“Another Brighter Day”); flute (“Green Turtle Strut”)
Trumpets:
• Bijon Watson — Trumpet 1
• Mark Tipton — Trumpet 2; flugelhorn (“Kiss Me Again”)
• Doug Olsen — Trumpet 3
• Jason Palmer — Trumpet 4
Trombones:
• Chris Gagne — Trombone 1
• Randy Pingrey — Trombone 2
• Joey Dies — Trombone 3
• Rob Krahn — Bass trombone
• Angel Subero — Additional bass trombone (“Another Brighter Day”, “Green Turtle Strut”)
Rhythm Section:
• Ellie Pruneau — Piano
• Mitch Selib — Guitar
• Bob Nieske — Upright bass; electric bass (“Another Brighter Day”, “Green Turtle Strut”)
• Lumanyano Mzi — Drums; auxiliary percussion (“Green Turtle Strut”)
• Eric Hofbauer — Additional guitar (“Green Turtle Strut”, “Ol’ Liminal”)
Conductor: Ken Schaphorst
Track Listing :
Another Brighter Day (Featuring Mitch Selib, Temidayo Balogun & Lumanyano Mzi)
Ol’ Liminal
Kiss Me Again (Featuring Mark Tipton, Ellie Pruneau & Temidayo Balogun)
The Secret (Featuring Lumanyano Mzi, Chris Gagne & Bijon Watson)
Gee, Em… (Featuring Allan Chase)
Green Turtle Strut (Featuring Eric Hofbauer)
Recorded June 6, 2025, at GBH Fraser Studio, Boston, MA
Recording, mixing & mastering — Antonio Oliart
Additional recording — Daniel Fox, Wondersmith Audio
Producer — Jeremy Cohen
Co-Producer — Ken Schaphorst
Associate Producer — Bijon Watson
Production Assistants — Andreas Michaelides, Ryan Goss
Liner notes — Bob Blumenthal
Cover art — Jeremy Cohen, developed with AI tools
Package design — Brian Caskey
Photography — Lucas Mulder, Stephen Sherman & Isabelle Cordova