Naseem Alatrash – Bright Colors On A Dark Canvas (FR review)

Self released – Street date : March 2, 2026
World Jazz
Naseem Alatrash - Bright Colors on Dark Canvas (FR review)

Si l’on demandait de citer le nom d’un musicien palestinien, il est probable que peu d’auditeurs, en dehors de cercles spécialisés, puissent en mentionner un spontanément. Cela pourrait être en train de changer. De plus en plus, le nom de Naseem Alatrash s’impose comme celui d’un artiste avec lequel il faut désormais compter: compositeur et violoncelliste, il a déjà collaboré avec un éventail remarquable de musiciens, parmi lesquels Ron Carter, Roger Waters, Terri Lyne Carrington, Eugene Friesen, Kenny Aronoff, Rami Jaffee, Luis Conte, Javier Limón, Jorge Drexler, Alejandro Sanz, Scott Page de Pink Floyd, ainsi que Carmine Rojas et Mike Garson, connus pour leur travail avec David Bowie, et bien d’autres encore.

Ce qui frappe, dès lors, c’est que l’enregistrement dont il est ici question est en réalité le premier album de Naseem Alatrash. À bien des égards, il s’agit d’un début remarquable: une œuvre d’une grande maîtrise, souvent saisissante, présentée sous une forme orchestrale qui révèle rapidement l’ampleur de l’univers artistique du compositeur. Si les racines culturelles du monde arabe y sont clairement perceptibles, elles apparaissent moins comme une frontière que comme une structure fondatrice sur laquelle Alatrash construit, voyageant musicalement à travers les continents et les traditions. Le résultat est un ensemble qui semble à l’écoute du monde, vaste dans sa portée comme dans son intention.

L’auditeur découvrant Bright Colors on A Dark Canvas pour la première fois pourra être frappé par son sens de la narration musicale. Les premières pages se déploient dans des textures de cordes retenues, presque méditatives, avant que n’apparaissent progressivement des figures rythmiques évoquant des traditions latino-américaines; plus loin, certaines lignes modales et ornementations rappellent des formes andalouses et moyen-orientales. Les percussions et les registres graves des cordes agissent souvent comme un courant souterrain, créant une impression d’espace presque cinématographique, tandis que le violoncelle solo émerge puis se retire, comme une voix dialoguant avec l’ensemble. Le tempo est maîtrisé, les dynamiques soigneusement sculptées, et l’orchestration privilégie fréquemment la clarté à la densité, laissant apparaître la couleur propre de chaque instrument.

Le parcours du musicien atteste largement de la discipline et de la préparation qui sous-tendent cette musique. Naseem Alatrash a étudié au Conservatoire national de musique Edward Said en Palestine, où il a obtenu une licence et une maîtrise en interprétation du violoncelle, avant de poursuivre au Berklee College of Music, bénéficiant d’une bourse post-maîtrise et d’une bourse présidentielle d’excellence. Une telle formation se reflète non seulement dans l’assurance technique des compositions, mais aussi dans leur ambition structurelle.

L’album a été enregistré lors de sessions réunissant des musiciens venus de plusieurs pays, une collaboration internationale qui reflète le vocabulaire musical lui-même, nourri d’influences multiples. La production privilégie un son acoustique et ample, plaçant l’auditeur au plus près du timbre des instruments plutôt que de rechercher un effet de studio trop appuyé. Cette approche renforce l’impression d’une œuvre pensée comme une expérience vivante, presque organique.

Le titre de l’album, Bright Colors On A Dark Canvas («Couleurs vives sur une toile sombre»), se prête à plusieurs lectures. On peut y voir une forme d’engagement, une quête de paix, aspiration que l’on retrouve depuis longtemps chez de nombreux artistes palestiniens, qu’ils soient musiciens, écrivains ou plasticiens. Leurs œuvres rappellent souvent que les peuples ne sont pas, par nature, enclins à la guerre, et que le désir de dignité, de coexistence et de respect est universel. L’art devient alors non seulement un moyen d’expression, mais aussi un acte discret d’espérance.

Évoquant ce projet, Alatrash a expliqué avoir été guidé par l’idée de «trouver la lumière sans nier l’obscurité qui existe». Cette sensibilité traverse l’album: des passages empreints de tension y sont souvent suivis de moments d’apaisement lyrique, comme si la musique elle-même cherchait un équilibre.

Ce qui fascine le plus dans ses compositions est sans doute l’entrelacement des influences. Le langage de la musique classique contemporaine n’est jamais loin, mais il se mêle à des idiomes latins et, par moments, à des réminiscences andalouses. Ces éléments ne diluent pas l’identité de la musique; ils en approfondissent au contraire la complexité, conférant aux œuvres une dramaturgie maîtrisée qui maintient l’attention de l’auditeur. L’album peut ainsi être replacé dans un courant plus large de compositeurs qui brouillent les frontières entre classique, jazz et musiques du monde, un mouvement qui s’est développé au fil des dernières décennies à mesure que les publics se montraient plus réceptifs aux formes hybrides.

Réfléchir à la création artistique conduit inévitablement à reconnaître combien elle est intimement liée à l’histoire personnelle. Créer une œuvre d’une telle richesse émotionnelle et structurelle exige davantage qu’une simple maîtrise technique: il faut la capacité de ressentir, de comprendre, puis d’assimiler sa propre expérience avant de l’offrir au monde sous une forme transfigurée. Dans la musique d’Alatrash, ce qui apparaît avec force est un humanisme profond. Il semble difficile d’écrire une telle musique sans être animé par l’empathie, la mémoire et la réflexion. Nostalgie et compassion en constituent des fils conducteurs. Son jeu a d’ailleurs été décrit par le Chicago Tribune comme possédant «une sonorité particulièrement brillante».

Mais au-delà de la sonorité, ce sont les intentions qui marquent durablement l’auditeur. Cette œuvre se reçoit comme un tout, chaque chapitre étant indissociable des autres pour révéler la vision artistique d’ensemble. Les auditeurs familiers de cet univers musical pourront y percevoir des affinités avec les démarches qui attirent de grands artistes, tel le guitariste et compositeur Juan Carmona, par exemple. Pourtant, il y a ici plus que de la belle musique: il y a du vécu, distillé et transformé, et l’on ne peut qu’éprouver un profond respect pour une œuvre qui ravive discrètement en nous une part d’humanité commune.

Si ce premier album est révélateur, Naseem Alatrash semble se trouver au seuil d’une carrière susceptible d’élargir la visibilité internationale des compositeurs et interprètes palestiniens. Plus encore, il laisse entrevoir l’émergence d’une voix musicale capable de franchir les frontières et de rappeler, dans un monde souvent fragmenté, que l’art conserve ce pouvoir rare de relier, de consoler et d’éclairer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 5th 2026

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Website

Musicians :
Naseem Alatrash, cello/composer
Chase Morrin, piano
George Lernis, percussion
Bruno Raberg, acoustic bass
1st Violins: Bengisu Gokce, Lilit Hartunian, Greta Myatieva, Heeyeon Chung, & Aija Reke

Track Listing:
Prelude
Riwaya
Ramad (ashes)
Li fta
Echoing In The Hollow
Risala – Part 1
Risala – Part II