| Jazz |
Il est des albums qui ne cherchent ni à bouleverser l’histoire de la musique ni à imposer une nouvelle grammaire esthétique, mais qui rappellent opportunément combien l’art de l’interprétation demeure l’une des grandes richesses du jazz. Celui de Naama Gheber appartient à cette catégorie. Il s’adresse avant tout aux amateurs de belles voix, et plus particulièrement à ceux qui savent reconnaître les grandes interprètes. Car ici, il ne s’agit pas de juger une artiste à l’aune de ses compositions personnelles, ni de rechercher à tout prix une quelconque volonté de renouvellement du répertoire. Nous sommes en présence de standards parfaitement identifiables, de chansons qui appartiennent à cette mémoire collective du jazz et de la chanson américaine, façonnée par plusieurs générations de chanteuses et de musiciens. Tout l’enjeu consiste donc à savoir ce qu’une nouvelle voix peut encore apporter à ces œuvres sans en trahir l’esprit.
À cet exercice, Naama Gheber apporte une réponse particulièrement séduisante. Elle possède cette qualité assez rare qui consiste à ne jamais considérer une chanson comme une simple succession de notes. Chez elle, l’interprétation relève presque de l’art dramatique. Chaque titre devient une petite scène, chaque phrase une intention, chaque inflexion une manière de dessiner un personnage. Il y a dans son approche quelque chose qui évoque irrésistiblement le cinéma américain des années 1950, ses atmosphères nocturnes, ses histoires sentimentales, ses dialogues à demi-mot et cette élégance aujourd’hui presque disparue. On imagine volontiers les lumières tamisées d’un club, un piano au premier plan et cette voix qui s’adresse davantage à l’auditeur qu’à une salle entière. Il suffit de fermer les yeux pour entrer dans cet univers. Ce n’est pas une nostalgie artificielle, encore moins une imitation, mais une véritable compréhension des codes d’une époque et de ce qu’ils peuvent encore produire sur le plan émotionnel.
Cette aptitude à raconter les chansons, plutôt qu’à simplement les interpréter, trouve sans doute une partie de son origine dans un parcours musical qui n’était pourtant pas destiné, au départ, à la conduire vers le jazz vocal. Originaire de Beer-Sheva, dans le sud d’Israël, Naama a d’abord consacré une dizaine d’années à l’étude du piano classique. Le chant s’impose progressivement, jusqu’à devenir un choix professionnel à la fin de ses années de lycée. Elle décide alors de consacrer son cadeau de diplôme à des cours auprès de Ricki Gal, célèbre chanteuse israélienne. Pour cette jeune fille venue du sud du pays, les déplacements hebdomadaires jusqu’à Tel-Aviv représentent déjà une véritable aventure. C’est au cours de cette période que son enseignante lui suggère de s’orienter vers le jazz. Une recommandation qui va prendre tout son sens lorsque l’on découvre aujourd’hui son attachement aux grandes traditions du chant américain.
Cette orientation ne relève pas d’une simple découverte esthétique. Elle va progressivement devenir le fondement de sa formation et de sa personnalité musicale. Après avoir approfondi ses connaissances au Centre d’études du jazz de Tel-Aviv, Naama rejoint New York en 2015 grâce à une bourse pour poursuivre son apprentissage à la New School for Jazz and Contemporary Music. Le changement d’environnement est important : elle passe d’une formation structurée à une confrontation directe avec une scène où la tradition se transmet aussi bien dans les établissements d’enseignement que dans les clubs et les échanges entre musiciens. Cette immersion contribue à préciser ses références et son rapport au répertoire. Ella Fitzgerald, Billie Holiday et Frank Sinatra deviennent des figures essentielles, non seulement pour leurs qualités vocales, mais surtout pour cette faculté de transformer une chanson en récit personnel. On retrouve précisément cette préoccupation dans son album : faire vivre des compositions connues sans chercher à leur imposer artificiellement une nouvelle identité.
Son parcours éclaire également l’importance accordée à la technique vocale. Les années consacrées à la musique classique ne constituent pas simplement une première étape de son apprentissage ; elles lui ont donné des outils qu’elle semble aujourd’hui avoir parfaitement assimilés. Les passerelles entre le chant savant et le jazz sont nombreuses, mais leur exploitation demande une véritable intelligence musicale. Transposer une technique classique dans un répertoire jazz ne consiste pas seulement à privilégier la précision, l’étendue ou la maîtrise du souffle. Il faut aussi savoir assouplir le geste, conserver la liberté du phrasé, comprendre la place du silence et accepter que certaines inflexions, parfois moins spectaculaires, puissent produire davantage d’émotion qu’une exécution irréprochable. Naama semble avoir trouvé cet équilibre. Elle possède une voix travaillée, mais ne donne jamais le sentiment de vouloir en faire une démonstration permanente. Elle privilégie la ligne mélodique, l’intelligibilité des paroles et la construction d’une atmosphère. Cette économie de moyens, loin de constituer une limitation, devient une véritable qualité dès lors qu’elle permet à l’émotion de circuler librement.
Cette conception du chant suppose également une certaine humilité devant un répertoire aussi abondamment exploré. Les standards du jazz ont été enregistrés des centaines de fois, parfois par des artistes dont les versions sont devenues presque indissociables des compositions elles-mêmes. Il faut donc posséder autre chose qu’une belle voix pour s’y confronter. Il faut une culture musicale, une compréhension des textes et cette faculté de trouver sa place dans un patrimoine sans chercher à en effacer les traces. Naama ne prétend pas rivaliser avec ses illustres devancières. Elle préfère entrer dans leur univers, en retenir les enseignements et y apporter sa propre sensibilité. Ses expériences sur les scènes internationales et les collaborations qu’elle a progressivement développées lui ont permis de construire cette identité, à la croisée d’une solide formation musicale et d’un goût affirmé pour le jazz vocal traditionnel.
Cette recherche d’équilibre se retrouve naturellement dans le choix des musiciens qui l’entourent. La présence du pianiste Aaron Diehl constitue, dans cet enregistrement, un atout considérable. Musicien particulièrement sensible à l’histoire du jazz, il possède cette intelligence de l’accompagnement qui consiste à soutenir une voix sans jamais l’enfermer dans un dispositif préétabli. Son jeu, nourri d’une connaissance approfondie de la tradition pianistique, apporte une assise et une élégance qui correspondent parfaitement à l’univers de la chanteuse. Avec les autres instrumentistes réunis pour l’occasion, il lui offre un environnement musical de grande qualité, une sorte de plateau d’argent sur lequel Naama peut prendre place avec l’élégance qui la caractérise.
Il faut insister sur cette dimension collective, trop souvent négligée lorsqu’on parle de jazz vocal. Un album de cette nature ne repose pas exclusivement sur les qualités de la chanteuse. Il dépend aussi de la capacité des musiciens à comprendre son intention, à ménager des espaces, à accompagner une phrase sans la surcharger et à faire exister la musique entre les mots. Le piano, la section rythmique et les arrangements doivent contribuer à créer un climat sans transformer l’ensemble en simple décor sonore. C’est dans cette relation que le répertoire trouve son équilibre et que l’interprétation peut véritablement prendre toute sa dimension. Naama bénéficie ici de partenaires capables de comprendre les exigences de cet exercice et de lui offrir un cadre à la hauteur de ses ambitions.
Il serait donc assez réducteur de considérer cet album comme une simple promenade nostalgique dans les standards du jazz américain. Ce qu’il rappelle, plus fondamentalement, c’est que la tradition n’a rien d’incompatible avec la personnalité, et que l’interprétation demeure un art à part entière. À une époque où l’originalité est souvent confondue avec la nécessité de tout réinventer, il est presque rafraîchissant de rencontrer une artiste qui assume pleinement son attachement à un répertoire et préfère en explorer les subtilités plutôt que de chercher à s’en affranchir à tout prix. Le jazz a toujours vécu de cette transmission, de ces chansons qui passent d’une génération à l’autre et dont le sens se transforme au contact de nouvelles sensibilités.
Naama Gheber possède les qualités nécessaires pour poursuivre ce chemin. Une voix travaillée, une véritable intelligence du répertoire, le sens de la narration et cette élégance qui ne se décrète pas, mais qui apparaît naturellement lorsque la technique, la culture musicale et la sensibilité parviennent à se rejoindre. On devrait donc la retrouver avec intérêt sur les scènes des grands festivals, où son univers possède tous les atouts pour séduire un public attaché à la tradition du jazz vocal. Cet album ne prétend pas changer les règles du jeu, et il n’en a nullement besoin. Il nous rappelle simplement qu’entre une belle voix et une grande interprète, il existe une différence essentielle : la seconde ne se contente pas de chanter une chanson, elle lui donne une histoire. Et c’est précisément ce que Naama Gheber réussit ici.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, November 5th, 2026
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To buy this album: November 20, 2026)
Musicians :
Aaron Dhiel, piano
Dave Baron, double bass
Kyle Poole, drums
Track Listing :
- There’s a Boat That’s Leavin’ Soon for New York
- My Ship
- Just In Time
- Lonely Town
- Any Place I Hang My Hat Is Home
- The Lonesome Road
- Theme From ‘Hotel’
- Trav’lin’ Light
- On a Slow Boat
- Detour Ahead
- That’s No Joke
