MIKE GUINEY – The Grace Of Eloquence

Wolfe Island Records
Americana
MIKE GUINEY - The Art Of Eloquence

Late bloomer” est l’expression consacrée pour désigner tout artiste dont le talent ne s’est manifesté au grand jour que tardivement dans son parcours. Ce qui implique, dans le cas de ce singer-songwriter Canadien, qu’il exerça quantité de professions avant son tout premier album que voici: militaire, cuisinier sur une river boat cruise, ouvrier sidérurgiste et 28 années de service en tant que pompier… Père de trois filles et mari fidèle, il lui fallut bien cela pour maintenir sa famille à flot, mais sa véritable passion demeura toujours l’écriture. Celle-ci lui vint tout jeune, à la découverte de country et folk singers tels que Johnny Cash et Marty Robbins, des auteurs et interprètes qui évoquaient dans leurs chansons la condition des outcasts et des have-nots, ainsi que leur relation à la nature et à leur environnement. Mike étant né et ayant grandi dans la province sauvage du Newfoundland (riche de poètes, de satiristes et de rudes pêcheurs), le narratif de ces troubadours entrait en résonance avec son propre quotidien, et suscita dès lors sa propre soif d’écriture. Publiant ses premiers poèmes dans des revues à faible tirage, il vit son travail littéraire reconnu et encouragé par American Songwriter, magazine qui lui décerna à deux reprises le Lyric Contest Grand Prize (en 2015 et en 2019), et l’expédia à Nashville pour des séances de co-writing et quelques sessions d’enregistrement. Là-bas, cerné de guitares, notre homme entreprit de maîtriser à son tour l’instrument, du moins à un niveau suffisant pour qu’il puisse désormais marier lui-même ses textes à des mélodies et des arrangements, de sorte à en faire des chansons à proprement parler. En voici donc le tout premier échantillon, et tant pour leur production que pour leur accompagnement, rien n’a été laissé au hasard. Enregistrées aux studios North Of Princess (Kingston, Canada) et The Post Office (Wolf Island), ces sessions furent produites par rien de moins que Chris Brown (Barenaked Ladies, Tragically Hip, Big Sugar) et Jason Mercer (Ron Sexsmith, Ani Di Franco), qui accompagnent respectivement aux claviers et aux cuivres, ainsi qu’à la basse et au banjo, tandis que les balais et drum-sticks échoient à Peter Bowers. L’impressionnante guest-list inclut en outre le guitariste Tony Scherr (Norah Jones, Bill Frisell) et l’harmoniciste Mickey Raphael (Willie Nelson, Rodney Crowell, Emmylou Harris). Dès le “Gone Dry” d’ouverture, le timbre vaguement nasal de Mike et les arrangements (cet orgue insistant, façon “Blonde On Blonde” et la lead guitar de Tony Scherr) évoquent la geste d’un grand disparu, Calvin Russell, alors que le marmonné “Aint No Friend Of Mine” rappelle de manière troublante le Dylan de “Lay Lady Lay”. Avec l’harmonica de Mickey Raphael, le paresseusement chaloupé “Gravedigger Blues” lorgne pour sa part vers J.J. Cale, achevant de dessiner le triangle magique dans le cadre duquel évolue cet album. Mike duettise avec la blues artist canadienne Miss Emily sur l’éthéré “Love Can Be Dangerous”, tout en persistant dans la veine de l’ermite de Tulsa. Retour à la case Zimmerman avec le splendide “Gone Are The Days”, que l’on croirait tombé de la malle arrière de “Nashville Skyline” avec la mandoline lyrique de Joey Wright et les cuivres majestueux de Chris Brown. D’où qu’ils se trouvent à présent, J.J. Cale et Calvin Russell ont certainement dû se pencher sur le berceau de “Beyond Fate’s Control” (qui s’ouvre sur le vers titulaire de l’album), dont les lyrics et la facture rivaliseraient presque avec Leonard Cohen. Il n’est que temps de réchauffer l’atmosphère avec un bon vieux country ragtime shuffle, et c’est “Come Down (Before You Fall)” qui s’y colle, bénéficiant au passage du sax bienvenu de Jonathan “Bunny” Stewart. C’est évidemment vers J.J. Cale qu’oscille à nouveau cette plage un brin loose, de même que le bien intitulé “Troubadour Blues” (“Troubadour” fut en effet le titre du quatrième album de Cale), featuring l’harmo de Todd Bryant Weeks. Le mélancolique “Moonlight On The Water” pousse même le bouchon jusqu’au Tom Waits de “Closing Time” avec les chœurs de Kate Fenner et Hector Jenkins. Puisqu’il fallait bien une ultime référence canadienne pour clore le ban, “Counting Lucky Stars” convoque celle du Neil Young ombrageux de “On The Beach”, et la messe est dite. Mieux vaut tard (et splendide) que jamais: si Mike Guiney a pris son temps, il ne l’a en tout cas manifestement pas perdu.

Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co

PARIS-MOVE, September 6th, 2026

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