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Mike Freedman: Our Time In Space, une liberté musicale qui fait œuvre collective.
Voici un bien bel album venu de Toronto, de quoi commencer la semaine sous les meilleurs auspices. Avec Our Time In Space, le compositeur et guitariste Mike Freedman nous invite à pénétrer dans un univers dont les contours sont parfaitement définis, mais dont les perspectives demeurent ouvertes. En onze compositions originales, il dessine une architecture musicale qui emprunte volontiers au langage cinématographique, installant des décors, suggérant des mouvements, faisant surgir des atmosphères sans jamais enfermer l’auditeur dans une narration préétablie. Il y a dans cette musique une manière de raconter sans imposer, de construire sans contraindre, qui témoigne d’une conception particulièrement généreuse de la composition. Les mélodies, souvent lumineuses, semblent animées par un sentiment de liberté qui concerne autant ceux qui les interprètent que ceux qui les écoutent. Mais derrière cette apparente simplicité se dissimule une matière musicale autrement plus dense : les rythmes, les équilibres harmoniques et les structures témoignent d’un travail d’écriture subtil, dont la richesse ne se livre jamais au détriment du plaisir immédiat.
Ce qui frappe d’abord, c’est cette capacité de Mike Freedman à concevoir des compositions d’une grande finesse, traversées par une joie communicative, sans pour autant céder aux facilités d’un jazz aimablement décoratif. La mélodie occupe ici une place essentielle, non comme une fin en soi, mais comme le point de départ d’une conversation musicale dont les développements demeurent imprévisibles. Le guitariste sait précisément ce qu’il souhaite exprimer, mais il laisse à ses partenaires la possibilité d’en déplacer les contours, d’en révéler des aspects inattendus. Cette ouverture constitue l’une des qualités majeures de l’album. La musique ne se contente pas de juxtaposer des interventions individuelles ; elle s’élabore dans un espace commun où chaque musicien trouve la possibilité d’affirmer sa personnalité. Matt Newton au piano, Chris Adriaanse à la contrebasse et Max Senitt à la batterie forment une section rythmique dont la cohésion ne sacrifie jamais la mobilité. Le piano apporte une profondeur harmonique et une remarquable liberté d’invention, tandis que la contrebasse et la batterie assurent une assise constamment vivante, capable de soutenir les compositions sans en figer les mouvements. La présence de la flûtiste Anh Phung, sur trois morceaux, ajoute une dimension supplémentaire à cet ensemble, introduisant une couleur instrumentale qui enrichit les dialogues et élargit encore le champ expressif de la musique.
Il serait toutefois réducteur de considérer cette liberté comme une simple affaire de spontanéité. L’écriture de Freedman repose sur une véritable intelligence des formes et des rythmes. Les compositions, parfois complexes dans leur construction, ne donnent jamais l’impression de chercher à impressionner par leur sophistication. Elles avancent avec une fluidité qui dissimule le travail nécessaire à leur élaboration. C’est précisément dans cet équilibre entre exigence et accessibilité que réside l’intérêt de Our Time In Space. Le compositeur ne cherche pas à opposer le plaisir mélodique à la recherche formelle, pas plus qu’il ne confond la liberté de l’improvisation avec l’absence de direction. Chaque morceau possède son identité, son mouvement propre, tout en participant à une cohérence d’ensemble qui donne à l’album sa dimension presque cinématographique. L’auditeur est ainsi convié à un parcours dont les étapes se succèdent naturellement, sans que cette continuité ne gomme les contrastes ni les singularités.
La manière dont le disque a été enregistré participe pleinement à cette impression de cohésion. Réalisé en direct, tous les musiciens jouant simultanément, au cours de deux journées de février 2026 aux Canterbury Music Studios de Toronto, l’album conserve quelque chose de cette tension propre aux rencontres musicales où chacun doit être attentif à l’autre. Le studio, aujourd’hui malheureusement fermé, occupait une place estimée dans la communauté jazz de la ville. L’ingénieur du son Julian Decorte a su y saisir les prestations avec une clarté et une chaleur qui préservent l’authenticité des échanges. Le mixage et le mastering, confiés à David Travers-Smith, ingénieur reconnu et plusieurs fois récompensé aux JUNO Awards, prolongent cette approche avec un soin remarquable. L’équilibre sonore permet à chaque instrument de trouver sa place sans jamais isoler les musiciens de l’espace collectif. La contrebasse conserve sa profondeur, la batterie sa précision et son relief, le piano toute sa richesse harmonique, tandis que la guitare de Freedman se distingue par une présence qui ne cherche jamais à dominer. Cette qualité de réalisation ne relève pas d’un simple souci esthétique : elle participe directement à la perception de la musique, en rendant audibles les interactions, les nuances et les infimes déplacements qui font la vitalité de l’ensemble.
On apprécie également que Mike Freedman, à l’image des compositeurs les plus intéressants, ne cherche pas à occuper systématiquement le premier plan. Cette retenue n’a rien d’un effacement, encore moins d’une posture. Elle témoigne plutôt d’une conception de la musique dans laquelle la réussite d’une composition se mesure à la qualité des échanges qu’elle rend possibles. Le guitariste sait laisser respirer ses partenaires, leur offrir des espaces où l’improvisation peut prendre des directions inattendues, sans jamais perdre de vue l’équilibre général. Les interventions de Matt Newton, la solidité inventive de Chris Adriaanse et l’énergie de Max Senitt contribuent ainsi à faire de cet album une véritable œuvre collective. Anh Phung, par la singularité de son timbre et la liberté de son phrasé, apporte quant à elle des éclairages particulièrement heureux à certaines compositions. Cette distribution des rôles, loin de diluer la personnalité du compositeur, la rend au contraire plus perceptible : Freedman affirme son identité à travers la musique qu’il écrit, mais aussi par la manière dont il donne à ses partenaires les moyens de la faire vivre.
Our Time In Space rappelle ainsi que le jazz demeure, lorsqu’il est porté par une véritable exigence artistique, un espace de rencontre et de circulation. Une musique où la composition n’est pas une structure close, mais une proposition ouverte, susceptible de se transformer au contact de ceux qui l’interprètent. Mike Freedman réussit ici à conjuguer une écriture précise, une réelle richesse rythmique et harmonique, ainsi qu’un sens de la mélodie qui ne se dément jamais. Il en résulte un album dont la cohérence ne repose pas sur l’uniformité, mais sur la confiance accordée à des musiciens capables de faire de leurs différences une force commune. Une réussite qui tient autant à la qualité des compositions qu’à cette intelligence collective, discrète mais essentielle, grâce à laquelle la musique semble constamment respirer, se renouveler et trouver son chemin.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 30th, 2026
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Musicians:
Mike Freedman – Guitar
Anh Phung – Flute (1, 4, 7)
Matt Newton – Piano
Chris Adriaanse – Bass
Max Senitt – Drums
Track Listing:
Meeting Of The Minds
Artful Intelligence
What I Remember
Reconciliation
Mixed Up Blues
Hidden Truths
A Child’s Smile
Waltz For Evan
Our Time In Space
Collaboration
The Dawn Of Healing
