Mike Dana Jazz Orchestra – Farther (Still) – FR review

Origin Records – Street date : September 18, 2026
Jazz
Mike Dana Jazz Orchestra - Farther (Still) - FR review

Mike Dana, Farther (Still): le grand orchestre comme territoire encore ouvert

Il y a, dans Farther (Still), le premier album du Mike Dana Jazz Orchestra, une manière assez révélatrice de se présenter. Eric Marienthal et Bob Mintzer figurent parmi les premiers noms que l’on remarque, deux musiciens dont la présence suffit à situer une partie de l’ambition du projet. Marienthal, que l’on connaît notamment pour ses collaborations et ses enregistrements à la croisée du jazz contemporain et du smooth jazz, apporte son lyrisme familier. Mintzer, saxophoniste, compositeur et arrangeur dont le parcours est intimement lié à l’écriture pour grande formation, notamment avec le WDR Big Band, représente une autre tradition, plus directement orchestrale. Mais réduire le disque à son casting serait passer à côté de l’essentiel. Farther (Still) est d’abord le portrait musical de Mike Dana, un musicien qui, après des décennies passées à écrire, jouer, arranger et enseigner, semble avoir attendu longtemps avant de placer sa propre vision au centre.

La nuance est importante, car Dana n’est pas un nouveau venu qui chercherait à se faire un nom en réunissant quelques vedettes autour de lui. Guitariste, compositeur, arrangeur et pédagogue, il travaille depuis des années dans les différents espaces du jazz, du studio à la scène, de l’écriture à l’enseignement. Son parcours l’a conduit à côtoyer des personnalités aussi différentes que Cannonball Adderley, Gary Burton, Clark Terry, Ernie Watts, Bobby Shew ou Wayne Bergeron, tandis que ses compositions ont été jouées par des formations professionnelles, universitaires et scolaires. Le disque publié aujourd’hui apparaît ainsi moins comme un commencement que comme une forme d’aboutissement. Dana y rassemble les expériences accumulées au fil des années et, surtout, les musiciens qu’il avait envie d’entendre dans sa propre musique. Il a d’ailleurs expliqué avoir écrit certaines pièces en pensant précisément aux interprètes qu’il souhaitait inviter.

Dès «Mi Respuesta», le premier morceau, le parti pris est clair. Le son est large, mais il n’est pas massif. L’orchestre possède une puissance réelle sans chercher à l’exhiber en permanence. Les pupitres de bois, les cuivres et la section rythmique ne sont pas disposés comme autant de blocs sonores destinés à produire un effet spectaculaire. Ils circulent. Ils se répondent. Une phrase apparaît dans un pupitre, se prolonge ailleurs, revient transformée. Ce sont ces mouvements internes qui donnent au disque son relief.

Dana connaît évidemment l’histoire du big band. Il sait ce que cette formation doit à Count Basie, à Thad Jones, à Mel Lewis, à Gil Evans et à toutes les générations de compositeurs qui ont cherché à faire d’un grand ensemble autre chose qu’une simple addition de sections. Mais il ne semble pas particulièrement intéressé par l’idée de rendre hommage à cette histoire. Son problème est ailleurs: que peut-on encore faire aujourd’hui avec un orchestre de jazz?
La question est moins théorique qu’elle n’en a l’air. Le grand ensemble demeure l’une des formations les plus difficiles à maintenir dans le jazz contemporain. Il faut réunir les musiciens, financer les répétitions, organiser les enregistrements, puis trouver un public prêt à écouter une musique dont la sophistication peut, de prime abord, sembler intimidante. Dans ce contexte, faire un disque de big band en 2026 n’a rien d’un geste anodin. Il faut avoir quelque chose à dire, mais aussi savoir pourquoi on a encore besoin de cette masse sonore. Dana apporte une réponse qui n’a rien de spectaculaire : il fait confiance à l’écriture.

Farther (Still) ne cherche pas à moderniser artificiellement le big band. Pas de démonstration technologique, pas de volonté visible de faire entrer de force le jazz orchestral dans une esthétique contemporaine. Les neuf morceaux, sept compositions originales auxquelles s’ajoutent deux standards, avancent plutôt par la qualité de leurs arrangements, par leurs changements de perspective et par cette capacité à faire respirer une formation parfois réputée trop lourde. C’est probablement la qualité la plus convaincante du disque, mais aussi celle qui mérite le plus d’attention. Dana sait que l’orchestre devient intéressant lorsqu’il cesse de vouloir constamment paraître impressionnant. Il y a des passages où l’écriture se densifie, où les harmonies se superposent et où les différents pupitres semblent participer à une construction presque architecturale. Puis, presque naturellement, la texture s’allège. Un soliste prend davantage de place. Une phrase se détache. L’espace réapparaît.

Cette alternance entre densité et respiration donne à l’album une forme de souplesse qui n’est pas si fréquente dans les productions pour grande formation. On peut écouter Farther (Still) avec une oreille de musicien, en s’intéressant aux voicings, aux contrechants, aux articulations entre les sections ou aux rapports entre écriture et improvisation. Mais on peut aussi l’écouter sans rien connaître de ces mécanismes. C’est un point essentiel : la sophistication du disque n’exige pas du public qu’il en possède le mode d’emploi.

Dana semble d’ailleurs avoir compris qu’un arrangement réussi ne consiste pas à remplir tous les espaces disponibles. La partition peut être complexe, mais elle doit laisser de la place à ce qui ne se trouve pas nécessairement sur le papier: le souffle des interprètes, leur personnalité, le risque inhérent à l’improvisation. C’est là que la présence des invités prend tout son sens.

Eric Marienthal, Tim Ries et Bob Mintzer ne sont pas convoqués pour transformer le disque en défilé de vedettes. Chacun apporte une couleur différente à une musique qui doit rester celle de Dana. Marienthal possède cette manière très personnelle de faire chanter le saxophone alto, avec une élégance qui peut sembler naturelle précisément parce qu’elle est parfaitement maîtrisée. Mintzer, au ténor, apporte une autorité différente, plus directement liée à son expérience de l’écriture et du grand ensemble. Ries, au soprano et au ténor, contribue à cette circulation entre les espaces orchestraux et les moments plus intimes. D’autres invités, comme Ingrid Jensen et Wayne Bergeron, complètent un ensemble particulièrement riche en personnalités

Le piège aurait été évident: avec une telle distribution, Farther (Still) aurait pu devenir un album de solistes accompagnés par un orchestre. Ce n’est pas ce qui se passe. Les individualités sont là, mais elles restent intégrées à une conception plus large. C’est précisément ce qui distingue un disque d’orchestre d’une simple succession de performances.

La comparaison avec le WDR Big Band vient naturellement à l’esprit lorsque Bob Mintzer entre en scène. Elle est pourtant à manier avec prudence. Dana n’essaie pas de reproduire le son de cette formation, et son disque n’a pas la vocation d’en proposer une version californienne. Ce que les deux univers partagent davantage, c’est une certaine conception de la précision orchestrale : les pupitres ne sont jamais de simples accompagnateurs, ils constituent une matière capable de dialoguer avec les solistes et de modifier la trajectoire d’un morceau.

C’est aussi là que l’on perçoit le mieux le parcours de Dana. Il a passé une grande partie de sa vie à écrire pour d’autres, à jouer aux côtés de musiciens plus célèbres que lui, à enseigner l’arrangement et l’improvisation, à travailler dans des contextes où l’efficacité musicale n’est pas une notion abstraite. Son écriture ne donne donc jamais l’impression d’avoir été pensée uniquement depuis une table de travail. Elle semble avoir été testée mentalement par quelqu’un qui connaît les musiciens auxquels il s’adresse. Cette expérience explique peut-être une autre qualité du disque: son refus de la démonstration permanente.

Il y a, dans certains albums de jazz orchestral, une sorte de compétition silencieuse entre le compositeur et l’orchestre. Chaque morceau doit prouver quelque chose. Une modulation supplémentaire, une section de cuivres plus spectaculaire, un changement de mesure, une harmonie plus complexe. Farther (Still) ne tombe pas souvent dans ce travers. Dana semble davantage préoccupé par la cohérence du voyage que par la nécessité de faire admirer chaque détail du véhicule.

Le titre du disque prend alors une résonance particulière. Farther (Still) signifie littéralement aller plus loin, encore. Mais l’expression peut aussi être entendue comme une attitude. Ne pas considérer la tradition du jazz orchestral comme un territoire clos. Ne pas chercher non plus à la renier pour donner l’illusion d’une modernité. Continuer à avancer à l’intérieur d’un langage que l’on connaît déjà. C’est dans cette perspective que certains passages prennent une dimension presque cinématographique. Pas au sens où Dana écrirait une musique de film déguisée en jazz. Ce serait trop simple. Il s’agit plutôt de la manière dont certains arrangements produisent des images mentales. La musique suggère un espace sans le décrire. Elle peut évoquer une ville nocturne, une rue presque vide, une conversation dont on n’entend qu’une partie. Elle laisse quelque chose hors champ.

C’est là que, personnellement, j’ai commencé à penser à Humphrey Bogart arpentant San Francisco. Non pas parce que Farther (Still) reproduirait une quelconque bande originale ou chercherait à évoquer directement un film noir, mais parce que Dana possède une qualité que l’on retrouve chez certains grands compositeurs de cinéma: le goût de la suggestion. Les meilleurs compositeurs savent que la musique n’a pas besoin d’expliquer l’image. Elle peut simplement modifier la façon dont nous la regardons.

Le grand orchestre fonctionne ici comme une caméra. Il peut élargir le cadre avec les cuivres, se rapprocher d’un personnage avec un saxophone, laisser la section rythmique maintenir une tension discrète avant de changer soudainement de perspective. Cette mobilité donne au disque une profondeur qui dépasse la seule virtuosité de l’écriture. Mais c’est également à cet endroit que l’on peut formuler une réserve.
Farther (Still) est parfois si soucieux de bien construire son univers qu’il prend le risque de rester trop confortable. Dana maîtrise son vocabulaire. Il connaît les ressources de l’orchestre, sait faire intervenir les solistes et possède une écriture suffisamment raffinée pour éviter la banalité. Mais cette maîtrise peut aussi réduire par moments le sentiment de danger. On aimerait parfois être davantage surpris, sentir une rupture plus nette, une prise de risque capable de faire vaciller momentanément l’élégance générale du projet.

Cette réserve n’est pas secondaire. Elle touche à une question plus large qui concerne une partie du jazz contemporain pour grande formation : à force de vouloir être à la fois sophistiquée, accessible, bien enregistrée et impeccablement interprétée, la musique peut perdre une part de cette fragilité qui rend le jazz si vivant. Dana s’en approche pourtant à plusieurs reprises. Ce sont précisément ces moments qu’il faut écouter attentivement. Une entrée de pupitre inattendue, un changement de densité, une intervention particulièrement incisive d’un soliste, une manière différente de faire respirer le morceau. Le disque devient alors moins prévisible, et donc plus intéressant.

C’est pourquoi une deuxième écoute est presque nécessaire. La première permet de découvrir l’univers. Il vaut mieux ne pas chercher immédiatement à comprendre la mécanique. Laisser les mélodies s’installer, écouter les couleurs, suivre les déplacements de l’orchestre. À la deuxième écoute, on commence à entendre ce qui se passe derrière les solistes, les petites réponses des pupitres, les espaces laissés volontairement ouverts, les moments où une section semble prendre la parole puis s’effacer.

L’architecture apparaît alors, mais elle ne détruit pas le plaisir. C’est probablement le meilleur équilibre que Dana ait trouvé. Son disque peut intéresser les musiciens qui souhaitent examiner son écriture, mais il ne leur appartient pas. Il peut séduire les amateurs de big band, sans leur demander de connaître toute l’histoire du genre. Et il peut simplement accompagner une soirée, ce qui est peut-être un compliment plus important qu’il n’y paraît. Car la musique savante n’est pas nécessairement celle qui réclame toute notre attention. Il existe des disques qui gagnent à être analysés et d’autres qui gagnent à être vécus. Les meilleurs parviennent parfois à faire les deux. Farther (Still) appartient assez clairement à cette seconde catégorie, même si son intérêt augmente lorsqu’on commence à regarder sous la surface.

Le parcours pédagogique de Dana éclaire encore cette dimension. Ses compositions ont été commandées ou interprétées par différentes formations, notamment dans les milieux universitaires et éducatifs, et son travail d’arrangeur est diffusé par plusieurs éditeurs spécialisés. Mais ce qui compte finalement n’est pas l’accumulation des références professionnelles. C’est ce qu’elles disent de sa manière de concevoir la musique : un langage destiné à être transmis, joué, partagé, repris par d’autres musiciens.

On pourrait même voir dans Farther (Still) une sorte de synthèse de cette philosophie. Dana y apparaît moins comme un chef cherchant à imposer une signature que comme un compositeur qui sait que son écriture ne prendra vie qu’à travers ceux qui la jouent. Cela explique peut-être pourquoi le disque paraît si collectif alors qu’il porte aussi nettement la marque de son auteur.

Et puis il y a la guitare, qui reste en arrière-plan de toute cette entreprise. C’est un détail qui n’en est pas vraiment un. Un guitariste qui a passé sa carrière au contact de grandes personnalités du jazz apprend très tôt que la musique ne se résume pas à occuper l’espace. Il faut savoir quand jouer, quand attendre, quand soutenir et quand se taire. Cette intelligence de l’espace semble avoir migré de l’instrument vers l’orchestre. Elle est perceptible dans les meilleurs moments du disque.

Dana ne cherche pas constamment à faire parler tout le monde. Il sait qu’une section de cuivres peut avoir davantage d’impact après quelques secondes de silence, qu’un solo gagne parfois à être entouré de vide et qu’une mélodie n’a pas besoin d’être recouverte par l’orchestre pour paraître importante. Cette retenue est sans doute l’une des vertus les plus discrètes de Farther (Still). Elle est aussi celle qui permet au disque de durer.

Car le véritable enjeu d’un album de cette nature n’est pas de savoir s’il impressionne à la première écoute. Il est de savoir ce qui reste après plusieurs passages. Certaines musiques orchestrales brillent immédiatement puis s’épuisent. Celle de Dana laisse davantage de traces secondaires : une ligne de saxophone, une couleur de cuivres, une transition que l’on n’avait pas remarquée, une phrase qui revient quelques heures plus tard sans que l’on sache exactement pourquoi. C’est souvent ainsi que les bons disques s’installent.

À la fin, la question de la sophistication devient presque secondaire. Il reste une sensation plus difficile à mesurer : celle d’un orchestre qui possède encore quelque chose à dire sans avoir besoin de proclamer sa modernité.

C’est peut-être ce qui rend Farther (Still) intéressant au-delà de ses qualités d’écriture. Mike Dana ne prétend pas réinventer le big band. Il ne cherche pas non plus à démontrer que la grande formation serait devenue plus pertinente qu’elle ne l’est réellement. Il fait quelque chose de plus discret et, à sa manière, de plus ambitieux : il prend une forme musicale ancienne, chargée d’histoire, et cherche encore des espaces à l’intérieur. Il y parvient d’autant mieux lorsqu’il accepte de ne pas tout contrôler, lorsque l’orchestre cesse d’être une architecture parfaitement ordonnée pour redevenir un groupe de musiciens qui s’écoutent, se répondent et prennent quelques risques. C’est dans ces moments que Farther (Still) trouve sa véritable personnalité.

Le disque ne donne donc pas tant une réponse à la question de savoir où peut aller le jazz orchestral qu’il ne maintient la question ouverte. Et c’est peut-être sa meilleure qualité. Dans une musique qui a souvent été déclarée trop grande, trop coûteuse, trop complexe ou trop liée à son passé pour continuer à avancer, Mike Dana choisit simplement de continuer à marcher. Un peu plus loin. Encore.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 17th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
David Becker – alto sax, tenor sax, flute, clarinet
Ron McCarley – alto sax, tenor sax, flute, clarinet
Michael Mull – baritone sax, clarinet, bass clarinet
Jessica Hoffman – oboe
Lisa Nauful – bassoon
Wayne Bergeron – trumpet
Daniel Rosenboom – trumpet
Alex Iles – trombone
Alan Ferber – trombone
Joe Turgeon – bass trombone
Mike Dana – guitar
George Stone – piano, keyboard
Ron Suffredini – basses
Dave Tull – drums
Brian Kilgore – percussion

SPECIAL GUEST ARTISTS:
Aaron Janik – trumpet (1, 5, 7)
Ingrid Jensen – trumpet (2, 8)
Eric Marienthal – alto sax (5, 9)
Bob Mintzer – tenor sax (3, 5, 6)
Tim Ries – soprano sax (4), tenor sax (8)

Track Listing :
Mi Respuesta  7:18
Elysian Shore  6:07
The Truth Is  7:16
Farther (still)  4:51
The More I See You  6:30
It’s Just a Phase  6:29
You Don’t Know What Love Is  7:52
December  7:04
Confluential  8:04

All music composed & arranged by Mike Dana, except:
(5) comp. Mack Gordon & Harry Warren
(7) comp. Gene De Paul & Don Raye

Produced by George Stone & Mike Dana
Recorded by George Stone at Central Coast Studio Works, Cambria, CA in August 2025
Mixed, edited & assembled by George Stone
Mastered by Will Borza at Seismic Mastering Studio, Los Angeles, CA
Additional recording from March-November, 2025 by: Brian Kilgore at Ancient Pathways Recording (CA); Aaron Janik at ARJ Studios (CA); Dan Rosenboom at BoomHill Studio (CA); Bob Mintzer at Canyon Cove Studio (CA); Dan Rorke at Charles Myers Recording Studio, Manhattan School of Music (NY); Wayne Bergeron at Gault Street Sound (CA); Laura de Rover at LDR Studio, NYC; Alan Ferber at Sanctuary Studio (NY)
Cover photo by Julie Dana
Cover design & layout by John Bisho