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Mike Clark’s “Kuon Ganjo” réinvente les classiques du jazz avec puissance, précision et âme
Lorsqu’un batteur légendaire publie un nouvel album, la question essentielle n’est presque jamais celle du titre. Le véritable jugement se trouve ailleurs : dans les choix artistiques, dans les musiciens réunis autour du projet et dans l’histoire qu’un artiste décide de raconter après une vie entière consacrée à façonner le son.
Avec “Kuon Ganjo”, Mike Clark propose bien davantage qu’un simple nouvel enregistrement. Il offre une conversation musicale entre plusieurs générations, une réflexion sur les artistes qui ont nourri son parcours et une démonstration éclatante que les grandes compositions de jazz ne sont jamais figées dans le passé. Elles continuent de respirer, d’évoluer et de révéler de nouvelles dimensions lorsque des musiciens les abordent avec imagination, respect et la volonté d’explorer des territoires inconnus.
Pour les auditeurs qui découvrent peut-être Mike Clark pour la première fois, notamment les nouvelles générations qui rencontrent le jazz à travers de nouvelles plateformes et de nouvelles façons d’écouter, son parcours représente une histoire d’une richesse exceptionnelle. Clark n’est pas seulement un batteur admiré par ses pairs. Il fait partie de ces musiciens qui ont contribué à définir certains des moments les plus importants du jazz moderne.
Sa réputation s’est construite au fil de décennies de collaborations remarquables, parmi lesquelles ses années décisives aux côtés d’Herbie Hancock dans les années 1970, lorsqu’il est devenu un membre incontournable du groupe The Headhunters. Cette période l’a placé au cœur d’une véritable révolution musicale, un moment où le jazz repoussait ses propres frontières en intégrant le funk, les textures électroniques, les nouvelles approches rythmiques et une conception plus libre de l’interaction collective.
Au cours de sa carrière, Mike Clark a enregistré et joué avec une liste impressionnante d’artistes qui ressemble presque à une cartographie du jazz contemporain : Christian McBride, Chet Baker, Wayne Shorter, Joe Henderson, Albert King, Michael Wolff, Billy Childs, Dr. Lonnie Smith ou encore Gil Evans. Son histoire musicale traverse plusieurs générations de créateurs qui ont transformé le langage du jazz et élargi ses possibilités.
Avec “Kuon Ganjo”, son troisième album pour le label Wide Hive, Clark ne cherche pas à rivaliser avec le passé. Il choisit plutôt d’entrer en dialogue avec lui. L’album n’est pas simplement une collection de reprises ou une succession de compositions célèbres revisitées. Il s’agit d’un véritable travail d’interprétation et de renaissance, une manière de redonner vie à des œuvres associées à certaines des voix les plus importantes de l’histoire du jazz, notamment Sonny Rollins, Herbie Hancock, Towner Gallaher, Sigmund Romberg et Oscar Hammerstein II, Gregory Howe et Erik Jacobson, ainsi que Thelonious Monk. À ces nouvelles lectures s’ajoutent des compositions originales qui dévoilent la personnalité artistique de Clark et témoignent d’une créativité toujours en mouvement.
Dès les premières mesures de “East Broadway Rundown”, il devient évident que Mike Clark ne cherche pas à reproduire ce qui existe déjà. Son ambition est différente : il veut découvrir de nouveaux paysages émotionnels à l’intérieur de morceaux familiers. Il existe une différence fondamentale entre jouer une composition connue et parvenir à lui donner une nouvelle voix.
C’est précisément cette approche qui donne sa cohérence à l’ensemble de l’album. Pour ce projet ambitieux, Clark s’est entouré d’un ensemble exceptionnel réunissant Eddie Henderson à la trompette, Essiet Okon Essiet à la basse, Craig Handy au saxophone ténor et Patrice Rushen au piano ainsi qu’au Rhodes.
La force principale de “Kuon Ganjo” réside dans l’alchimie entre ces musiciens. Chacun possède une identité sonore immédiatement reconnaissable, mais le groupe fonctionne comme une véritable conversation musicale où chaque intervention trouve naturellement sa place.
Eddie Henderson apporte à la trompette une chaleur remarquable, mêlant élégance mélodique et profondeur émotionnelle. Craig Handy confirme une nouvelle fois son talent de conteur au saxophone ténor, avec un jeu expressif et nuancé. Essiet Okon Essiet construit une fondation rythmique souple et solide, parfaitement connectée à la vision de Clark derrière la batterie. Quant à Patrice Rushen, elle apporte une combinaison rare de sophistication, de sensibilité et de maîtrise, utilisant aussi bien le piano acoustique que le Rhodes pour enrichir les couleurs sonores de l’album.
Après le succès de “Itai Doshin”, qui est resté sept mois dans le Top 40 de JazzWeek, “Kuon Ganjo” confirme la capacité de Mike Clark à rester profondément actuel tout en demeurant fidèle aux traditions qui ont façonné son identité musicale.
L’album porte l’énergie caractéristique de la grande tradition du jazz de la côte Est : une musique rapide, complexe sur le plan rythmique, portée par une tension permanente et un désir d’exploration. Mais derrière la virtuosité technique se trouve quelque chose de plus essentiel encore : la communication. Cette musique repose avant tout sur l’écoute, sur la capacité des musiciens à répondre les uns aux autres dans l’instant.
Cette collection de neuf morceaux comprend trois compositions originales, ainsi que des interprétations remarquables de “East Broadway Rundown” de Sonny Rollins et de “Toys” d’Herbie Hancock. Clark revisite également des standards comme “Softly, As in à Morning Sunrise” et “Beauty and the Beast”, non pas comme des pièces historiques intouchables, mais comme des œuvres vivantes capables de continuer à évoluer.
La pièce-titre, “Kuon Ganjo”, composée par Mike Clark lui-même, représente peut-être l’expression la plus personnelle de son univers artistique. La composition laisse apparaître des influences de Wayne Shorter dans son approche de l’harmonie, de la mélodie et de la construction musicale. Une inspiration qui semble parfaitement naturelle lorsque l’on connaît l’impact immense de Shorter sur plusieurs générations de musiciens.
Peu d’artistes ont réellement réussi à pénétrer l’univers complexe des compositions de Wayne Shorter. Sa musique exige plus qu’une simple maîtrise technique : elle demande de l’imagination, une grande patience et une compréhension profonde du silence et de l’espace. Des musiciens comme Mike Clark, Joe Zawinul ou Lakecia Benjamin ont démontré cette capacité rare à dialoguer avec ce langage tout en conservant leur propre identité.
La relation de Mike Clark avec la musique d’Herbie Hancock demeure également essentielle pour comprendre “Kuon Ganjo”. Ses années passées aux côtés du pianiste ont profondément influencé son approche du rythme, mais aussi sa manière de concevoir l’interaction entre les musiciens, l’expérimentation et la liberté artistique. Ces enseignements sont encore présents dans cet album, où plusieurs décennies d’expérience se transforment en une musique à la fois mature et étonnamment vivante.
Comme Clark l’a expliqué en évoquant la philosophie qui accompagne ce projet, l’objectif n’était pas simplement de revisiter des compositions importantes, mais de permettre à ces œuvres de poursuivre leur voyage à travers de nouvelles interprétations et de nouveaux dialogues musicaux. Cette idée résume parfaitement la réussite de l’album : respecter l’histoire sans jamais devenir prisonnier du passé.
“Kuon Ganjo” fonctionne parce que chaque élément semble avoir été pensé avec précision. Le choix du répertoire est intelligent. Les musiciens sont exceptionnels. Les performances trouvent un équilibre rare entre discipline et liberté. Mais surtout, Mike Clark comprend une vérité fondamentale du jazz : cette musique survit parce que les artistes continuent de la questionner.
Dans un paysage musical contemporain souvent dominé par la rapidité et l’immédiateté, Mike Clark propose une autre expérience. Il rappelle que le savoir-faire demeure essentiel, que l’héritage musical peut rester profondément vivant et qu’une grande composition peut révéler de nouvelles vérités plusieurs décennies après sa création.
“Kuon Ganjo” est un pont entre le passé et l’avenir. L’album rend hommage aux musiciens qui ont ouvert la voie tout en laissant une place aux générations futures. Il remet en lumière des mélodies connues ou parfois oubliées, leur offrant une nouvelle énergie grâce à des artistes qui comprennent leur histoire et savent la transformer.
Ce disque révèle également une dimension essentielle du talent de Mike Clark. Réinterpréter un classique est déjà un défi. Lui donner une nouvelle identité en est un autre. Avec “Kuon Ganjo”, Clark démontre une nouvelle fois qu’il appartient à cette catégorie rare de musiciens capables d’accomplir les deux.
Avec cette sortie, le début du mois d’août apporte un véritable cadeau aux amateurs de jazz. Mike Clark signe un album qui respecte la tradition tout en refusant de vivre dans la nostalgie. Après plus de cinquante ans de création musicale, il continue de prouver que les voix artistiques les plus fortes ne disparaissent pas avec le temps. Elles évoluent.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 26th, 2026
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Musicians :
Mike Clark on drums
Eddie Henderson (Blue Note) on trumpet
Essiet Okon Essiet on bass
Craig Handy (Herbie Hancock) on tenor saxophone
Patrice Rushen on piano and Rhodes
Track Listing :
East Broadway Rundown
Austin City Shuffle
Eddy And Hyde
Softly As In Morning Sunrise
Lungs
Toys
Kuon Ganjo
Monk’s Dream
Beauty And The Beast
