Michael Wollny – Eine Winterreise

ACT Music Group – Street date : October 30, 2026
Classique, Jazz
Michael Wollny, Eine Winterreise

Michael Wollny, Eine Winterreise: Schubert, le jazz et la liberté de réinventer

Il y a des après-midis où le ciel semble avoir perdu toute couleur. La chaleur est lourde, l’air immobile, et le monde extérieur paraît soudain trop bruyant. On ferme les fenêtres, on s’éloigne du tumulte et l’on écoute. Dans ces moments-là, Eine Winterreise, le nouvel album de Michael Wollny, prend une résonance particulière. Non seulement parce qu’il plonge dans l’un des paysages les plus sombres de la musique européenne, Winterreise de Franz Schubert, mais aussi parce que le pianiste allemand entreprend une opération autrement plus risquée qu’une simple relecture : il confronte une œuvre consacrée à l’imprévisibilité de l’improvisation et au regard d’un musicien du XXIe siècle.

Wollny ne cherche pas à faire sonner Schubert comme du jazz, pas davantage à donner au jazz les apparences respectables de la musique classique. Il entre dans l’œuvre, en prélève des fragments, les laisse apparaître puis disparaître, les confronte à des passages improvisés et à son propre langage. Une mélodie surgit, semble familière, puis se fissure. Une harmonie paraît annoncer une résolution avant de s’en détourner. La partition devient moins une frontière qu’un territoire à parcourir.

Ce qui frappe immédiatement, c’est l’absence de spectaculaire. Wollny aurait pu multiplier les effets, accentuer les contrastes ou chercher dans la fusion des genres une modernité facile. Il choisit exactement l’inverse. Sa musique avance par touches, par suspensions, par silences. Il sait quand jouer, mais surtout quand ne pas jouer. Cette retenue donne au piano une dimension presque physique : chaque note semble pesée avant d’être déposée dans l’espace.

Sa virtuosité, pourtant considérable, disparaît derrière la pensée musicale. Wollny ne cherche jamais à démontrer qu’il maîtrise Schubert. Il semble plutôt vouloir découvrir ce que Schubert lui-même ignorait peut-être de sa propre musique. Cette démarche donne au disque une tension particulière. On n’assiste pas à une démonstration de savoir, mais à une recherche. Le pianiste paraît parfois avancer dans le brouillard, revenir sur ses pas, interrompre une phrase et attendre que quelque chose d’autre apparaisse.

C’est là que le projet prend une dimension plus large. Les œuvres consacrées sont souvent enfermées dans les formes que l’histoire leur a assignées. Schubert est devenu une figure majeure de la culture musicale européenne, au point que sa musique peut parfois être davantage vénérée qu’écoutée. Wollny prend le risque inverse : il la rend à nouveau incertaine. Il accepte qu’une œuvre célèbre puisse être déplacée, questionnée, voire momentanément défigurée pour retrouver une part de sa puissance originelle.

Winterreise se prête admirablement à cette expérience. Le voyageur de Schubert est un homme qui avance après la rupture, quitte ce qu’il connaissait et se retrouve dans un paysage où les repères se dérobent. Il marche sans véritable destination. Cette solitude n’appartient évidemment pas au XIXe siècle. Elle demeure l’une des expériences les plus reconnaissables de l’existence : perdre un lieu, une relation, une certitude, puis continuer malgré tout.

Wollny comprend cette dimension sans chercher à la surligner. Son piano ne raconte pas littéralement le voyage ; il en reproduit plutôt l’état intérieur. Les paysages deviennent des états de conscience. Le froid, l’attente, le souvenir et l’absence passent moins par une illustration musicale que par une manière de suspendre le temps. L’improvisation permet alors quelque chose que la partition seule ne pourrait peut-être pas offrir : l’impression que le voyage est en train de se produire sous nos oreilles.

Cette liberté explique aussi la présence, dans Aurora, de l’univers musical de Björk. La référence n’a rien d’un ornement contemporain destiné à rendre Schubert plus actuel. Elle agit comme une ouverture. Des sonorités et des possibilités venues d’un autre siècle pénètrent dans le monde du compositeur viennois et en déplacent les contours. Deux temporalités musicales se retrouvent dans le même espace. Le passé cesse alors d’être une époque révolue et devient une matière capable de dialoguer avec le présent.

Cette circulation entre les époques possède une portée culturelle évidente. Elle rappelle que la musique européenne ne s’est jamais construite dans l’isolement. Le jazz lui-même, longtemps considéré comme une musique extérieure aux grandes traditions savantes du continent, a profondément transformé la manière dont les musiciens européens pensent le rythme, l’improvisation et la liberté. Wollny appartient pleinement à cette histoire. Chez lui, il n’existe plus de frontière étanche entre Schubert, le jazz, la musique contemporaine et certaines formes de la pop.

Il y a même dans cette démarche une réponse discrète à une conception défensive de la culture. À l’heure où le patrimoine peut être invoqué comme un argument identitaire, comme la preuve d’une continuité culturelle qu’il faudrait protéger contre les influences extérieures, Wollny fait exactement le contraire. Il ouvre. Il mélange sans confusion. Il montre qu’une tradition n’est forte que lorsqu’elle peut supporter la contradiction et la rencontre.

La comparaison avec Keith Jarrett vient naturellement à l’esprit. Comme Jarrett, Wollny possède cette capacité rare à faire entendre l’improvisation comme une pensée en train de naître, tout en maintenant une maîtrise remarquable de la forme. Mais son langage appartient à une autre génération. Il est plus fragmenté, plus conscient de la coexistence de plusieurs histoires musicales. Là où les frontières entre les genres ont longtemps constitué un problème, Wollny semble considérer leur disparition comme une donnée de départ.

Fahlschatten révèle particulièrement bien cette esthétique. La musique y avance avec une économie presque sévère. Un accord peut sembler conclure une phrase avant de devenir le début d’une autre. Une pause, loin de suspendre le discours, lui donne une profondeur nouvelle. Le piano cesse progressivement d’être un instrument démonstratif pour devenir un espace de réflexion. Wollny laisse suffisamment de vide pour que l’auditeur puisse entrer dans la musique au lieu de simplement la recevoir.

Cette manière de travailler n’est pas sans risque. Wollny a évoqué les périodes de doute qui ont accompagné la réalisation du projet, cette impression d’avoir devant lui une montagne qu’il fallait franchir avant de parvenir à une forme de clarté. On comprend mieux, à l’écoute, cette impression de lutte. Eine Winterreise ne sonne jamais comme un exercice académique. Le pianiste ne sait pas toujours exactement où il va, et c’est précisément ce qui donne au disque sa vitalité.

Il faut également résister à la tentation d’en faire un simple manifeste sur le dialogue entre musique classique et jazz. L’intérêt de l’album réside justement dans le fait que Wollny ne théorise pas cette rencontre. Il la pratique. Schubert résiste au jazz ; le jazz résiste à Schubert ; l’improvisation se heurte à la partition. De cette tension naît une musique qui ne cherche pas à résoudre les contradictions, mais à les maintenir suffisamment longtemps pour qu’elles deviennent fécondes.

Le disque exige donc du temps. Il ne se prête guère à une écoute distraite ou à la consommation rapide d’une musique immédiatement identifiable. Il faut accepter les silences, les fragments et les chemins qui semblent parfois ne mener nulle part. Dans une époque où la musique est souvent sommée d’accrocher l’auditeur dans les premières secondes, cette lenteur constitue presque une forme de résistance.

La dimension politique du projet se situe peut-être là, plus que dans un quelconque message explicite. Wollny défend une conception de la création fondée sur la liberté, l’incertitude et la circulation plutôt que sur la séparation. Il refuse les catégories trop confortables : classique ou jazz, passé ou présent, composition ou improvisation. Son geste rappelle surtout qu’une culture vivante n’a pas besoin d’être protégée de toute influence ; elle a besoin d’être suffisamment solide pour les absorber et les transformer.

Au terme de Eine Winterreise, Schubert n’a évidemment pas disparu. Il est même devenu plus présent, mais autrement. Sa musique a traversé l’improvisation, les silences de Wollny, l’univers de Björk et la sensibilité d’un musicien contemporain. Elle a perdu quelque chose de son caractère monumental pour retrouver une qualité plus fragile : la possibilité d’être encore découverte.

C’est finalement ce qui donne à cet album sa force. Wollny ne demande pas au passé de rester intact. Il lui demande de continuer à parler. Et pour cela, il accepte de le déplacer. Schubert fournit le paysage, mais Wollny choisit le chemin. Par moments, la route est visible ; à d’autres, elle disparaît sous la neige. Il reste alors une mélodie, quelques accords, une respiration et le silence.

Lorsque la dernière note s’éteint, il n’y a pas vraiment de conclusion. Il reste plutôt une sensation de déplacement. Nous sommes partis avec Schubert, mais nous avons traversé un autre monde : celui d’un jazz européen qui ne cherche plus à choisir entre plusieurs histoires, celui d’un musicien qui considère le passé non comme une réponse mais comme une question toujours ouverte.

C’est peut-être là, finalement, que Eine Winterreise devient plus qu’une brillante réinterprétation. Wollny ne transforme pas Schubert en objet contemporain. Il nous oblige à entendre ce qui, dans cette musique vieille de deux siècles, demeure étrangement actuel : la solitude, le doute, la perte, le mouvement et cette nécessité de continuer à avancer lorsque les repères ont disparu. Le véritable voyage n’est alors plus celui de Schubert seul. C’est celui de la musique elle-même, condamnée à se réinventer pour rester vivante.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 9th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians:
Wichael Wollny, piano

Track Listing:
ich schreibe nur im gehen
wetterfahnen
schlag und schritt
innehalten
aurora
ich such im schnee vergebens
snowflake
irrlichter
ein lindenbaum
cloud of flies
im dunkeln wird mir wohler sein/ die nebensonnen
schneeland
steht ihm nimmer still/ der leiermann

Jazz thing präsentiert
Michael Wollny „Winterreise“:
20.11. Essen, Philharmonie
21.11. Hamburg, Elbphilharmonie,
02.12. Leipzig, Thomaskirche
03.12. Frankfurt, Alte Oper
04.12. Kassel, Karlskirche
19.02. Nürnberg, Opernhaus
20.02. Schwäbisch Hall, Hospitalkirche
23.02. Augsburg, Parktheater Göggingen