Michael League, Pedrito Martinez & Antonio Sánchez – Elipsis (FR review)

GroundUP - Street date : January 16, 2025
Latin Jazz
Michael League, Pedrito Martinez & Antonio Sánchez – Elipsis

Rares sont les albums qui s’imposent avec une autorité aussi discrète, et une intention aussi explosive. Ellipsis n’est pas simplement la rencontre de trois maîtres: c’est une déclaration artistique, susceptible de s’imposer comme l’un des jalons majeurs du jazz en 2026. À une époque où les frontières stylistiques semblent de plus en plus obsolètes, ce disque avance une proposition plus rare encore: la continuité par la réinvention.

Au cœur du projet se trouve Michael League, directeur de label, compositeur, arrangeur, bassiste et producteur, mondialement reconnu comme le fondateur de Snarky Puppy et de Bokanté, formations qui, depuis plus d’une décennie, s’emploient à dissoudre les lignes traditionnelles entre jazz, funk, musiques globales et écriture contemporaine. Le travail de League n’a jamais relevé d’un exercice de classification; ici, il pousse la démarche plus loin encore, façonnant une vision du jazz latino qui tient moins du style que de l’organisme vivant.

À ses côtés figurent deux des batteurs et chefs d’orchestre les plus impressionnants de notre temps. Antonio Sánchez, né à Mexico, apporte avec lui un parcours qui s’apparente déjà à un panthéon du jazz moderne: la bande originale oscarisée du film Birdman d’Alejandro G. Iñárritu; plus de vingt années de collaboration avec le guitariste Pat Metheny; onze albums en tant que leader ; et une série d’enregistrements situés à la croisée du jazz, de la musique de film et des formes expérimentales. Sánchez n’est pas seulement un virtuose: il est un compositeur du mouvement, un musicien qui conçoit le rythme comme un récit.

Tout aussi essentiel, Pedro Martinez, percussionniste et chanteur cubain originaire de La Havane, dont l’art porte l’empreinte profonde des chants et des systèmes rythmiques religieux d’Afrique de l’Ouest ayant survécu à la traite négrière et à des siècles d’esclavage. Martinez ne cite pas la tradition: il l’incarne. Ses prestations et collaborations ont, à maintes reprises, donné lieu à des moments musicaux d’une intensité saisissante, spirituelle, physique, immédiate.

Il en résulte une musique qui refuse toute classification simpliste. Il ne s’agit ni de jazz latino patrimonial, ni de jazz agrémenté d’ornements «world». C’est un jazz latino affranchi des catégories: enraciné, prospectif, résolument contemporain. Le projet comporte une dimension presque chorégraphique : ces rythmes appellent le mouvement, provoquent un désir instinctif de danse. On imagine sans peine un chorégraphe inspiré y puiser la matière première d’un ballet postmoderniste, où l’impulsion devient geste et l’improvisation, forme.

Cela faisait longtemps qu’une telle énergie n’avait pas été gravée sur disque. Pour en retrouver l’équivalent, il faut remonter aux dernières années électriques de Miles Davis, lorsque le studio devenait lui-même un instrument, ou aux productions majeures de Michael Jackson, à l’époque où rythme, texture et intention se rejoignaient avec une précision absolue. Ce que Ellipsis partage avec ces références n’est pas une ressemblance stylistique, mais une audace commune: celle d’avancer sans renier l’héritage.

En un seul album, ce trio apparemment impromptu est parvenu à forger une identité d’une remarquable cohérence, à la fois aboutie et ouverte. «Une ellipse, ce sont trois points, et nous sommes trois», explique Michael League à propos du titre de l’album. « Mais une ellipse est aussi un procédé grammatical qui suggère la continuité. Quand vous dites: “Tu pourrais venir et…”, vous ne savez pas ce qui va suivre, mais vous savez que c’est la prolongation de quelque chose. L’idée de ce groupe est de prendre une tradition musicale profondément enracinée et de la faire avancer de manière nouvelle et inattendue.»

Cette philosophie s’entend à chaque instant. La musique est à la fois perturbatrice et solidement ancrée, moderne, ethnique, rythmique et vocale, et son apparente spontanéité repose sur un long travail de maturation. Le projet prend racine dès 2010 à New York, où les trois musiciens résident alors. Pedro Martinez et Antonio Sánchez sollicitent séparément Michael League pour envisager une collaboration. S’ensuivent des rencontres régulières dans le studio de League, au cours desquelles idées et intuitions se croisent et s’affinent peu à peu.

La première manifestation publique de cette alchimie survient en 2018, lors d’un concert en trio entièrement improvisé et électrisant au North Sea Jazz Festival, où League est artiste en résidence. En 2021, le processus se prolonge: Sánchez et Martinez passent deux jours à improviser au mythique Power Station Studio de Manhattan, tandis que League, installé depuis 2020 dans une maison pluri centenaire d’un village catalan, dotée d’un studio aménagé au dernier étage, suit les sessions à distance via Zoom. Au fil des extraits que les batteurs lui transmettent, League monte, structure et orchestre la matière, transformant l’élan brut en architecture musicale.

Une étape décisive s’ensuit. «C’était une expérience extraordinaire de jammer en studio et de créer nos propres formes et structures en temps réel», raconte Sánchez. «J’essayais de partir de ce que faisait Pedrito, de combler les espaces. Le voir enregistrer les voix était tout simplement incroyable. Il improvisait un couplet entier en voix principale, demandait à l’ingénieur de le repasser, puis enregistrait une nouvelle improvisation —encore et encore— jusqu’à obtenir cette chorale stupéfiante de cinq Pedros, chacun faisant quelque chose de différent, dans l’instant.»

Ce qui se dessine est un album bien plus riche et plus généreux qu’il n’y paraît de prime abord. Ellipsis relève d’une véritable osmose artistique : une œuvre qui parvient à aller au fond des choses tout en demeurant foncièrement novatrice. Il faut remonter à la période allant de 1980 à 1995 pour retrouver une musique aussi ambitieuse dans sa conception et aussi jubilatoire dans son exécution. Ceux qui, comme moi, se souviennent d’avoir été conviés à des écoutes privées de l’album Tutu de Miles Davis connaissent cette sensation: sortir de la pièce, débordant de superlatifs.

Reste désormais au trio à conquérir pleinement son public. En la matière, le timing est essentiel: il faut une adéquation entre la démarche artistique et l’époque dans laquelle elle s’inscrit. Or, dans une période marquée par l’incertitude, la fragmentation et un besoin latent d’élan collectif, Ellipsis arrive avec une proposition rare: une musique qui honore la tradition sans céder à l’immobilisme, qui avance sans effacer ses racines.

Il est tout à fait possible que cet album, que ce trio, fasse la différence.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, January 6th 2026

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To buy the album

Musicians :
Michael League: Bass, producer
Pedrito Martinez: Master percussionist, vocalist
Antonio Sánchez: Acclaimed drummer, composer

 

Track Listing:
Obbakoso
Cominando
Variant
Mi Tambor
Suuru
Congo No Calla