| Jazz |
Si septembre est devenu, ces dernières années, le mois où semblent se concentrer certaines des parutions les plus stimulantes du jazz, octobre n’entend manifestement pas lui céder le terrain. Parmi les albums auxquels il faudra prêter une oreille attentive figure The Sleeper, le nouveau disque du Michael Dease Big Band, entièrement consacré à la musique du compositeur Gregg Hill. Un titre qui pourrait laisser imaginer une œuvre paisible, presque assoupie. C’est pourtant tout le contraire qui se joue ici. Dès les premières mesures, la musique paraît se réveiller, se déplacer, changer de direction, installer une tension avant de la désamorcer avec un sourire.
Ce qui frappe d’abord chez Gregg Hill, c’est cette manière de rendre l’écriture sophistiquée sans jamais la rendre intimidante. Ses compositions possèdent une évidence mélodique qui permet à l’auditeur d’entrer immédiatement dans la musique, mais cette première impression laisse rapidement place à une architecture beaucoup plus riche. Les harmonies déplacent subtilement les repères, les rythmes ouvrent des chemins inattendus et les orchestrations font apparaître des détails que l’on n’avait pas nécessairement perçus lors de la première écoute. La musique ne cherche jamais à exhiber sa complexité. Elle préfère la laisser apparaître progressivement.
Michael Dease était particulièrement bien placé pour entreprendre cette exploration. Tromboniste, saxophoniste baryton, compositeur, chef d’orchestre et pédagogue, il évolue depuis longtemps à la frontière entre l’interprétation et l’écriture. Son parcours l’a notamment conduit auprès de l’Illinois Jacquet Big Band, de Roy Hargrove et de Christian McBride. Cette expérience des grands ensembles lui permet de mesurer à la fois leur puissance et leurs dangers. Un big band peut facilement devenir démonstratif, voire écrasant. La quantité de son peut finir par masquer la finesse de l’écriture. Dease choisit ici une autre voie.
L’idée au cœur de The Sleeper est particulièrement intéressante. Dix compositions de Gregg Hill ont été confiées à dix arrangeurs différents. Il ne s’agit donc pas de faire entrer l’ensemble du répertoire dans une esthétique orchestrale unique, mais de regarder la même musique depuis dix perspectives différentes. Chaque arrangeur apporte son propre vocabulaire, sa manière de distribuer les voix, de travailler les masses sonores et de faire respirer les morceaux. Les compositions restent pourtant le point de départ et, surtout, le point de repère de l’ensemble.
Le pari aurait pu être dangereux. Avec autant de personnalités différentes, Gregg Hill aurait pu finir par disparaître derrière les arrangements. C’est précisément l’inverse qui se produit. Malgré les changements de couleurs et de textures, quelque chose demeure immédiatement identifiable. On retrouve cette façon très particulière de construire une mélodie qui semble simple avant de révéler des prolongements harmoniques plus complexes. On retrouve également les motifs rythmiques, les ostinatos, les contrechants et cette manière de faire cohabiter plusieurs niveaux d’écoute.
La réussite de l’album tient en grande partie à cette capacité de la musique de Hill à supporter la transformation sans perdre son identité. Certaines compositions semblent presque demander à être réinterprétées. Elles contiennent suffisamment de structure pour résister à l’exercice, mais aussi suffisamment d’espace pour permettre aux arrangeurs et aux solistes de prendre des libertés. The Sleeper donne ainsi l’impression d’un disque constamment en mouvement, sans jamais devenir dispersé.
La musique de Gregg Hill possède par ailleurs une dimension cinématographique particulièrement forte. Elle donne souvent le sentiment d’entrer dans une histoire déjà commencée. On ne sait pas exactement ce qui s’est passé avant les premières mesures et l’on ignore ce qui se produira ensuite. Il reste seulement une atmosphère, quelques silhouettes, une tension qui semble venir de l’extérieur du cadre. Cette sensation rapproche parfois son écriture de l’univers du film noir américain, de ses rues nocturnes, de ses personnages ambigus et de ses histoires dont les zones d’ombre comptent autant que les événements eux-mêmes.
Mais Hill ne se contente jamais d’entretenir une atmosphère sombre. Sa musique sait aussi sourire. Elle peut devenir malicieuse, légère, voire franchement drôle, parfois au détour d’un changement harmonique ou d’une rupture rythmique. Cette capacité à passer de la mélancolie à l’humour sans perdre sa cohérence constitue l’une des caractéristiques les plus séduisantes de son écriture. Rien n’est appuyé. L’humour n’est jamais transformé en numéro comique. Il apparaît simplement comme une autre manière de regarder la musique.
C’est peut-être pour cette raison que ses compositions fonctionnent aussi bien avec un grand ensemble. Le big band permet à Hill de développer cette dimension narrative. Les pupitres deviennent presque des personnages. Une trompette peut apparaître comme une voix solitaire au milieu de l’orchestre. Un trombone peut modifier brusquement la couleur émotionnelle d’un passage. Les saxophones peuvent installer une atmosphère avant que les cuivres ne viennent la bouleverser. La section rythmique, elle, peut modifier la trajectoire du morceau sans jamais donner l’impression de prendre le contrôle du récit.
Cette façon de raconter sans expliquer est l’une des grandes forces de The Sleeper. Les compositions ne donnent pas toutes les réponses. Elles suggèrent davantage qu’elles n’affirment. L’auditeur est invité à compléter ce qui manque, à imaginer les scènes, les personnages et les situations. La musique devient alors une forme de cinéma sans images, où chacun peut construire son propre scénario.
Michael Dease semble avoir compris qu’il ne fallait surtout pas enfermer cette écriture dans une lecture définitive. Son rôle consiste moins à imposer une vision qu’à créer un espace dans lequel plusieurs visions peuvent coexister. Le choix de réunir dix arrangeurs est, à cet égard, révélateur. Il transforme l’album en conversation plutôt qu’en manifeste. Gregg Hill propose le matériau, chaque arrangeur le regarde autrement et les musiciens lui donnent une existence nouvelle.
Cette relation entre Hill et Dease ne repose d’ailleurs pas sur une rencontre récente. Les deux hommes se connaissent depuis plusieurs années, à travers la communauté jazz du Michigan. Leur collaboration a pris une autre dimension lorsque Dease a commencé à mesurer pleinement la singularité de l’écriture de Hill lors d’une séance d’enregistrement avec Rodney Whitaker.
Un épisode semble avoir particulièrement marqué le tromboniste. Alors qu’il travaillait une mélodie de Hill dans un duo rubato avec le pianiste Xavier Davis, Dease s’est retrouvé confronté à un paradoxe qui allait devenir essentiel dans sa perception du compositeur. La mélodie paraissait simple, presque évidente, alors que l’harmonie qui la soutenait était beaucoup plus sophistiquée. Cette tension entre simplicité apparente et profondeur structurelle allait devenir l’une des raisons pour lesquelles Dease s’intéresserait durablement au répertoire de Hill.
The Sleeper pousse cette relation beaucoup plus loin. Plutôt que de réaliser lui-même l’ensemble des arrangements, Dease a choisi de multiplier les lectures. Le résultat donne parfois l’impression d’assister à une même histoire racontée par plusieurs réalisateurs. Les personnages sont les mêmes, mais la lumière change, le rythme évolue, certains détails deviennent plus visibles tandis que d’autres disparaissent dans l’ombre.
Cette diversité aurait pu produire un album inégal. Elle lui donne finalement une forme de cohérence paradoxale. Les différences entre les arrangements permettent de mieux mesurer la solidité des compositions. Une musique fragile aurait été rapidement défigurée par un tel traitement. Celle de Hill semble au contraire gagner en relief lorsqu’elle change de contexte.
Il faut également souligner la manière dont Dease utilise le big band. Il ne cherche pas à reproduire une esthétique historique ni à transformer l’orchestre en monument consacré au passé. La tradition est bien présente, mais elle fonctionne comme un vocabulaire. Elle n’est pas une destination. Les cuivres peuvent produire cette puissance collective caractéristique des grands ensembles, mais ils savent également se fragmenter, dialoguer et laisser apparaître les détails.
Cette conception est importante à une époque où le big band pourrait facilement devenir un exercice nostalgique. Il existe toujours un risque, lorsqu’un grand orchestre de jazz revendique son héritage, de confondre respect de la tradition et reproduction de ses formes anciennes. Dease évite soigneusement cette facilité. Son orchestre connaît l’histoire du jazz, mais il ne semble pas avoir besoin de la répéter pour démontrer qu’il en est l’héritier.
La présence d’Eddie Henderson et de Virginia MacDonald ajoute une autre dimension au projet. Henderson apporte avec lui une histoire considérable du jazz moderne, tandis que MacDonald appartient à une génération plus jeune, dont le langage s’est développé dans un environnement musical différent. Leur participation ne donne pas seulement davantage de relief aux parties solistes. Elle rappelle que le jazz est une musique qui se transmet en se transformant.
C’est aussi ce qui rend le catalogue de Gregg Hill particulièrement intéressant. Le compositeur possède un répertoire suffisamment vaste pour que The Sleeper donne presque le sentiment de n’en explorer qu’une partie. L’album ne ressemble donc pas à une conclusion, encore moins à une célébration définitive. Il ressemble plutôt à une étape dans une découverte qui pourrait se poursuivre longtemps.
Il y a dans cette musique une liberté qui mérite d’être soulignée. Hill accepte la sophistication sans jamais donner l’impression de vouloir impressionner. Il peut écrire des harmonies complexes sans perdre le fil mélodique. Il peut construire des architectures orchestrales ambitieuses tout en conservant une certaine légèreté. Il peut évoquer la nostalgie sans tomber dans la sentimentalité et introduire l’humour sans transformer la musique en plaisanterie.
Cette liberté explique aussi pourquoi The Sleeper supporte plusieurs niveaux d’écoute. La première écoute permet de découvrir les couleurs, les mélodies et l’énergie de l’ensemble. La deuxième commence à révéler les relations entre les différents pupitres. Puis apparaissent les détails, les petites ruptures, les réponses entre instruments et les plaisanteries discrètement dissimulées dans les arrangements.
C’est souvent à ce moment que l’album devient réellement passionnant. Il ne réclame pas nécessairement l’attention d’un seul coup. Il préfère se laisser découvrir. Une composition qui semblait relativement directe peut soudain révéler une autre profondeur. Une harmonie que l’on croyait familière peut prendre une direction inattendue. Un arrangement peut dévoiler, après plusieurs écoutes, une construction que l’on n’avait pas remarquée auparavant.
Le morceau qui clôt l’album, Jack the Shaker, apporte une conclusion particulièrement bien venue. Après la sophistication des arrangements et les nombreuses nuances qui traversent le disque, Gregg Hill et Michael Dease rappellent qu’ils n’entendent pas prendre toute cette affaire trop au sérieux. Le morceau possède une dimension malicieuse assumée et Dease revient au trombone avec une liberté qui laisse entendre le plaisir de jouer.
La virtuosité est pourtant bien là. Elle n’est simplement jamais transformée en démonstration. Dease sait que la technique n’a d’intérêt que lorsqu’elle sert une idée musicale. Son trombone peut être précis, rapide, expressif, mais il reste avant tout une voix parmi celles de l’orchestre.
C’est probablement ce qui donne à The Sleeper sa chaleur particulière. Malgré la sophistication de l’écriture, malgré la complexité des arrangements et le niveau des musiciens réunis autour de ce projet, l’album ne cherche jamais à placer l’auditeur en position d’élève face à une œuvre qu’il faudrait admirer à distance. Il l’invite plutôt à entrer dans son univers et à y rester suffisamment longtemps pour en découvrir les détails.
Le titre prend alors une dimension presque ironique. The Sleeper n’est pas une musique assoupie. C’est une musique qui demande simplement du temps. Elle récompense l’écoute attentive, mais ne la réclame jamais avec autorité. Elle avance tranquillement, laisse quelques indices derrière elle et attend que l’auditeur les remarque.
Gregg Hill en dessine l’architecture, Michael Dease en organise les perspectives et les arrangeurs en déplacent les lignes de fuite. Les musiciens, enfin, donnent à ces compositions leur dimension humaine. Il en résulte un album de big band profondément attaché à l’histoire du jazz, mais qui refuse d’en devenir prisonnier. Une musique cinématographique sans images, sophistiquée sans ostentation, mélancolique sans lourdeur et suffisamment joueuse pour conserver jusqu’au bout une part de mystère.
Dans une saison où les nouveautés jazz se succèdent à un rythme soutenu, The Sleeper pourrait être l’un de ces disques qui ne cherchent pas immédiatement à séduire de suite, mais qui se retiendra facilement. Un album dont la richesse n’apparaît pas nécessairement au premier regard, ou plutôt à la première écoute, et qui gagne à être revisité. Malgré son titre, The Sleeper ne nous invite donc pas à fermer les yeux. Il nous demande au contraire de les garder ouverts, afin de voir ce que la musique est en train de raconter.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 28th, 2026
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To buy this album (October 30, 2026)
Track Listing :
- “The Sleeper” — arr. Jason Hainsworth
- “Aftershock” — arr. Bill Cunliffe Jr.
- “La Canción” — arr. Altin Sencalar
- “Betty’s Tune” — arr. David Gibson
- “Mr. Pea is Welcomed to the Pod” — arr. Matt White
- “Go Figure!” — arr. Gina Benalcazar-Lopez
- “Common Ground” — arr. Jordyn Davis
- “Quietude” — arr. Helen Sung
- “Sloe Gin Fizz” — arr. Ben Markley
- “Jack the Shaker” — arr. Michael Philip Mossman
Musicians :
Michael Dease — trombone, baritone saxophone
Dr. Eddie Henderson — trumpet
Virginia MacDonald — clarinet
Saxophones:
Sharel Cassity — alto and soprano saxophones, flute
Rudresh Mahanthappa — alto saxophone
Jason Hainsworth — tenor saxophone, clarinet
Kirk MacDonald — tenor saxophone, clarinet
Clark Gibson — baritone saxophone, flute
Trombones:
Aidan Clark
Nanami Haruta
Ken Thompkins
Pablo Muller Santiago (bass trombone)
Trumpets:
Nathaniel Williford
Renée McGee
Matt White
David Sneider
Rhythm Section and Guests:
Miki Hayama — piano
Langston Kitchen — bass
Dr. Colleen Clark — drums
Randy Napoleon — guitar
Gwen Dease and Kevin Jones — percussion
Jalen Baker — vibraphone
Tommy Noble — additional flute/clarinet
Additional Musicians:
Zach Sommerfeld — guitar on “Betty’s Tune”
Rodney Whitaker — bass on “Aftershock”
Altin Sencalar — trombone on “La Canción”
Wycliffe Gordon — trombone on “Sloe Gin Fizz”
Jack Covert — shaker on “Jack the Shaker”
Produced by Michael Dease
Recorded May 18–19, 2025 at Troubadour Recording Studio, Lansing, Michigan
Engineered by Corey DeRuscia
Mixed by Matt White
Mastered by John McClaggan at Parachute Mastering
Cover artwork by Steve Wiest
Photography and graphic design by Lynne Brown
Liner notes by Willard Jenkins

