Michael Blake – Halloween Tales (FR review)

Self released – Street date : September 25, 2026
Jazz
Michael Blake - Halloween Tales

Michael Blake, Halloween Tales: quand les monstres se mettent au jazz

S’il est une fête américaine qui est devenue presque entièrement commerciale, c’est bien Halloween. Costumes, bonbons, citrouilles, décorations et marketing à tous les étages : difficile aujourd’hui d’y échapper. Et pourtant, malgré cette déferlante commerciale, il est encore assez rare de voir un album de jazz consacré tout entier à l’univers d’Halloween. Alors, forcément, je ne pouvais pas laisser passer Halloween Tales de Michael Blake, d’autant que le premier morceau est une relecture du célèbre thème du film Halloween de John Carpenter. Il n’en fallait pas davantage pour attirer mon attention.

Le film de Carpenter faisait peur, évidemment, mais il était aussi conçu pour divertir. Et cette distinction me paraît importante. Michael Blake semble l’avoir parfaitement comprise. Il ne prend jamais ces thèmes comme des monuments intouchables du cinéma ou de la culture populaire. Il les attrape, les retourne, les travaille, les bouscule parfois jusqu’à presque les détruire, avant de les reconstruire avec son propre langage musical. Et, en l’écoutant, je me suis demandé si Blake n’était pas, comme moi, de ces musiciens qui n’ont jamais vraiment perdu leur fascination pour le grand cinéma de genre des années 1970 et 1980. John Carpenter en est évidemment l’une des figures essentielles. Mais il ne faudrait surtout pas oublier George Romero ou Dario Argento, qui ont eux aussi marqué durablement l’histoire du cinéma fantastique. Leurs films continuent d’ailleurs à inspirer des générations de cinéastes, de musiciens et de spectateurs. Cette atmosphère particulière, faite de peur, d’humour, de tension et parfois d’une certaine naïveté assumée, est présente partout sur Halloween Tales.

Blake a choisi des matériaux pour le moins étonnants. Transylvanian Lullaby, extrait de Young Frankenstein, côtoie Sally’s Song, tiré de The Nightmare Before Christmas. Deux compositions de Duke Ellington viennent ensuite rappeler que cette histoire ne concerne pas seulement le cinéma: Anatomy of a Murder, récompensée par un Grammy Award, et le beaucoup plus rarement joué Stalking Monster. Vince Guaraldi est également présent avec Great Pumpkin Waltz et Breathless, associés à l’univers de It’s the Great Pumpkin, Charlie Brown. Et puis il y a Witchcraft, le standard que l’on connaît bien. Une seule composition originale de Blake figure au programme: The Creep. Il l’avait écrite à la fin des années 1980 comme une pièce satirique, avec une dimension politique assez nette. Depuis, le morceau a considérablement évolué. Il est devenu une lente méditation en ut mineur, avec des réminiscences de East St. Louis Toodle-Oo de Duke Ellington et de Fables of Faubus de Charles Mingus. Une pièce étrange, sombre, presque inquiétante, qui semble finalement avoir été faite pour trouver sa place sur cet album.

Tout était donc réuni pour que le projet fonctionne. Mais encore fallait-il que la musique soit à la hauteur. Et sur ce point, Michael Blake ne déçoit pas. Saxophoniste et compositeur, il aborde ces morceaux avec une véritable inspiration, mais surtout avec cette qualité que j’apprécie énormément chez les musiciens de jazz : la capacité à prendre une musique que nous connaissons déjà et à nous la faire entendre autrement. C’est, pour moi, l’une des grandes forces du jazz. Pourquoi reproduire ce que nous avons déjà entendu mille fois lorsque l’on peut nous obliger à écouter autrement ? Blake ne cherche pas à effacer les morceaux originaux. Il les respecte, mais il ne les vénère pas. Il plonge dans leurs mélodies, leurs atmosphères, leurs petits détails, puis cherche ce qu’il peut encore en tirer. Et c’est précisément là que les choses deviennent intéressantes.

Pour l’accompagner, Blake a réuni Gary Versace au piano, Ben Allison à la contrebasse et Michael Sarin à la batterie. Un quartet qui possède surtout une qualité essentielle : il sait s’écouter. Et cela ne doit rien au hasard. Blake et Allison jouent ensemble depuis la fin des années 1980, notamment dans l’environnement du Jazz Composers Collective. Sarin et Versace ont également travaillé à de nombreuses reprises avec eux. Nous sommes donc loin de quatre musiciens réunis pour l’occasion, découvrant leurs réactions au fur et à mesure de l’enregistrement. Ici, chacun connaît les autres, leurs respirations, leurs silences, leurs réflexes.

Donner véritablement une sensation de frisson avec un répertoire pareil n’est pourtant pas aussi facile qu’on pourrait le croire. Le piège était évident : trop de théâtre, trop d’effets, trop d’humour, ou pire encore, tomber dans le disque de circonstance un peu mignon que l’on ressort une fois par an avant de le remettre immédiatement sur une étagère. Blake évite tout cela.Son saxophone n’est jamais là pour nous rappeler à quel point il sait jouer. Il joue, tout simplement. Il entre dans les mélodies, les laisse respirer, les pousse lorsqu’il le faut et sait surtout quand il doit s’effacer. À plusieurs reprises, le silence semble presque aussi important que les notes. Et c’est justement ce qui crée cette tension particulière.Par moments, le quartet se montre vif, presque proche du bebop. Puis, sans prévenir, la musique devient plus sombre, plus lente, plus mystérieuse. Rien n’est surjoué. Blake ne cherche jamais à nous convaincre qu’Halloween doit faire peur. Il laisse simplement la musique créer son propre climat. Et c’est beaucoup plus efficace. Il y a aussi beaucoup d’humour dans cet album. Et heureusement. Car Halloween, au fond, a toujours été une histoire de peur et de plaisir. On se déguise, on fait peur aux autres, on regarde des monstres, on sursaute et, quelques secondes plus tard, on se met à rire. Les meilleurs films fantastiques l’ont toujours compris. Il faut une part de sérieux, mais il faut aussi savoir ne pas se prendre trop au sérieux.Blake possède précisément cette distance. Son saxophone peut devenir sombre, inquiétant, presque menaçant, mais il sait aussi nous faire un clin d’œil. Et ce petit clin d’œil change beaucoup de choses.

Pour cette raison qu’Halloween Tales ne donne jamais l’impression d’être un simple gadget musical. Halloween n’est finalement qu’un prétexte. Une porte d’entrée. Derrière cette porte, il y a surtout du jazz. Carpenter, Ellington, Guaraldi, Mingus et Blake se retrouvent ainsi dans le même univers sans que cela ne paraisse artificiel. C’est probablement l’une des plus belles réussites du disque. Blake réussit à faire cohabiter le cinéma d’horreur, l’animation, la chanson populaire et la grande tradition du jazz américain sans jamais donner l’impression d’avoir fabriqué un collage. Et puis il y a quelque chose de très agréable dans son attitude. Blake possède suffisamment d’expérience pour ne plus avoir besoin de prouver quoi que ce soit. Il peut simplement jouer. Dans un monde musical où l’on demande constamment aux artistes d’être nouveaux, différents, révolutionnaires, il est finalement assez rafraîchissant d’entendre un musicien prendre une mélodie connue et se dire: voyons ce qu’elle devient si je la joue comme du jazz.

La réponse est plutôt réjouissante.

Ces morceaux que nous pensions connaître retrouvent une nouvelle jeunesse. Pas parce que Blake cherche absolument à les transformer, mais parce qu’il les regarde avec suffisamment de liberté pour leur permettre de respirer autrement. Au fond, Halloween Tales n’est donc pas vraiment un album sur Halloween. Halloween est simplement la porte par laquelle Michael Blake nous fait entrer dans son monde. Ce que l’on découvre derrière, c’est surtout un musicien qui aime les mélodies, le cinéma, l’humour et, surtout, le jazz. Et je crois que c’est cela que j’aime dans cet album. Blake respecte ces musiques suffisamment pour pouvoir jouer avec elles. Il comprend qu’une mélodie n’est pas un objet sacré que l’on doit conserver sous verre. Elle est faite pour être jouée, transformée, parfois malmenée, puis redécouverte.

Alors oui, vous pouvez laisser vos enfants écouter Halloween Tales tranquillement. Et s’ils se mettent à rire à certains moments, surtout, ne vous inquiétez pas. C’est parfaitement normal.

Michael Blake est ici un formidable acteur. Et il a conservé quelque chose que beaucoup d’entre nous perdent avec l’âge : un regard d’enfant. Il connaît les monstres, les fantômes et les histoires qui font peur, mais il sait encore s’amuser avec eux.C’est cela, le véritable secret d’Halloween Tales. Les monstres sont là, les fantômes aussi, les mélodies familières également. Mais derrière tout cela, il y a surtout un grand musicien de jazz qui semble prendre énormément de plaisir à jouer.Et lorsqu’un musicien prend autant de plaisir sans jamais oublier l’exigence de la musique, il y a de fortes chances que l’auditeur, lui aussi, passe un excellent moment.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 7th, 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album

Website

 

Musicians :
Michael Blake – tenor and soprano saxophones
Gary Versace – piano
Ben Allison – bass
Michael Sarin – drums

Track Listing :
1. Halloween Theme (from the film Halloween)
2. Stalking Monster (from The Night Creature)
3. The Great Pumpkin Waltz (from the TV show It’s the Great Pumpkin, Charlie Brown)
4. Transylvanian Lullaby (Theme to the film Young Frankenstein)
5. Breathless (from the TV show It’s the Great Pumpkin, Charlie Brown)
6. Sally’s Song (from the film The Nightmare Before Christmas)
7. Anatomy of a Murder (Main Title from the film Anatomy of a Murder)
8. Witchcraft
9. The Creep

Recorded and engineered by Matt Balitsaris at Maggie’s Farm, PA on January 13, 2026
Mixed and mastered by Ben Allison
Artwork by Chloe True
Produced by Michael Blake
Co-produced by Ben Allison