| Jazz moderne |
Maximilian Hering est batteur de formation, mais s’intéresser véritablement à son travail revient à découvrir un compositeur d’une rare ampleur. Un artiste dont la pensée musicale dépasse largement la seule question du rythme pour embrasser l’architecture, le mouvement et la narration. Profondément sensible à la danse et à la dimension physique du son, Hering s’est forgé une solide réputation de musicien polyvalent, portée par une discographie conséquente en tant que sideman, de nombreuses collaborations à travers l’Europe, ainsi que des commandes pour le cinéma et des projets interdisciplinaires. C’est toutefois au sein de ses propres ensembles que son identité artistique s’exprime avec le plus de clarté et de force.
Le Maximilian Hering Group incarne pleinement cette vision. Pensé comme un ensemble «sans accords», articulé autour des cuivres et d’une section rythmique, le groupe privilégie l’expression collective plutôt que la densité harmonique. Cette approche l’inscrit dans une filiation du jazz contemporain qui valorise l’ouverture, la prise de risque et l’interaction, évoquant par l’esprit des artistes tels que Nik Bärtsch, Jim Black ou Django Bates. Ici, la spontanéité n’est pas l’absence de structure, mais son complément naturel, et la musique gagne en intensité précisément parce que chaque voix dispose d’un véritable espace d’expression.
Dès le premier morceau, l’auditeur est immergé dans une architecture musicale d’une grande complexité, qui demeure pourtant étonnamment accessible. L’album se déploie à travers des images sonores très évocatrices, presque cinématographiques. Les rythmes en constituent le cœur: superposés, mouvants, finement articulés, soutenus par un travail percussif jamais décoratif. Ces fondations rythmiques ouvrent la voie à des développements portés par les cuivres, qui inscrivent rapidement la musique dans un univers intellectuel et résolument urbain. The Gathering se nourrit de la tension entre instinct et construction, conciliant liberté improvisée et formes clairement dessinées.
L’album ne repose pas sur une voix unique. La moitié des compositions sont signées par les membres du groupe, un choix qui élargit le spectre esthétique et renforce l’esprit collectif du projet. Cette pluralité se reflète également dans l’instrumentation: bugle, clarinette basse, flûte, saxophone et piano apportent chacun une identité timbrale spécifique, garantissant à chaque pièce une atmosphère singulière. Les musiciens réunis pour cet enregistrement ne sont pas seulement des improvisateurs aguerris, mais aussi des interprètes issus d’une solide formation classique, manifestement à l’aise avec les exigences du répertoire contemporain. Leur précision permet à la complexité de la musique de s’exprimer sans jamais devenir hermétique.
Le fait que Hering soit batteur-compositeur influence profondément la logique interne de l’album. Le rythme n’y est pas un simple socle, mais un principe organisateur. Pourtant, la musique échappe à toute catégorisation facile. Des influences folk, classiques ou pop affleurent çà et là, intégrées avec une telle finesse qu’elles se perçoivent davantage qu’elles ne s’entendent explicitement. Cette synthèse témoigne d’une culture musicale particulièrement vaste, le jazz contemporain constituant la colonne vertébrale du projet. Lorsque cette filiation s’affirme de manière plus frontale, notamment à travers des solos de saxophone amples et affirmés, elle le fait avec une évidence et une autorité incontestable.
La configuration sans accords définit l’esthétique du groupe tout au long de l’album. Les lignes mélodiques et les structures harmoniques suggérées servent de points d’appui plutôt que de cadres contraignants. Les solistes sont encouragés à en repousser les limites, façonnant un langage sonore à la fois ouvert, lyrique et exploratoire. Il en résulte une musique profondément singulière, ni académique ni complaisante, mais constamment réfléchie.
The Gathering n’est pas un album destiné à une écoute distraite. Il sollicite l’attention et une certaine familiarité avec des références culturelles et musicales diverses. Les compositions fonctionnent comme de véritables récits, puisant leur inspiration dans des thèmes allant de l’intime au ludique. «Moles on Her Skin», «519 km Is Too Far for Kissing You» et «Entre tú y yo» explorent différentes facettes de l’amour et de la distance émotionnelle. «Ojo de madera» naît de l’expérience troublante d’un morceau de bois dont le veinage semblait soutenir le regard, tandis que «Oliver» rend un hommage explicite à Olivier Messiaen, notamment à travers son usage des modes. Ailleurs, «Gleisgeflüster» évoque les murmures nocturnes des trains de marchandises, et «Route A66» imagine une rencontre symbolique entre la mythique autoroute américaine et l’Autobahn allemande reliant Francfort à Mayence.
Ce qui définit en dernier ressort The Gathering, c’est l’amplitude de son esthétique. L’album passe avec fluidité de moments d’un lyrisme affirmé à des séquences volontairement fragmentées. Cette dissonance maîtrisée apporte relief et profondeur, empêchant toute forme de confort ou de facilité. À mesure que l’écoute se prolonge, l’ensemble révèle une dimension presque documentaire, moins préoccupée par un récit linéaire que par l’observation, le cadrage et la mise en perspective. En ce sens, l’album se prête idéalement à une écoute continue et répétée, tant nombre de ses détails les plus marquants se dévoilent progressivement.
Pour les programmateurs et diffuseurs, The Gathering trouve naturellement sa place dans des plages nocturnes ou des contextes de diffusion soigneusement éditorialisés, notamment au sein d’émissions consacrées au jazz contemporain, aux musiques centrées sur le rythme ou aux projets européens transversaux. Mettre en avant la figure du batteur-compositeur, ou inscrire l’album dans une constellation d’artistes partageant une démarche exploratoire similaire, offre au public des clés d’écoute précieuses. Abordé avec attention et ouverture, The Gathering s’impose non seulement comme un ensemble de compositions, mais comme une véritable déclaration artistique, une expérience aussi stimulante intellectuellement que discrètement jubilatoire.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 27th 2026
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With great joy, my journey with the Maximilian Hering Group continues with The Gathering. Our second album is more versatile and contrasting: at times firmly rooted in harmonic structures, at others completely free. Lucia Fumero guests on two tracks, breaking through the band’s characteristic instrumentation like a sudden shift in a carefully measured poem. Bass clarinet and flugelhorn add further colors, as do pieces written by different members of the group.
To me, The Gathering is a convergence of joy in playing, curiosity, and depth. For the band, it’s another chapter full of discoveries and shared energy.
With love,
Max
Musicians:
Fernando Brox — flute
Edu Cabello — alto saxophone, bass clarinet
Victor Carrascosa — trumpet, flugelhorn
David Muñoz — double bass
Maximilian Hering — drums
Special guest: Lucia Fumero — piano (track 1 and 4)
Track Listing:
Moles On Her Skin
The Gat·Hering
519 KM Is Too Far For Kissing You
Oliver
Route A66
Entre Tu Y Yo
Gleisgeflüster
Summer In PT
Recorded on May 20 and 21, 2024 by Alberto Pérez at Sol de Sants Studios, Barcelona.
Mixed by Bernhard Hering at Klangraum, Mainz.
Stem mastered by Tom Krüger at ¿ no sé ? Studio B, Stuttgart. Produced by Maximilian Hering.
Artwork and cover photography by Sara Rojo.
Supported by Initiative Musik gGmbH with project funds from the Federal Government Commissioner for Culture and Media.
