Maxime Perrin & Mark Delouze – Requiem pour Ali (Ali Podrimja) – FR review

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Classique
Maxime Perrin & Mark Delouze - Requiem pour Ali (Ali Podrimja)

Vous êtes sans doute davantage habitué à rencontrer Maxime Perrin du côté du jazz que dans l’architecture formelle de la musique classique. Pourtant, comme nombre de musiciens européens façonnés par des traditions superposées, sa formation s’enracine autant dans la rigueur du conservatoire, le contrepoint et la forme liturgique, que dans l’improvisation. Ce nouveau projet ne va pas de soi. Il résiste aux classifications faciles. Mais il procède d’une nécessité plus profonde que le genre.

Son origine est la perte, et l’Histoire.

Lorsque le poète kosovar Ali Podrimja disparaît brutalement en 2012, le poète et homme de théâtre Marc Delouze lui rend hommage avec un texte, Ali parti. L’œuvre imagine le dernier passage d’un homme qui consacra sa vie à l’indépendance fragile et inachevée de sa patrie. Delouze se rend au Kosovo pour y lire et défendre ce texte; de ce voyage naît une autre méditation en prose, D’une île Kosovo, fruit de la rencontre avec un peuple toujours en quête de souveraineté, politique, linguistique, spirituelle.

Peu à peu, Delouze s’associe au compositeur Maxime Perrin pour créer une œuvre à la mesure de la stature morale et artistique de Podrimja. Le résultat, Requiem pour Ali, n’est pas une métaphore. C’est, dans sa structure comme dans son souffle, un véritable Requiem.

Avec le soutien de l’ambassadeur du Kosovo à Paris, le projet prend forme autour d’un pari audacieux: tisser le texte contemporain de Delouze avec le corpus latin traditionnel de la messe des morts. Des poèmes de Podrimja entrent en dialogue avec cette ossature liturgique, tandis que deux textes de Pier Paolo Pasolini, figure-lui aussi d’une résistance artistique, prolongent les résonances politiques et existentielles. L’œuvre suit une trajectoire funèbre: celle du poète errant, conscience exilée, corps porté vers le mystère.

Podrimja naît en 1942 à Gjakova, alors sous occupation italienne, dans un territoire dont les frontières et les allégeances seront violemment disputées durant des décennies. Orphelin très tôt, il traverse une enfance difficile avant d’étudier la langue et la littérature albanaises à l’Université de Pristina. Il y demeurera toute sa vie, façonnant le paysage littéraire kosovar comme critique, éditeur, anthologiste et voix publique. Sa poésie, dépouillée, ardente, souvent âpre, devient indissociable du combat pour l’autodétermination. Il meurt soudainement le 18 juillet 2012 lors du festival Voix de la Méditerranée à Lodève, dont Delouze était alors directeur artistique. L’art et le destin, une fois encore, se croisent.

Ce contexte n’est pas accessoire; il est structurel. Le Requiem ne s’adresse pas seulement à un poète. Il s’adresse à une langue sous tension, à une nation fragile, à la mémoire de la résistance.

Musicalement, Perrin refuse l’enfermement. La partition conserve l’arc formel de la messe, Introit, Kyrie, Dies Irae, Agnus Dei ,mais en déplace les attentes par le choix des instruments et des textures. La clarinette basse, portée par Samuel Thézé, devient une voix centrale: sombre, respirante, presque humaine dans sa plainte. Le langage harmonique oscille entre austérité modale et chromatismes aux inflexions jazz. Les passages choraux convoquent la gravité liturgique; ailleurs, des gestes improvisés fissurent la symétrie. Le français s’élève au-dessus de l’invocation latine. Les frontières entre structure classique et liberté jazz se brouillent volontairement, non pour diluer l’identité, mais pour mettre en avant la parole.

En ce sens, le Requiem est politique dans sa forme autant que dans son sujet. Il refuse les catégories figées, comme le Kosovo refusa les définitions imposées de l’extérieur. La musique tourbillonne, inquiète; elle n’offre pas de consolation facile. Elle interroge ce que signifie le deuil dans un siècle où l’indépendance demeure contestée et la mémoire un champ de bataille.

Il y a aussi des instants de suspension lumineuse. La ligne de soprano, portée par Clara Schmid, flotte entre retenue et ferveur, habitant un seuil entre les mondes. Sa voix ne domine pas; elle plane. Latin, français, italien: les langues se frôlent comme des frontières qui s’effacent.

On entre dans cet album comme on ouvre un livre d’histoire, mais aussi comme on franchit le seuil d’une chapelle au crépuscule. Les références abondent; les strates se superposent. Delouze, prompt à fissurer les conventions théâtrales, trouve en Perrin un complice tout aussi déterminé à déplacer les formes héritées. Le résultat n’est ni un simple croisement de styles ni une hybridation gratuite. C’est une méditation sur la transmission: comment la poésie survit; comment la musique témoigne.

Dès l’Agnus Dei, une simplicité de prière affleure. J’imagine Léo Ferré murmurer: «C’est comme une prière», avant de s’abandonner, comme tout poète, à la digression. Mais ici, la rêverie est tenue. Chaque rupture est assumée.

Parler de critique serait insuffisant. Il est des œuvres qui nous obligent à quitter l’analyse pour le témoignage. Elles nous agrandissent non parce qu’elles sont parfaites, mais parce qu’elles osent tenir ensemble l’Histoire et la vulnérabilité.

Permettez alors, pour finir, une adresse plus personnelle:

“Maxime, ce que tu accomplis ici n’est ni nostalgique ni ornemental. C’est à contre-courant. Je t’imagine, l’accordéon contre les côtes, le crayon à la main, noircissant les portées tard dans la nuit, poursuivant non la mode mais la fidélité. Un Requiem, oui. Mais aussi un acte de foi dans la survivance de la parole.”

Pour Ali.
Pour le poète.
Pour l’art qui refuse d’oublier.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, March 4th 2026

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Maxime Perrin’s website

Mark Delouze’s website

 

Musicians :
Maxime Perrin – Accordionist, composer
Clara Schmidt – Vocals
Tiziana Valentini – Vocals

Quatuor à cordes : QUATUOR SEDECIM
Violons: Laura Daniel, Eloise Renard
Alto: Axel Benedetti
Violoncelle: Aurore Daniel

Sammuel Theze – bass clarinet
Stephane Mingasson – oboe

Track Listing :
Agnus Dei
Benedictus
Coda
Communio
Dies Irae
Domine
Flaka
G (Puis c’est le jour)
Inno
Introitus
Je tourne
Kenga
Kyrie
La messe
Lacrimosa
Lavez votre esprit
Le silence
Les oiseaux
Ma fatigue
Prologue
Sanctus
Tout le jour
Un Homme Ordinaire
2 (Ani More)