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Écouter l’avenir du jazz: “Foolin’ Myself” de Max Kochetov
À l’heure où le jazz est régulièrement déclaré soit obsolète, soit éternellement en réinvention, le saxophoniste Max Kochetov propose une réponse plus convaincante: écouter attentivement.
Avec Foolin’ Myself, A.MA Records ouvre son catalogue 2026 sous le signe de la clarté et de l’ambition. L’album s’impose d’emblée comme une œuvre à la fois affirmée et accueillante, où le saxophone règne en prince de la mélodie, porté par le son maîtrisé de Kochetov et l’autorité discrète de son quartet. Enregistrée avec une précision sonore remarquable, cette musique assume la complexité sans jamais sacrifier l’accessibilité, se prêtant aussi bien à une première écoute qu’à une exploration approfondie.
Au cœur de l’album se trouve une interrogation essentielle, qui traverse depuis longtemps l’histoire du jazz, des deux côtés de l’Atlantique. Comme le formule Max Kochetov lui-même: «Je me demande souvent si la musique que je compose est du jazz ou non. Et, plus largement, qu’est-ce que le jazz aujourd’hui?»
Plutôt que d’y répondre par un discours théorique, Foolin’ Myself apporte une réponse musicale. Le jazz traditionnel, et plus précisément le post-bop, constitue l’ossature de l’album, mais il est filtré par une sensibilité résolument contemporaine. Kochetov circule librement entre les époques, suggérant que le jazz n’a pas disparu à l’ère moderne, mais qu’il a évolué, intégrant de nouveaux langages tout en restant fidèle à ses fondements.
«Autant je m’efforce d’explorer la modernité, autant je reviens constamment aux sources», écrit-il. «C’est là que je cherche les réponses, et c’est là que je les trouve toujours.»
D’un point de vue culturel plus large, ce dialogue entre passé et présent n’a rien de paradoxal. En Amérique du Nord comme en Europe, de nombreux artistes s’inscrivent dans cette même dynamique, façonnés par des histoires différentes mais réunis par le rythme, le swing et l’interaction collective. Le langage post-bop de Kochetov s’inscrit pleinement dans cette tradition, sans imitation ni complexe face à ses homologues américains.
Ce qui distingue particulièrement Foolin’ Myself, c’est la manière dont il intègre une conscience musicale européenne à cet héritage. On y perçoit des réminiscences de la musique classique dans la construction des formes, des contours mélodiques parfois empruntés aux traditions folkloriques, ainsi qu’une attention très fine portée aux couleurs harmoniques. Il ne s’agit pas d’un jazz dilué par d’autres esthétiques, mais d’un jazz enrichi par elles, une synthèse qui rappelle l’époque où des figures comme Dexter Gordon abordaient les scènes européennes avec curiosité et enthousiasme. On imagine aisément Gordon trouver sa place dans cet univers sonore, séduit par son lyrisme et son ouverture.
Le jazz, au fond, est une musique du partage: transfrontalière, transgénérationnelle et transculturelle.
La force de l’album se révèle pleinement dans la durée. Les écoutes successives mettent en lumière une écriture nourrie par de longues années d’expérience et portée par une vision artistique claire. Chaque composition possède sa propre densité narrative, reflétant, comme le souligne Kochetov, «les interactions quotidiennes avec le monde».
Les arrangements, quant à eux, mettent intelligemment en valeur les musiciens du quartet, laissant s’exprimer la délicatesse, la profondeur et une complexité maîtrisée. Ensemble, ils façonnent de véritables paysages sonores, qui rendent hommage non seulement à la tradition du jazz, mais à la musique comme art vivant.
«Chaque morceau a sa propre histoire, ses propres émotions, sa propre ambiance», rappelle le saxophoniste et ces histoires sont racontées avec retenue, cohérence et une conviction tranquille.
En définitive, Foolin’ Myself rappelle une évidence: il y aura toujours une place pour la belle musique. Cette beauté est la traduction directe de l’âme de l’artiste, de sa manière singulière de transformer le son en sens. C’est ce qui rend une voix immédiatement reconnaissable parmi tant d’autres.
En associant le langage du post-bop à une sensibilité européenne clairement assumée, Max Kochetov s’inscrit non pas en marge, mais au cœur même du jazz contemporain. Foolin’ Myself est, sans conteste, un album de jazz du XXIe siècle, réfléchi, ouvert et profondément humain. Et il laisse entrevoir une trajectoire artistique appelée à compter durablement dans le paysage jazz international.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 20th 2026
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To buy this album (january 30, 2026)
Musicians :
Max Kochetov Soprano Saxophone
Katarina Kochetova Piano
Hugo Lof Double Bass
Milos Grbatinic Drums
Fabrizio Bosso Trumpet (tracks 2,8)
Ivan Radivojevic (Track 6)
Alex Sipiagin Flugelhorn (Tracks 3,5)
Samuel Blaser Trombone (Tracks 4,9)
All songs composed by Max Kochetov ©&℗ A.MA Edizioni – Produced by A.MA Records For A.MA Edizioni
Co-Producers: Ivan Uzelac & Max Kochetov – Recorded by Danijel Vuković @ FNS Studio. 4-5 Oct 2025
Oslobodjenja 72, Pančevo – Mixed & Mastered by Ivan Uzelac & Max Kochetov
