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Matt Wilson et Good Trouble: quand l’amour devient une manière de faire de la musique
La dernière fois que j’avais écrit sur Matt Wilson et son groupe Good Trouble, c’était en 2024, à l’occasion de la sortie de leur premier album. J’avais alors été sincèrement surpris, et surtout agréablement surpris, par la force de cette première réalisation. Good Trouble révélait d’emblée une formation dotée d’une personnalité affirmée, d’une véritable conscience de l’histoire du jazz et, surtout, d’une capacité assez rare à aborder des questions sérieuses sans jamais alourdir la musique. Le groupe savait défendre une idée sans transformer ses compositions en manifeste. Il pouvait évoquer la politique, la société, la mémoire et l’engagement tout en conservant une forme de joie, de liberté et de spontanéité.
Avec Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces, Matt Wilson et ses compagnons reviennent avec un album qui surprend à nouveau, mais pour une raison différente. Ce qui frappe cette fois, c’est moins la découverte d’un groupe que l’impression d’assister à son approfondissement. Les musiciens se connaissent mieux, les rapports entre eux semblent plus naturels et la musique possède une confiance nouvelle. Elle cherche moins à démontrer quelque chose qu’à créer un espace de rencontre, un endroit où les musiciens peuvent s’écouter, se répondre et construire ensemble une expérience qui dépasse la seule virtuosité instrumentale. Dans un monde saturé de bruit, de tensions et de prises de position permanentes, cette volonté de faire de la musique un lieu de dialogue apparaît presque comme une forme de résistance.
Le titre de l’album fournit d’ailleurs la meilleure clé pour comprendre cette démarche. Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces reprend une idée attribuée au grand poète soufi Rumi, pour qui l’amour constitue le tout tandis que nous n’en sommes que les fragments. Matt Wilson ne transforme pas cette pensée en slogan. Il en fait plutôt le principe discret d’un album qui parle de relations humaines, de confiance et de communauté sans jamais sombrer dans la naïveté. Rien, dans cette musique, ne laisse penser que les difficultés du monde contemporain auraient disparu. Wilson semble poser une question plus intéressante : que peut encore construire l’être humain au milieu de l’incertitude, de la division et de l’inquiétude ? Sa réponse passe par la musique, bien sûr, mais aussi par l’idée toute simple que les individus peuvent encore se réunir, s’écouter et partager quelque chose.
Cette approche paraît particulièrement cohérente avec le parcours d’un musicien qui, depuis près de trois décennies, construit autour de lui une véritable famille musicale. Matt Wilson est batteur et compositeur, mais réduire son rôle à ces deux fonctions serait passer à côté de l’essentiel. Son travail de chef d’orchestre repose moins sur la volonté d’imposer une vision personnelle que sur sa capacité à réunir des personnalités différentes et à leur donner suffisamment d’espace pour exister. C’est une qualité qui n’est pas si fréquente dans le jazz contemporain, où la virtuosité individuelle peut parfois prendre toute la place. Wilson semble au contraire considérer qu’un groupe devient intéressant lorsque chacun de ses membres peut apporter quelque chose que les autres ne possèdent pas.
Cette philosophie apparaît avec une force particulière dans la présence de Dawn Clement, devenue au fil du temps l’un des piliers de l’identité de Good Trouble. Son rôle ne se limite pas à celui d’une excellente pianiste intégrée à un ensemble déjà solide. Son jeu et sa présence vocale modifient la température émotionnelle de la musique. Clement possède cette qualité difficile à définir qui consiste à être expressive sans jamais être démonstrative, sensible sans devenir sentimentale. Son piano apporte une profondeur harmonique et une intimité qui donnent aux compositions de Wilson une dimension presque conversationnelle. Sa voix, elle, ajoute une fragilité et une chaleur qui éloignent l’album de la simple sophistication du jazz d’ensemble. Good Trouble ressemble ainsi moins à un quintette réuni autour d’un leader qu’à une communauté de musiciens qui ont appris à respirer ensemble.
Jeff Lederer et Tia Fuller participent tout autant à cette identité. Lederer compte depuis longtemps parmi les collaborateurs les plus proches de Wilson et son jeu associe une intelligence très précise à une chaleur qui laisse toujours la porte ouverte à l’imprévu. Il possède cette capacité à faire avancer une pièce sans donner l’impression de la pousser. Fuller apporte une énergie différente, plus expansive, particulièrement évidente dans les moments où son saxophone alto passe d’une expression lyrique à une intensité presque brûlante. Pourtant, cette puissance ne déséquilibre jamais l’ensemble. Avec Lederer, elle forme une ligne mélodique qui peut dialoguer, se provoquer et se compléter, tandis que Wilson et Clement construisent derrière eux une assise suffisamment souple pour accueillir ces échanges.
Ben Allison demeure lui aussi un élément essentiel de l’architecture du groupe. Sa présence rappelle que Good Trouble ne fonctionne pas selon une formule figée. L’ensemble peut évoluer, accueillir de nouvelles influences et modifier ses équilibres sans perdre son identité. C’est sans doute l’une des différences les plus intéressantes entre le disque de 2024 et celui-ci. Les musiciens ont eu le temps de comprendre les réflexes des autres, leurs silences, leurs accélérations, leurs hésitations et leurs façons de laisser une phrase en suspens. Cette connaissance mutuelle produit une forme de liberté qui ne s’obtient pas simplement par la technique. Elle naît de la confiance.
Le premier Good Trouble, paru en 2024, trouvait une partie de son inspiration dans la figure de John Lewis et dans son célèbre appel à entrer dans le « good trouble », cette nécessité de déranger l’ordre établi lorsque la justice l’exige. Wilson avait transformé cette notion en une réponse musicale à une société de plus en plus fragmentée. Le groupe opposait au cynisme une forme de positivité et cherchait dans l’histoire du jazz les moyens de parler du présent sans se contenter de le commenter. L’engagement était évident, mais il n’écrasait jamais la musique. C’était précisément l’une des réussites de l’album : faire coexister la conscience politique et le plaisir musical.
Le nouvel album déplace légèrement cette perspective. Si le premier disque parlait davantage de résistance, Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces parle de connexion. Le changement est discret mais essentiel. Wilson ne se demande plus seulement comment la musique peut répondre au conflit. Il cherche à comprendre comment elle peut maintenir les liens entre les individus lorsque le conflit finit par devenir une réalité quotidienne. Ce déplacement donne au projet une dimension particulièrement actuelle. Il ne s’agit plus uniquement de dire non à quelque chose, mais de réfléchir à ce que l’on peut continuer à construire ensemble.
Cette question traverse aujourd’hui une grande partie de la création artistique. Musiciens, écrivains, cinéastes et plasticiens sont confrontés à une époque marquée par la polarisation politique, l’anxiété sociale et une impression persistante de fragmentation. Le jazz possède une relation particulière avec ces préoccupations parce que son histoire est elle-même intimement liée aux transformations sociales et culturelles américaines. Certains artistes choisissent la confrontation directe, d’autres la colère, la satire ou la protestation. Terri Lyne Carrington a ainsi exploré différentes formes de résistance en mêlant jazz, funk et réflexion politique. Wilson adopte une autre stratégie. Il ne détourne pas les yeux du désordre ambiant, mais il refuse de lui accorder le monopole de l’imaginaire artistique.
C’est dans ce contexte que le choix de l’amour prend tout son sens. L’idée aurait pu donner naissance à un album sentimental, voire excessivement optimiste. Il n’en est rien. Wilson est suffisamment expérimenté pour savoir que l’amour intéressant en musique n’est pas nécessairement celui des chansons romantiques. Il s’agit ici d’une forme d’attention portée aux autres, de la reconnaissance d’une interdépendance. Les musiciens ont besoin de leurs partenaires, les communautés se construisent dans la durée et la musique peut offrir un espace temporaire où l’on retrouve une sensation devenue rare : celle d’être réellement présent avec d’autres personnes.
Wilson a expliqué son désir de réaliser un album centré sur l’amour par le sentiment de gratitude qu’il éprouve envers sa communauté musicale, son parcours professionnel et sa famille. Cette position pourrait sembler simple. Elle est en réalité assez courageuse dans un environnement artistique où la gravité, la colère et la dénonciation sont parfois considérées comme les seules réponses légitimes à une époque troublée. Wilson ne prétend pas que la musique puisse régler les problèmes politiques. Il propose quelque chose de plus modeste, mais peut-être plus durable : rappeler aux auditeurs ce que signifie être ensemble.
Cette nuance explique une grande partie de la réussite émotionnelle du disque. La joie y est omniprésente, parfois même débordante, mais elle ne paraît jamais artificielle parce qu’elle s’accompagne d’une conscience très nette de ce qui rend cette joie difficile. La musique peut être tendre, généreuse et exubérante sans perdre son exigence d’écriture. Wilson laisse suffisamment d’air autour de ses compositions pour que les interprètes puissent réellement les habiter. Il ne cherche pas à contrôler chaque détail. Il crée les conditions permettant aux musiciens de faire vivre les morceaux.
C’est précisément à cet endroit que son travail de batteur devient particulièrement remarquable. Wilson a toujours refusé de réduire la batterie à sa fonction métronomique. Sur ce nouvel album, il travaille souvent davantage comme un percussionniste que comme un batteur traditionnel, en sculptant la texture, l’espace et le mouvement. Un accent presque imperceptible peut modifier la direction d’une phrase, tandis qu’un silence peut produire davantage de tension qu’une démonstration de puissance. Son jeu donne parfois l’impression qu’il dessine l’espace dans lequel les autres musiciens évoluent tout en restant constamment attentif à leurs réactions.
C’était déjà l’une des qualités qui m’avaient frappé lors de ma première écoute de Good Trouble en 2024. J’avais alors souligné la qualité de construction de l’album, la beauté de certains passages poétiques et la manière dont Wilson parvenait à intégrer l’histoire du jazz dans une écriture contemporaine. J’avais également noté qu’il semblait parfois davantage percussionniste que batteur, utilisant son instrument avec une finesse particulière et un sens presque instinctif de l’espace. Après avoir entendu Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces, je ne reviendrais pas sur cette appréciation. Au contraire, le nouvel album montre encore plus clairement que la grande force de Wilson réside peut-être dans sa capacité à faire ressortir les qualités des autres.
Le choix du répertoire confirme cette ouverture. Le disque accueille notamment Black Fire d’Andrew Hill, figure majeure de l’avant-garde jazz des années 1960, mais fait également une place à I Won’t Back Down de Tom Petty. Sur le papier, le rapprochement pourrait sembler improbable. Dans l’univers de Wilson, il paraît pourtant parfaitement naturel. Il ne considère pas l’histoire du jazz comme une collection de territoires séparés et protégés. Il y voit une matière vivante, susceptible d’être réinterprétée et transformée par ceux qui la reçoivent.
La présence de Tom Petty n’est donc pas une curiosité destinée à attirer l’attention. Elle révèle plutôt une conception ouverte du répertoire. Ce qui intéresse Wilson n’est pas l’étiquette musicale attachée à une composition, mais ce qu’elle peut encore dire lorsqu’elle passe entre les mains de nouveaux interprètes. Cette même liberté permet à des références liées à Jack DeJohnette et aux compositions originales de Wilson de cohabiter sans difficulté. Ce qui rassemble ces morceaux n’est pas un style unique, mais une manière de les écouter et de les faire vivre.
C’est aussi à ce moment que la maturation de Good Trouble devient la plus perceptible. Le groupe ne cherche pas à reproduire l’effet de surprise de son premier album. Il paraît suffisamment sûr de lui pour prendre des risques. Cette confiance n’a rien de confortable au mauvais sens du terme. Elle ressemble plutôt à la liberté de musiciens qui se connaissent assez bien pour anticiper une réaction sans jamais pouvoir prévoir exactement ce qu’elle produira. Le résultat est une musique plus souple, plus respirée et, paradoxalement, plus audacieuse.
Dawn Clement joue un rôle déterminant dans cette évolution. Sa voix peut transformer la perception d’un passage simplement en modifiant sa couleur émotionnelle, tandis que son piano apporte une profondeur harmonique qui permet aux compositions de Wilson de conserver leur intimité. Tia Fuller introduit une énergie plus large et parfois plus incisive. Jeff Lederer apporte le contraste, le dialogue et une forme d’imprévisibilité. Ben Allison maintient l’équilibre de l’ensemble sans jamais se contenter d’un rôle fonctionnel. Au centre, Wilson organise tout cela avec suffisamment de discrétion pour que le groupe ne donne jamais l’impression de fonctionner autour d’un seul ego.
Cette manière de diriger constitue peut-être la véritable signature de Matt Wilson. Le leader n’a pas nécessairement besoin d’être le musicien le plus spectaculaire. Il peut aussi être celui qui comprend comment créer les conditions permettant aux autres de donner le meilleur d’eux-mêmes. Wilson semble avoir compris depuis longtemps qu’un groupe gagne en richesse lorsque chaque musicien possède la liberté de faire entendre une personnalité reconnaissable.
Cette générosité traverse tout l’album. Elle est présente dans les arrangements, dans l’espace laissé aux improvisations, dans la manière dont les musiciens se répondent et jusque dans la philosophie générale du projet. Même lorsque l’écriture devient complexe, la musique ne cherche jamais à mettre l’auditeur à distance. Wilson semble savoir que l’accessibilité n’est pas l’ennemie de l’exigence et que l’on peut proposer une musique sophistiquée sans la transformer en exercice réservé aux spécialistes.
Cette question est devenue particulièrement importante dans le jazz contemporain. Les musiciens techniquement exceptionnels sont nombreux et les projets ambitieux ne manquent pas. Ce qui est plus difficile à trouver, c’est une musique qui donne véritablement le sentiment que ceux qui la jouent aiment être ensemble. Good Trouble possède cette qualité. Elle s’entend dans les échanges, dans les silences, dans les moments où Wilson se retire légèrement et dans la manière dont Clement, Fuller ou Lederer peuvent infléchir la trajectoire d’une composition sans jamais fragiliser l’équilibre collectif.
L’album peut donc être entendu à deux niveaux. Il fonctionne d’abord comme un très bon disque de jazz, solidement joué, mélodiquement riche et immédiatement accueillant. Mais il contient aussi, sous cette surface musicale, une réflexion sur la manière dont les individus peuvent continuer à vivre ensemble. Wilson n’a pas besoin de transformer cette réflexion en discours. Les musiciens la font entendre à travers leur manière de jouer.
C’est ce qui rend la référence à Rumi particulièrement pertinente. Si nous ne sommes que des fragments d’un ensemble plus vaste, alors l’idée d’une musique fondée sur l’écoute mutuelle prend une signification particulière. Les musiciens trouvent leur pleine expression dans leur relation aux autres. Les compositions prennent une nouvelle dimension grâce à l’interprétation. Le groupe lui-même n’existe véritablement qu’à travers la relation qu’il entretient avec son public. Tout repose finalement sur la capacité des individus à comprendre que leur singularité ne disparaît pas lorsqu’ils entrent en relation avec les autres. Elle peut au contraire devenir plus forte.
Dans cette perspective, Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces n’est donc pas une fuite hors du monde. C’est une manière de lui répondre. Wilson ne prétend pas que les divisions politiques, les tensions sociales ou les inquiétudes individuelles se soient évanouies. Il refuse simplement de leur laisser le dernier mot.
Il aurait été facile de consacrer un album entier à la colère, surtout après les années de tensions politiques et culturelles que nous avons traversées. Il aurait été tout aussi facile de se réfugier dans la nostalgie, en transformant l’histoire du jazz en territoire protégé contre les incertitudes du présent. Wilson choisit une troisième voie. Il regarde le passé sans y vivre, il observe le présent sans s’y enfermer et il s’intéresse surtout à ce que les êtres humains peuvent encore construire ensemble.
Le résultat est joyeux sans être frivole, sérieux sans être pesant et politique sans devenir une leçon de politique. Surtout, il demeure profondément musical. Cette précision peut sembler évidente, mais elle est essentielle. Les idées de Wilson ne fonctionneraient pas si les compositions, les arrangements et les interprétations ne possédaient pas leur propre force. Le message n’a de portée que parce que la musique donne envie de l’écouter.
C’est pourquoi il faut probablement éviter de découvrir cet album une seule fois avant de passer à autre chose. Je conseillerais au contraire plusieurs écoutes, en résistant à la tentation de le considérer simplement comme la suite de Good Trouble. Le premier disque avait présenté un groupe avec une identité forte et une intention claire. Le nouveau montre ce que cette identité devient lorsqu’elle a eu le temps de mûrir.
Une attention particulière mérite d’être portée aux échanges entre Clement et Wilson, aux personnalités contrastées de Fuller et Lederer et au travail de la section rythmique. Il est particulièrement intéressant d’observer la manière dont celle-ci crée de l’espace plutôt qu’elle ne cherche simplement à le remplir. Cette qualité peut facilement passer inaperçue lors d’une première écoute, mais elle devient de plus en plus évidente lorsque l’on revient au disque.
Il est également intéressant de modifier les conditions d’écoute. L’album fonctionne parfaitement comme un disque de jazz que l’on peut écouter immédiatement, mais il révèle davantage de détails lorsque l’on prend le temps de se concentrer sur les arrangements et sur les conversations qui se déroulent à l’intérieur des morceaux. Sa chaleur est immédiate, mais son architecture se découvre progressivement. C’est précisément le genre de disque qui gagne à être réécouté plutôt qu’à être consommé rapidement.
Lorsque j’avais écrit sur Matt Wilson et Good Trouble en 2024, j’avais été très agréablement surpris. Je ne retirerais aujourd’hui aucun élément essentiel de cette première impression. Le groupe a mûri, mais cette maturité n’a pas réduit sa curiosité. Elle n’a pas non plus diminué sa générosité. Au contraire, les musiciens semblent désormais plus sûrs d’eux, plus connectés et davantage disposés à se faire confiance.
C’est ce qui fait de Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces bien plus qu’un deuxième album réussi. Le disque apporte la preuve que Good Trouble est devenu une véritable communauté musicale, capable d’évoluer sans perdre les qualités qui avaient rendu le premier album si convaincant.
Matt Wilson passe depuis des décennies à réunir les différents fragments de son univers musical. Sur ce disque, cette philosophie devient particulièrement lisible. L’histoire du jazz, la composition contemporaine, l’expérience personnelle, l’amitié, la famille et la conscience sociale ne sont plus des éléments séparés. Ils deviennent les composantes d’une même conversation. Rien n’a besoin de dominer parce que chaque voix possède sa fonction dans l’ensemble. C’est finalement ce qui rend l’album aussi convaincant. Wilson ne présente pas la musique comme une solution aux problèmes du monde et ne prétend pas qu’une belle interprétation puisse effacer la souffrance. Ce qu’il propose est plus modeste et, pour cette raison même, plus crédible : un endroit où les individus peuvent se rencontrer, écouter, respirer et se souvenir qu’ils ne sont pas seuls.
Dans un paysage musical parfois dominé par la virtuosité, la nouveauté et la nécessité permanente de se distinguer, il y a quelque chose de presque subversif dans le fait de réaliser un album dont l’ambition essentielle est de rapprocher les êtres humains. Matt Wilson et Good Trouble y parviennent avec une intelligence remarquable, un humour discret, une maîtrise instrumentale exceptionnelle et surtout une affection évidente pour la musique et pour ceux qui la rendent possible.
J’avais été impressionné par Good Trouble en 2024. Après avoir entendu Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces, cette impression s’est transformée en conviction. Le groupe a dépassé le stade de la formation intéressante et prometteuse pour devenir une communauté musicale véritablement singulière. Sa maturité ne s’est pas construite au détriment de la curiosité, et son ambition n’a pas étouffé son humanité. C’est peut-être là, finalement, le plus beau résultat de ce disque. Matt Wilson ne cherche pas à démontrer que la musique peut sauver le monde. Il rappelle quelque chose de plus simple : tant que des êtres humains acceptent de s’écouter, de laisser de la place aux autres et de construire ensemble, tout n’est pas perdu. Dans une époque qui donne souvent l’impression de vouloir transformer chaque différence en fracture, cette proposition paraît étonnamment actuelle.
Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces porte donc bien son titre. Les individus sont des fragments, les musiciens aussi, et la musique n’acquiert sa pleine dimension que lorsqu’ils acceptent de se rejoindre. Good Trouble n’efface pas les différences entre ses membres. Il les organise, les met en dialogue et leur permet de produire quelque chose qui serait impossible à obtenir séparément.
Après trois décennies consacrées à la musique, Matt Wilson semble avoir trouvé une manière particulièrement juste de résumer ce qui l’intéresse: non pas prendre toute la place, mais créer suffisamment d’espace pour que les autres puissent exister. Dans le jazz comme dans la vie, ce geste est loin d’être anodin. Il demande de l’écoute, de la confiance et une certaine générosité. C’est précisément cette générosité qui fait de ce nouvel album une réussite. Il ne cherche ni à impressionner à tout prix, ni à donner une leçon, ni à prédire l’avenir. Il propose simplement une musique profondément vivante, consciente de son histoire et attentive au présent, qui rappelle que l’on peut encore construire quelque chose ensemble même lorsque le monde semble nous pousser dans des directions opposées.
Et c’est peut-être pour cela que Good Trouble mérite aujourd’hui d’être considéré non plus comme une découverte intéressante, mais comme l’une des formations qui ont trouvé leur propre langage. Avec Love Is the Whole Thing, We Are Only Pieces, Matt Wilson et ses compagnons ne se contentent pas de confirmer les promesses de leur premier album. Ils montrent qu’ils ont compris quelque chose de plus difficile: comment transformer une idée en expérience musicale, comment transformer des individualités en communauté et comment parler du monde sans cesser de faire de la musique.
Dans le contexte actuel, cette ambition peut sembler modeste. Elle est en réalité considérable. Faire en sorte que des personnes différentes puissent se retrouver dans un même espace, écouter les mêmes sons et accepter pendant quelques instants de ne plus être séparées les unes des autres constitue déjà une forme de réponse. Matt Wilson ne prétend pas avoir trouvé la solution aux fractures de notre époque. Il propose simplement de ne pas les laisser nous empêcher de nous rencontrer. Et, au fond, c’est peut-être exactement ce dont nous avons besoin d’entendre davantage.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 25th, 2026
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Musicians :
Tia Fuller, alto saxophone (2.4.7.10)
Anisha Rush, alto saxophone (1.2.3.7.10)
Dawn Clement, piano, voice Synthetiser
Jeff Lederer, tenor saxophone
Ben Allison, acoustic and Hofner electric bass
Matt Wilson, drums
Track Listing :
Wind Spirit
Fuller Love (In Case You Missed It)
I Won’t Back Down
Black Fire
Joonam
Anyone Who Had A Heart
Welcome Table
Green Al
Festival
Love Is The Whole Thing, We Are Only Pieces
Palmetto Records – PM22013 – Recorded January 3-4 and May 2, 2026
