| Jazz |
Le seul endroit d’Écosse que j’ai véritablement connu était Aberdeen, ville portuaire située à l’extrémité septentrionale du pays, où je me suis rendu un mois de décembre, il y a de nombreuses années. Le vent y était glacial, presque matériel, de ce froid qui semble traverser les vêtements pour atteindre directement les os. Pourtant, la ville et les paysages qui l’entouraient exercèrent immédiatement sur moi une fascination singulière. J’étais venu réaliser quelques images pour une chaîne de télévision étrangère et ne devais y rester qu’une semaine. Aberdeen et les habitants que j’y rencontrai nous décidèrent finalement de prolonger le séjour à deux semaines. La chaleur humaine de la population contrastait de manière presque irréelle avec la rigueur du climat. Durant ces journées, j’assistai également à plusieurs concerts de musiciens locaux. Ce qui me frappa alors fut leur niveau musical. Rien de provincial dans leur manière de jouer, aucune impression d’entendre des artistes se contentant d’imiter ce qui se faisait ailleurs. Il y avait de l’assurance, de la personnalité et surtout une identité musicale profondément affirmée.
Bien des années plus tard, au printemps 2025, l’Écosse me revint à l’esprit à travers l’album d’un musicien de ce pays que je découvrais alors pour la première fois: le saxophoniste et compositeur Matt Carmichael. Son remarquable Dancing with Embers retint immédiatement mon attention, et j’en rendis compte ici : Paris-Move – Matt Carmichael, Dancing with Embers. J’y entendais un jeune artiste déjà capable de construire un univers musical singulier à partir de plusieurs traditions, mêlant jazz, musique populaire et influences classiques sans jamais réduire sa musique à un simple exercice de fusion stylistique. Son écriture possédait une forme d’évidence, un instinct mélodique certain et la conscience que l’atmosphère peut compter autant que la virtuosité. Le temps a passé et, tandis que l’été a commencé à céder la place à l’automne, un nouvel album de Matt Carmichael vient de paraître. Held in the Dark se présente autrement. Dès les premières notes, on comprend que le musicien a gagné en assurance, non pas nécessairement en jouant plus fort ou avec davantage de démonstration, mais en accordant une confiance accrue à ses propres intuitions musicales. Son langage s’est affirmé tout en devenant, paradoxalement, plus vulnérable. Les influences folk et classiques demeurent, parfois manifestes, parfois presque subliminales, mais une veine émotionnelle plus sombre traverse désormais les compositions.
Red Sky constitue le premier signe incontestable de cette évolution. Le titre évoque déjà un paysage transformé par une lumière changeante, et la musique épouse cette image avec un caractère plus sombre et nostalgique qu’une grande partie des œuvres précédentes de Carmichael. Certains éléments rythmiques s’orientent vers le rock et confèrent au morceau une pulsation plus charpentée, mais l’essentiel se joue dans le saxophone. Carmichael y joue avec une ouverture qui retient immédiatement l’attention. Son timbre peut être chaleureux et lyrique, mais il possède aussi quelque chose de dénudé, comme si l’instrument était invité à révéler ce que les mots ne parviennent pas tout à fait à dire. La technique n’est jamais utilisée comme un rempart. Elle est bien présente, naturellement, mais demeure au service de l’émotion, et non l’inverse.Cette distinction est essentielle. Nombre de saxophonistes sont capables de produire des prestations techniquement impressionnantes ; interpréter une composition personnelle avec un tel degré de transparence émotionnelle relève cependant d’une tout autre démarche. Carmichael sait qu’une mélodie peut être façonnée par l’hésitation, le souffle, le silence et la retenue. Une note n’a pas toujours besoin d’être portée à son intensité maximale. Parfois, sa fragilité en dit davantage. Dans Held in the Dark, il semble s’intéresser de plus en plus à cet espace où le saxophone cesse d’être seulement un instrument d’improvisation pour devenir une voix capable de porter la mémoire.La profondeur de l’album est manifestement liée aux circonstances qui l’ont inspiré. Held in the Dark est une œuvre profondément personnelle, qui reflète l’expérience d’avoir accompagné un proche confronté à des problèmes de santé persistants, tout en affrontant les territoires émotionnels complexes de l’isolement, de la résistance et de l’espoir. Pourtant, l’album ne ressemble jamais à un journal intime malencontreusement rendu public. C’est l’une de ses grandes forces. Carmichael transforme l’expérience personnelle en langage musical au lieu de chercher à l’expliquer. L’auditeur conserve ainsi la liberté d’entrer dans la musique sans qu’on lui dicte ce qu’il devrait ressentir.
C’est aussi à cet endroit que le paysage écossais devient, pour moi, impossible à dissocier de cette musique. Après avoir parcouru à pied certaines campagnes écossaises, il m’est difficile de ne pas associer quelques-uns de ces sons à ces espaces immenses, parfois austères. Non pas l’Écosse de carte postale, mais l’Écosse vécue : le vent, la distance, les ciels changeants, les sols accidentés, le silence et, soudain, la chaleur. La musique de Carmichael semble comprendre cette contradiction. La beauté n’a pas nécessairement besoin d’être confortable. La solitude peut être à la fois menaçante et apaisante. Un paysage peut vous faire éprouver votre petitesse tout en vous donnant, dans le même mouvement, le sentiment d’être plus intensément vivant.
À certains moments, en écoutant Held in the Dark, j’imagine presque des fragments de musique s’échapper d’un pub dans la nuit, franchir une porte ouverte et se disperser dans l’air froid avant de disparaître. La scène est sans doute imaginée, mais elle paraît étrangement juste. La musique de Carmichael entretient un lien avec la tradition sans éprouver la moindre nostalgie à son égard. Elle sait d’où elle vient, mais ne regarde pas en arrière. C’est également pourquoi je tends de plus en plus à penser que Carmichael s’achemine vers quelque chose de littéraire. L’Écosse a produit, au cours du siècle dernier, un nombre exceptionnel d’écrivains, du roman policier au thriller psychologique, du roman historique aux grandes œuvres littéraires et à la poésie. L’une des constantes de la littérature écossaise réside dans la relation entre le paysage et la vie intérieure. Le décor n’est presque jamais une simple toile de fond. Il devient partie prenante du récit, parfois même un personnage à part entière. J’entends une impulsion comparable dans les compositions de Carmichael. Les lieux que sa musique suggère ne sont pas de simples ornements. Ils portent une information émotionnelle.
L’importance d’un artiste, après tout, ne se mesure pas seulement à sa notoriété. La célébrité est une donnée extérieure. L’art commence ailleurs, dans une capacité plus profonde à absorber l’expérience et à la transformer. Savoir ressentir un lieu, être affecté par un événement, observer les êtres qui nous entourent puis traduire ces impressions en musique constitue l’une des qualités qui distinguent le musicien qui joue de l’artiste qui communique. Held in the Dark est précisément captivant parce que Carmichael tend de plus en plus vers cette seconde catégorie. Son écriture mélodique est au cœur de cette réussite. Ces mélodies ne se contentent pas d’offrir une surface agréable à l’improvisation. Elles construisent des espaces. Elles donnent à l’auditeur la possibilité de commencer à voir plutôt que de simplement entendre. Un mouvement harmonique particulier peut évoquer un paysage ; une modification du rythme peut transformer la température émotionnelle ; l’entrée d’un autre instrument peut soudain faire apparaître une phrase familière sous une lumière différente. La musique fonctionne presque comme un langage cinématographique, sans pour autant recourir aux effets évidents d’une bande originale. L’ensemble instrumental joue lui aussi un rôle déterminant. Held in the Dark réunit des amis de longue date et des collaborateurs issus de la scène musicale écossaise, remarquablement vivante. Les guitaristes Chris Amer et James Mackay, également connu pour son travail avec corto.alto, introduisent de nouvelles couleurs et de nouvelles textures dans le son de Carmichael. Leurs guitares ne se contentent pas d’accompagner le saxophone sur le plan harmonique. Elles participent à la construction de l’atmosphère, ajoutant parfois des strates discrètes, parfois une arête plus incisive. Leur présence élargit le spectre du disque sans jamais en altérer la cohérence.
Le violon de Charlie Stewart ajoute une autre dimension, qui évoque immédiatement le lien entre la musique de Carmichael et la tradition écossaise au sens large, sans pour autant réduire l’album à un exercice de musique folk. Le violon peut se faire intime, lyrique, presque conversationnel ; il devient une composante de la matière émotionnelle plutôt qu’une couleur ajoutée de l’extérieur. La batterie de Stephen Henderson se montre tout aussi attentive au caractère des compositions. Il sait quand créer l’élan et quand se retirer afin de laisser aux mélodies et aux textures l’espace nécessaire pour respirer. Le pianiste Fergus McCreadie apporte une autre voix essentielle au projet. Sa réputation s’est rapidement développée, et à juste titre, mais ce qui importe ici n’est pas le nom inscrit sur le siège du piano. C’est la sensibilité avec laquelle il aborde le matériau de Carmichael. Une compréhension de l’espace et de la couleur harmonique complète le saxophoniste sans jamais entrer en concurrence avec lui. Le bassiste Ali Watson fournit l’assise de l’ensemble, mais son rôle relève lui aussi du dialogue : il permet à la musique de conserver son ancrage tout en laissant au groupe la liberté de se déplacer. Le fait que nombre de ces musiciens se connaissent et jouent ensemble depuis l’adolescence est davantage qu’une anecdote. Cela s’entend. Il existe dans leur interprétation un degré de confiance qu’un studio ne saurait aisément fabriquer. Des musiciens qui ont partagé des années d’expérience développent une intuition commune du tempo, du phrasé et des réactions de leurs partenaires. Ils savent quand avancer, quand disparaître et quand laisser une idée musicale se développer plutôt que de lui apporter immédiatement une réponse.
Ce sentiment de dialogue constitue l’une des qualités les plus séduisantes de l’album. Held in the Dark ne donne jamais l’impression d’être une succession de musiciens attendant chacun leur tour. Il ressemble à une conversation. Les compositions en constituent l’architecture, mais, à l’intérieur de cette structure, les interprètes demeurent libres de se répondre. Il en résulte une musique qui paraît écrite sans jamais devenir rigide, improvisée sans jamais perdre sa direction. Pour la première fois, Carmichael a également travaillé en studio avec la chanteuse, compositrice et musicienne canadienne Michelle Willis, qui intervient comme coproductrice. Désormais installée en Écosse, Willis apporte une perspective nourrie par un univers musical qui dépasse le jazz, notamment à travers ses collaborations avec des artistes tels que David Crosby et Becca Stevens. Sa contribution est importante parce qu’elle semble avoir encouragé Carmichael à regarder au-delà des frontières familières du genre. Le disque demeure profondément lié au jazz, mais il ne se laisse pas enfermer dans son vocabulaire. Cette perspective extérieure a peut-être offert à Carmichael une liberté artistique supplémentaire. Il y a dans Held in the Dark quelque chose de moins protégé, comme si le musicien se sentait désormais plus à l’aise pour laisser coexister toutes ses influences sans avoir à les justifier. Musique folk, musique classique, jazz, rock et intimité propre à la tradition de la chanson d’auteur ne sont pas présentés comme des catégories séparées. Elles appartiennent simplement à un même langage musical.
C’est de cette façon que l’album devient particulièrement intéressant dans le contexte du jazz contemporain. Carmichael ne cherche pas à démontrer combien de styles il est capable d’intégrer à un même disque. Il ne tente pas davantage de rendre sa musique plus accessible en la simplifiant. Il considère plutôt le genre comme un vocabulaire et non comme un ensemble de règles. Ce sont les compositions qui déterminent ce dont elles ont besoin, et les musiciens y répondent. L’atmosphère plus sombre de Held in the Dark ne devient donc jamais oppressante. Même lorsque la musique explore l’incertitude et l’isolement, un mouvement demeure. L’espoir est présent, mais il ne s’agit pas de cet espoir facile et triomphant qui surgit avec l’accord final et résout tout. Il est plus fragile. Il réside dans la persistance, dans la décision de continuer à avancer, dans ces petits moments de beauté qui demeurent possibles lorsque les circonstances deviennent difficiles. Cet équilibre émotionnel est l’une des raisons pour lesquelles l’album continue de m’accompagner. Carmichael ne force jamais l’expression de ses sentiments. Il les laisse apparaître progressivement. Sa musique peut être intime sans devenir sentimentale, mélancolique sans céder à la lourdeur, lyrique sans sombrer dans une joliesse gratuite. Une véritable discipline se tient sous l’émotion. Et puis il y a de nouveau le saxophone. Le jeu de Carmichael a acquis un remarquable sens du récit. Il ne semble pas chercher à remplir chaque espace disponible. Il utilise au contraire le silence et les dynamiques comme des éléments de la narration. Son son peut être suffisamment doux pour contraindre l’auditeur à se rapprocher, puis gagner soudainement en intensité sans rompre l’atmosphère. Cette capacité à maîtriser la perspective émotionnelle est en train de devenir l’une de ses signatures.
Il serait tentant de qualifier simplement cette musique de belle, mais le mot serait trop facile. La beauté est bien présente dans Held in the Dark, mais il y a aussi l’incertitude, l’obscurité et la tension. Carmichael semble avoir compris que ces éléments peuvent coexister. En réalité, ils ont souvent besoin les uns des autres. Une mélodie lumineuse ne signifie pas la même chose après un passage plus sombre. Un instant de chaleur prend davantage de poids lorsque la musique environnante nous a fait ressentir le froid.
C’est peut-être une autre raison pour laquelle mes pensées reviennent à l’Écosse chaque fois que j’écoute cet album. Mon expérience d’Aberdeen fut brève, mais elle a laissé une empreinte. Je me souviens du froid, du vent, de la ville, des paysages environnants et, surtout, des habitants. Je me souviens avoir découvert des musiciens dont les noms ne signifiaient rien pour moi à l’époque, mais dont le talent imposait immédiatement le respect. Des années plus tard, je me retrouvai à nouveau confronté à un musicien écossais par l’intermédiaire d’un enregistrement, et une fois encore j’eus le sentiment qu’il se passait là quelque chose de particulier. Held in the Dark renforce cette impression. L’Écosse possède une culture musicale qui semble capable de faire cohabiter tradition et expérimentation. Carmichael appartient à une génération qui n’a pas à choisir entre le passé et le présent. Il peut puiser dans la musique folk, la composition classique et le jazz tout en demeurant pleinement contemporain. Plus important encore, il est en train de développer une voix qui lui appartient. C’est toujours là que se situe la véritable épreuve. Les influences sont inévitables ; l’originalité naît de la manière dont un artiste les transforme. Carmichael rassemble ces éléments pour en faire quelque chose de personnel, mélodique et d’une grande précision émotionnelle. Il ne se contente plus de refléter l’environnement musical qui l’entoure. Il commence à définir sa propre place au sein de celui-ci.
Held in the Dark apparaît ainsi moins comme un aboutissement que comme un seuil. C’est l’œuvre d’un musicien qui a gagné en assurance sans perdre sa curiosité, qui est devenu plus personnel sans devenir replié sur lui-même et qui comprend que la maturité musicale ne consiste pas nécessairement à jouer davantage de notes ou à multiplier les déclarations. Elle peut aussi consister à savoir ce qu’il vaut mieux laisser inexprimé. Pour moi, c’est là que réside la véritable force de cet album. Matt Carmichael se rapproche de plus en plus d’une forme de littérature musicale, dans laquelle les notes suggèrent des lieux, des êtres et des souvenirs sans jamais les décrire littéralement. Sa musique laisse une place à l’imagination de l’auditeur. Elle n’impose pas une image ; elle permet à celle-ci d’apparaître. La grandeur d’un artiste ne se mesure jamais à la reconnaissance, aux récompenses ou à la réputation. Elle tient à sa capacité à transformer l’expérience en quelque chose qui puisse lui survivre. Carmichael a pris une période de sa vie difficile et profondément personnelle pour en faire une musique ouverte à quiconque accepte de l’écouter. Ce n’est pas une mince réussite.
Held in the Dark est un disque consacré à l’incertitude, mais ce n’est pas un disque incertain. Il sait ce qu’il veut dire. Il s’exprime par la mélodie, la texture, le silence, les interactions entre les musiciens et par un saxophone dont la voix s’est considérablement singularisée. Il parle à travers la complicité de musiciens qui ont grandi ensemble. Il parle à travers une production qui laisse aux compositions l’espace nécessaire pour respirer. Et, quelque part sous tout cela, demeure la présence de l’Écosse : non comme un cliché, mais comme un paysage de mémoire, de climat, de solitude et de résilience.
Lorsque je suis arrivé à Aberdeen, je pensais y rester une semaine. J’y suis resté deux. Je ne savais pas alors que cet endroit demeurerait dans ma mémoire, ni que, bien des années plus tard, un autre musicien écossais ferait ressurgir, par la musique, une part de cette sensation. Matt Carmichael est désormais allé plus loin que le simple fait de me rappeler ce pays. Avec Held in the Dark, il a créé un univers musical qui me donne envie d’y retourner. C’est, à mes yeux, l’un des signes les plus sûrs qu’un artiste mérite d’être suivi. Non parce que sa musique vous indique où aller, mais parce qu’elle vous donne envie de découvrir ce qui se trouve au-delà de la composition suivante.
Held in the Dark laisse cette porte ouverte. Et Matt Carmichael devient progressivement l’un de ces musiciens dont la prochaine étape importe.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 15th, 2026
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Musicians :
Matt Carmichael – tenor saxophone, piano (6)
Charlie Stewart – violin
Chris Amer – guitars
James Mackay – guitars
Fergus McCreadie -piano
Ali Watson – bass
Stephen Henderson – drums
Tom Gibbs – clarinet
Track Listing :
Red Sky
Morning Geese
Wide Eyes
Frog Green
Prayer
Golden Moon
Held in the Dark
All music written by Matt Carmichael
Co-produced by Michelle Willis, Matt and band
Recorded in December 2025 by Garry Boyle at Castlesound
Mixed by Euan Burton
Mastered by Peter Beckmann
Supported by Creative Scotland
Published by Faber Alt
Photography and Cover by Camille Lemoine
