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Pour le guitariste américain Mark Tonelli, le Brésil n’est pas simplement une référence stylistique, mais une véritable quête artistique, nourrie sur la durée. Avec son dernier album, Brasiliana, Mark Tonelli s’attaque à un défi ambitieux: revisiter l’esthétique souple et harmoniquement raffinée du jazz brésilien de la fin des années 1950, tout en la filtrant à travers une sensibilité contemporaine et personnelle. Le résultat est un album d’une grande intelligence formelle et d’une indéniable maîtrise, qui convainc sur les plans culturel et conceptuel, même s’il ne pousse pas toujours aussi loin qu’il le pourrait l’audace créative qu’il laisse entrevoir.
Dès les premières mesures, Brasiliana installe un paysage sonore familier aux amateurs de jazz brésilien: chaleur des cordes nylon, pulsation syncopée mais feutrée, accords qui se déploient avec élégance. Pourtant, très vite, un léger décalage s’installe, une inflexion mélodique inattendue, une résolution harmonique différée. C’est là que réside la signature de Tonelli. Plutôt que d’imiter les maîtres brésiliens, il en suggère l’empreinte, comme une trace réinterprétée.
Sur les neuf compositions originales de l’album, six s’ancrent explicitement dans le lien profond qui unit Tonelli au Brésil. Ces pièces se distinguent par une dimension introspective; leurs mélodies intimes et leurs harmonies nuancées évoquent moins un genre qu’une cartographie personnelle faite de rencontres, de lieux, de rêves longtemps entretenus. Certaines plages illustrent particulièrement cette capacité à laisser respirer la ligne mélodique, privilégiant la clarté lyrique à la démonstration virtuose. Le langage harmonique, riche en accords étendus et en suspensions délicates, rappelle l’âge d’or de la bossa nova, mais le tempo émotionnel est plus méditatif.
Les trois autres compositions mettent davantage en lumière les racines jazz du guitariste. L’improvisation y prend plus d’ampleur, le dialogue avec la section rythmique gagne en élasticité. Tonelli construit ses solos avec une logique architecturale précise: motifs fragmentés, développement progressif, montée en intensité maîtrisée. Ses partenaires brésiliens répondent avec finesse, privilégiant la cohésion d’ensemble à l’esbroufe individuelle.
C’est toutefois à partir du deuxième titre que l’ambition de l’album se révèle pleinement. La pièce se déploie dans une construction plus complexe, empruntant discrètement à des procédés répétitifs proches du minimalisme. Les figures harmoniques en boucle créent une tension subtile par variations successives. Dans ce territoire hybride, à la croisée du jazz brésilien, d’une fusion contenue et d’une écriture contemporaine, Tonelli semble particulièrement à son aise. L’effet est presque hypnotique, et l’on se surprend à imaginer ce qu’aurait donné un album explorant plus systématiquement cette voie.
Car c’est peut-être là que réside la principale réserve. Après avoir esquissé des pistes audacieuses, plusieurs morceaux reviennent vers des structures plus convenues: formes thème-solo-thème, développements prévisibles, improvisations soigneusement encadrées. La maîtrise technique demeure irréprochable, mais le sentiment de prise de risque s’atténue. Pour un musicien qui démontre une telle aisance dans la fusion des langages, cette retenue paraît presque prudente. On aurait aimé que Tonelli pousse davantage cette veine de jazz-fusion brésilien, qu’il étire les formes, fracture les cadres, s’aventure vers des territoires harmoniques moins balisés.
Cette retenue influe sur l’impression générale laissée par l’album. Le son est lumineux, l’articulation précise, le phrasé réfléchi. Les voicings témoignent d’une compréhension fine des couleurs harmoniques brésiliennes. Mais cette élégance contrôlée frôle parfois une certaine froideur, et ce qui aurait pu embraser se contente d’une combustion lente.
Le projet gagne cependant en profondeur lorsqu’on le replace dans un contexte plus large. Un documentaire réalisé par le cinéaste brésilien primé Thiago S. Barbosa retrace le rêve, nourri pendant des décennies, de Tonelli de se rendre au Brésil, ainsi que le chemin sinueux qui a conduit à la création de Brasiliana. Prévu pour une sortie après son parcours dans les festivals internationaux, le film inscrit l’album dans une narration plus vaste, celle d’un dialogue interculturel et d’un désir artistique persistant. L’œuvre prend alors la dimension d’un aboutissement personnel autant que musical.
Dans la trajectoire de Tonelli, Brasiliana marque aussi une évolution: là où ses travaux précédents mettaient davantage l’accent sur l’improvisation pure, ce nouvel opus privilégie la structure et la subtilité texturale. Ce déplacement témoigne d’une volonté de dialogue entre traditions, mais pose aussi la question de l’audace que l’artiste est prêt à assumer dans cet entre-deux.
Au final, Brasiliana occupe un espace intermédiaire. Ni révolution du jazz brésilien, ni simple hommage, il s’impose comme une méditation soignée sur l’influence et l’identité musicale. Les amateurs de formes brésiliennes les plus traditionnelles pourront être déroutés par certaines libertés structurelles; les amateurs de jazz y trouveront davantage de matière à explorer.
L’album ne bouleverse pas, mais il interpelle. Pour les étudiants en guitare ou en musicologie, il constitue une porte d’entrée éclairante vers les arcanes harmoniques et rythmiques de la musique brésilienne. Pour un public plus large, il demeure une œuvre élégante et réfléchie, admirable dans son exécution, parfois frustrante dans sa prudence, et d’autant plus intéressante lorsqu’elle frôle les risques qu’elle semble prête, sans toujours oser, à prendre.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 5th 2026
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Musicians :
Mark Tonelli – guitar
Raphael Ferreira – tenor and soprano saxophones
Guilherme Ribeiro – piano (track 2 only)
Richard Metairon – bass
Rodrigo “Digão” Braz – drums
Track Listing :
Velha Alma
Four-Sided Circle
Minha Felicidade E Estar Com Voce
A Solidao Nao Tem Cura
Doi Mas E Bom
Bloco 3m
Praca Jardim Finotti
Twenty One Biscuits
End Of An Era
Recorded by Giulianno Polacco at Faculdade Souza Lima, São Paulo Brazil (2025)
Mixed by Kevin Guarnieri at Mars studios, Decatur, IL, USA, (2025-26)
Additional engineering by Paolo Tonelli
Photography by Guilherme Marques
Released on the Artists Recording Collective (ARC) label, ARC-0094
All compositions by Mark Tonelli
