| Soul Jazz |
Résumé: This Is Neo-Soul mêle les racines soul-jazz des années 1970 à une esthétique contemporaine portée par des musiciens d’élite.
Mark Adams, l’héritier contemporain du son de Roy Ayers
Paru en mars dernier, ce remarquable album n’est parvenu que récemment à notre rédaction, un retard qui, en définitive, lui profite. À l’heure où le mois d’avril s’est trouvé saturé de nouveautés, nous avons fait le choix de le mettre en lumière en mai sur Bayou Blue Radio, où il bénéficiera d’une écoute plus attentive.
Car il faut le dire sans détour: This Is Neo-Soul s’impose comme l’une des propositions les plus abouties et les plus authentiques du genre ces dernières années.
Aux commandes, le claviériste Mark Adams, compagnon de longue date de Roy Ayers, livre une œuvre fidèle à son intitulé, et même au-delà. Autour de lui gravite un collectif impressionnant de musiciens aguerris, issus pour beaucoup de la galaxie Ayers, mais aussi de cercles liés à Nile Rodgers et son groupe Chic, à Lonnie Liston Smith, Luther Vandross, Gloria Gaynor ou encore Chaka Khan.
Le résultat dépasse la simple invitation à l’écoute : il l’impose. Dès les premières mesures, portées par les nappes chaleureuses du Fender Rhodes, des lignes de basse souples et une batterie précise sans ostentation, le disque installe une immédiateté rare. Ici, un morceau mid-tempo creuse un groove hypnotique ; là, une pièce plus rapide, soutenue par des cuivres ciselés, évoque l’urgence dansante du jazz-funk de la fin des années 1970. Ailleurs encore, une composition plus lente déploie une richesse harmonique qui révèle toute la profondeur de l’écriture.
Pendant plus de vingt ans, Mark Adams a occupé une place centrale au sein d’Ubiquity, l’ensemble fondé par Roy Ayers, formation mouvante mais durable à travers laquelle le vibraphoniste a diffusé son univers à l’échelle internationale. Claviériste, arrangeur, pilier de scène, Adams y a façonné un langage qu’il prolonge aujourd’hui : non pas un style figé, mais une pensée musicale articulée autour du groove, de l’espace et du dialogue.
Fidèle à son titre au présent, This Is Neo-Soul ne cède jamais à la nostalgie. Il prolonge un langage vivant, que son auteur a habité pendant deux décennies, et le reformule avec netteté et intention.
La disparition récente de Roy Ayers, à l’âge de 84 ans, confère à l’album une résonance particulière. Mais Adams, épaulé par le producteur David Schwartz, évite l’écueil de l’hommage figé. Tous deux rappellent que ce son n’a jamais été immobile : il constitue un vocabulaire en perpétuelle évolution.
Schwartz en résume les fondements : un triptyque composé de Roy Ayers, Lonnie Liston Smith, et du tandem Gil Scott-Heron / Brian Jackson. C’est de cet équilibre que naît la force du disque : un respect de la tradition qui n’entrave jamais l’élan contemporain.
L’empreinte du jazz y est manifeste, dans l’harmonie, dans l’art de l’improvisation, dans l’interaction collective. Rien d’étonnant à cela : nombre de musiciens issus de la soul et du funk se tournent, au fil du temps, vers le jazz, enrichissant leur langage d’une plus grande subtilité. Cette évolution irrigue l’album de part en part.
«C’est un son typiquement Roy Ayers, enraciné dans les années 1970», explique Adams, «mais nous l’avons authentifié avec les musiciens qui l’ont incarné, et ceux qu’ils ont formés. J’ai joué avec Roy pendant plus de vingt ans; il m’a tout appris. Ce disque se voulait sincère.»
«Ce n’est pas un groupe hommage», renchérit Schwartz. «C’est le groupe, le véritable. Les dépositaires légitimes.» Des musiciens qui n’ont pas appris cette musique dans les livres, mais sur scène, soir après soir, au fil des décennies. Cette transmission directe, de maître à disciple, traverse l’album comme une présence vivante.
Ce qui en résulte échappe à l’imitation. Au-delà des grooves et des arrangements se dégage une qualité intangible : une sensibilité forgée par le temps, la rigueur et l’expérience. La fluidité apparente de la musique masque une construction d’une grande exigence, celle d’un artisanat de haut niveau, fondé sur la précision, la retenue et une profonde écoute mutuelle.
Et pourtant, malgré cette sophistication, le plaisir demeure au cœur du projet. Une joie discrète affleure à chaque instant, dans la chaleur des textures, dans le swing, dans cet élan si caractéristique. Dans un paysage musical souvent fragmenté, This Is Neo-Soul apparaît comme une œuvre cohérente, ancrée et pleinement vivante.
Pour les admirateurs de Roy Ayers, comme pour ceux à qui ces noms parlent encore, l’album ne se contente pas d’honorer une tradition: il la prolonge.
À l’heure des relectures et des pastiches, This Is Neo-Soul se distingue nettement. Il ne reconstitue pas le passé: il en propose une extension assurée, rappelant que certains langages musicaux, lorsqu’ils sont véritablement vécus, ne cessent jamais d’évoluer.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 17th 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Track Listing:
1) Sweet Tears (Ayres) 6:38
2) Don’t Stop the Feeling (Ayres) 4:57
3) Talking Walls (M. Adams) 3:20
4) Expansions (L.L. Smith) 4:51
5) Open Letter (M. Adams) 4:28
6) Don’t Look Back (M. Adams) 5:07
7) Day Dreaming (M. Adams) 4:07
8) Vibrations (Ayres) 3:54
9) Dre’s World (M. Adams) 5:04
10) L.S.S. Groove (M. Adams)
