Maria Schneider – American Crow (FR review)

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Jazz
Maria Schneider – American Crow

Il est des matins où la lumière qui traverse la fenêtre du bureau semble fraîchement frappée, où le murmure de la ville au-dehors paraît pressentir quelque chose avant vous. Ce matin-là, j’ai appuyé sur «lecture» avant même d’avoir posé mon manteau. Les premières notes se sont déployées, sombres et déterminées, et soudain la journée a basculé du côté des possibles. J’admire Maria Schneider depuis des années, mais par un curieux hasard ses albums n’avaient jamais atterri sur mon bureau, jusqu’à aujourd’hui. Ce nouvel EP, dont l’ampleur rivalise avec celle d’un album, n’a rien d’un projet mineur: c’est une méditation pleinement accomplie.

Schneider, à la tête du Maria Schneider Orchestra, formation multi-récompensée aux Grammy Awards, et l’une des compositrices pour grand ensemble les plus singulières de sa génération, conçoit le jazz non comme un simple langage musical, mais comme une langue civique. L’improvisation, suggère-t-elle, est un acte éthique. «L’improvisation invite chacun à remettre en question ses certitudes et offre, par l’écoute, l’opportunité de se découvrir soi-même. Le jazz met en lumière ce que nous laissons nous échapper dans notre monde fragile et fracturé, rendant notre art plus pertinent que jamais.»

Dans American Crow, cette fragilité prend son envol. Dès les premières mesures, les anches graves murmurent sous un accord suspendu des cuivres, et l’ensemble se rassemble comme un ciel en mouvement. Entendez-vous les corbeaux ? Ils tournent dans des harmonies resserrées, d’abord silhouettes lointaines, puis présence insistante. Oiseaux de mauvais augure pour certains, symboles d’intelligence et de survie pour d’autres, ils deviennent ici une figure plus complexe : celle des migrations, forcées, subies ou simplement naturelles. Dans un siècle marqué par les déplacements, des peuples, des espèces, des certitudes, la métaphore s’impose avec évidence.

L’orchestration de Schneider est méticuleuse sans jamais être étouffante. Les flûtesscintillent à la lisière de l’audible. Une trompette bouchée se faufile dans la texture comme une voix solitaire au milieu d’une foule. Les cuivres s’épanouissent non dans la grandiloquence, mais dans le souffle, se dilatant et se contractant avec une patience mareyeuse. En dessous circule un courant rythmique continu, moins un battement qu’une pulsation, comme si la musique possédait son propre système sanguin. Même dans ses passages les plus complexes, l’écriture demeure généreuse, attentive à l’oreille de celui qui écoute. Un dièse ici, un intervalle adouci là: chaque choix est calibré pour sa couleur et sa température émotionnelle.

Une vidéo accompagne l’œuvre et élargit encore son territoire imaginaire, soulignant la sensibilité pluridisciplinaire de la compositrice. Les images de ciel et de mouvement font écho aux formations changeantes de l’ensemble, rappelant qu’il ne s’agit pas seulement d’une composition, mais d’une méditation sur le déplacement, à travers les frontières, les saisons, les paysages intérieurs.

On a beaucoup écrit sur la voix singulière de Maria Schneider, mais ce qui frappe demeure la manière dont sa musique conjugue architecture et intimité : une chorégraphie philosophique du présent. À l’écoute, on pense aux vers dépouillés et interrogatifs de Paul Auster:

Shadow to Shadow
Against the facade of evening:
Shadow fire and silence,
Not even silence, but it is fire…
The shadow
Cast by breath.
To enter the silence of this wall,
I must leave myself behind.

La tension entre présence et effacement qui traverse ce poème trouve un écho dans l’art de Schneider. Sa musique nous invite à abandonner nos certitudes, à habiter l’espace entre le son et le silence. C’est peut-être là sa force politique la plus subtile: non pas le slogan, mais l’attention. Dans une sphère publique fragmentée, l’attention elle-même devient un geste presque radical.

Peu de compositeurs du XXIe siècle ont su unir avec autant d’assurance rigueur intellectuelle et immédiateté émotionnelle. American Crow ne se contente pas de récompenser une écoute attentive; il l’élargit. Dans l’arc lent de ses harmonies et l’élan de son ascension finale, l’œuvre laisse derrière elle non seulement une résonance, mais un espace, un espace pour réfléchir, questionner, sentir l’air se déplacer au-dessus de nous.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 20th 2026

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To buy this album

Website

 

Musicians :

Reeds:
Steve Wilson
Dave Pietro
Rich Perry
John Ellis
Scott Robinson

Trumpets:
Tony Kadleck
Greg Gisbert
Nadje Noordhuis
Mike Rodriguez

Trombones:
Keith O’Quinn
Ryan Keberle
Marshall Gilkes
George Flynn

Accordion: Julien Labro
Guitar: Jeff Miles
Piano: Gary Versace
Bass: Jay Anderson
Drums: Johnathan Blake

Compositions by Maria Schneider

Track Listing :
American Crow is an EP in a creative art piece package (7 x 7″), artwork by Aaron Horkey and design by Cheri Dorr.

  1. American Crow – Mike Rodriguez, trumpet
  2. A World Lost – Jeff Miles, guitar
  3. field recording: American Crow vocalizations
  4. American Crow Revisited (alternate take) Compositions by Maria Schneider

Produced by Brian Camelio & Maria Schneider
Recorded at Power Station, May 26th, 2025
Engineered by Brian Montgomery
Assisted by Ben Miller
Edited and Mixed by Alex Venguer
Mastered by Gene Paul and G&J Audio
American Crow vocalizations recorded by Jay McGowan, Dec. 26, 2019 Tompkins, NY, Macaulay Library, Cornell Lab of Ornithology.
“America Crow” was commissioned by Emory University.
Artwork: Aaron Horkey
Package design: Cheri Dorr
Print production: Franklin Press, Inc.