Mammal Hands – Circadia (FR review)

ACT music – Street date: February 27, 2026
Jazz
Mammal Hands - Circadia

À l’instar de ce qui se passe aux États-Unis, une nouvelle génération de musiciens est en train de prendre son envol en Europe, portée par une ambition artistique forte et une exigence d’écriture remarquable. Au cœur de cette renaissance discrète mais profonde se trouve une scène capable de puiser aussi bien dans la tradition classique que dans l’immédiateté de la pop et l’introspection du folk, le tout rassemblé sous la bannière large et poreuse d’un jazz ultra-contemporain. Parmi les voix les plus éloquentes de ce mouvement figure Mammal Hands, un trio formé à Norwich en 2012, devenu au fil des années emblématique de la manière dont le jazz européen se réinvente au XXIe siècle.

Dès ses débuts, Mammal Hands a laissé entendre qu’il évoluait sur une autre fréquence. Les soutiens précoces de figures prescriptrices telles que Bonobo, Tom Ravenscroft, Jamie Cullum ou Gilles Peterson relevaient moins de l’effet d’annonce que d’une reconnaissance intuitive: celle d’un groupe capable de relier des scènes, des publics et des esthétiques sans jamais diluer son identité artistique. Au fil de cinq albums salués par la critique sur le label Gondwana Records, dont Gift from the Trees (2023), le trio a fédéré un public international fidèle et s’est forgé une solide réputation pour des concerts à la fois intenses, immersifs et presque rituels.

Cette dimension immersive, au cœur de l’ADN de Mammal Hands, atteint aujourd’hui une nouvelle profondeur avec leur arrivée sur le label ACT. Plus qu’un simple changement de maison, ce passage ressemble à une véritable déclaration d’intention. La production, d’un niveau exceptionnel, ne cherche pas à lisser la musique mais à l’ouvrir dans l’espace. L’auditeur se retrouve littéralement au centre du trio, comme si une chaise avait été placée entre les musiciens, chaque pulsation, chaque résonance et chaque inflexion harmonique se déployant de l’intérieur. L’expérience frôle parfois une forme de dystopie sonore, non pas narrative, mais sensorielle, tant elle oblige à quitter toute écoute passive pour une immersion totale.

Les piliers du groupe restent les frères Nick Smart au piano et Jordan Smart au saxophone, dont la complicité quasi télépathique a toujours façonné le son de Mammal Hands. Le départ du batteur Jesse Barrett en 2024 a toutefois imposé un temps de pause et de réflexion. Plutôt que de chercher un remplacement à l’identique, le trio a saisi cette rupture comme l’occasion de questionner sa propre essence. C’est dans ce contexte que Rob Turner est devenu la nouvelle colonne vertébrale rythmique du groupe.
«Nous connaissons Rob depuis le tout début, depuis plus de dix ans», explique Nick Smart. «Nous avons tous grandi au sein de la scène jazz britannique, avec les mêmes intuitions et les mêmes curiosités musicales. Nous devions redécouvrir l’âme de notre musique, et Rob a transformé cette démarche en quelque chose qui préserve notre héritage tout en le faisant évoluer.»

À la première écoute, la musique de Mammal Hands peut sembler étonnamment accessible. Les mélodies sont limpides, les grooves hypnotiques, les structures apparemment simples. Mais cette accessibilité relève en partie d’un tour de passe-passe. Sous la surface se cache une architecture sophistiquée, fondée sur la répétition, les variations subtiles et un développement à long terme. Par moments, la musique évoque la propulsion inquiétante de Goblin, le groupe italien qui signa les bandes originales des films de Dario Argento dans les années 1970, une filiation ici filtrée par une sensibilité résolument contemporaine. Chaque auditeur y projettera ses propres références culturelles, retrouvant des échos venus d’horizons multiples. Une influence semble néanmoins difficile à ignorer : Philip Glass, dont le langage minimaliste et la notion de progression cyclique planent en filigrane sur le travail du trio.

Cette idée de cycle, de retour et de renouveau, dépasse d’ailleurs le cadre strictement musical. Elle est inscrite dans le titre même de l’album, qui fait référence au rythme circadien, et se reflète dans le passage de Gondwana à ACT. Pour Rob Turner, la charge symbolique est particulièrement forte. «Le Esbjörn Svensson Trio est l’une de mes influences majeures», confie-t-il. «Sortir un album chez ACT, c’est à la fois un retour aux sources et un nouveau départ. C’est l’un des moments les plus marquants de ma carrière.»

Pris dans son ensemble, cet album marque un tournant décisif pour Mammal Hands. Tout semble avoir été remis à plat, déconstruit puis réassemblé avec une intention renouvelée. Le rythme porte les sons; les sons, à leur tour, flottent et enveloppent l’auditeur. Il ne s’agit pas ici de rechercher la nouveauté pour elle-même, mais d’assumer une réalité fondamentale de la création contemporaine: la musique d’aujourd’hui n’invente presque jamais ex nihilo, elle avance en recyclant les cultures, en les réorganisant selon une vision personnelle, une intuition, un contexte. C’est précisément là que se situe le moteur de la créativité au XXIe siècle.

En ce sens, Mammal Hands n’est pas seulement un trio à un moment charnière de son parcours, mais aussi un symbole de cette renaissance du jazz européen, en résonance avec ce qui se joue aux États-Unis tout en affirmant une identité propre. Leur nouvelle sortie chez ACT ne se contente pas de documenter un groupe en mouvement: elle invite l’auditeur dans un espace partagé, où influences passées, instincts présents et possibles futurs convergent.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, February 4th 2026

Follow PARIS-MOVE on X

::::::::::::::::::::::::

To buy this album

Website

Musicians :
Nick Smart, piano
Jordan Smart, saxophone
Rob Turner, drums

Track Listing :
01 Window to Your World 05:15
02 Helios 04:11
03 Alia’s Abandon 04:22
04 Paper Boats 04:11
05 Fallow Tide 02:24
06 Forgotten Friend 04:0
07 A Thread in the Dark 05:23
08 Four Flowers 04:48
09 Submerge 06:31

Recorded March 20th to March 24th 2025 at Giant Wafer Studios, Wales
Recorded by Ben Capp, Mixed by Ben Capp, Mastered by Shawn Joseph
Composed by Mammal Hands
Produced by Mammal Hands and Ben Capp
Photo by Tania Blanco
Cover art by Cecily Eno