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Lolivone de la Rosa, l’éclat discret d’un premier joyau
Concert de lancement: 19 août au Dizzy’s Club, Jazz at Lincoln Center, New York
Résumé: Avec Jewels, la guitariste et compositrice Lolivone de la Rosa signe un premier album d’une remarquable maturité, où le bebop dialogue avec les rythmes afro portoricains et une écriture profondément intime. Un disque chaleureux, habité par la mémoire et la transmission, qui révèle une musicienne dont le parcours mérite désormais toute notre attention.
Le jour se levait à peine lorsque j’ai lancé l’écoute de Jewels. Je ne connaissais rien de Lolivone de la Rosa. Le titre de l’album lui même, à peine perceptible sur la pochette, semblait davantage se murmurer qu’être proclamé. Pourtant, quelque chose d’immédiatement rassurant émanait de cette entrée en matière.
Dès les premières mesures de «Si Por Mi Llueve», élégant morceau de bebop traversé par les couleurs de Porto Rico, la musicienne affirme une personnalité singulière. Son jeu de guitare privilégie la nuance à la démonstration. Plutôt que de s’imposer au premier plan, il irrigue les arrangements de l’intérieur, tissant avec une grande délicatesse des lignes mélodiques qui accompagnent et soutiennent le collectif. On y entend de la précision, certes, mais aussi une forme de patience, presque de tendresse. Derrière elle, la section rythmique avance avec la fluidité d’une matinée calme au bord de l’océan. Très vite, l’analyse cède la place à l’abandon. On ne décortique plus la musique, on se laisse simplement porter.
Ancrée dans ses racines portoricaines, Lolivone de la Rosa revendique à la fois l’héritage du bebop et l’art du récit. Au fil de Jewels, compositions originales, standards revisités et hommages aux traditions populaires cohabitent avec une remarquable cohérence. Le disque navigue entre jazz straight ahead, rythmes afro portoricains et afro cubains, tout en développant une écriture intimiste nourrie d’expériences personnelles. Il constitue également un hommage discret à celles et ceux qui ont façonné son parcours: sa famille, ses mentors et ses collaborateurs.
Chaque morceau semble prolonger un souvenir ou une expérience vécue. Les radios de l’enfance, les figures marquantes du voisinage, l’isolement de la pandémie, la résilience ou encore l’humour face aux épreuves nourrissent ces compositions. De cet assemblage naît une œuvre profondément enracinée dans la tradition mais constamment tournée vers l’exploration.
Une douce nostalgie traverse également l’ensemble de l’album. Cette musique possède parfois la légèreté d’une poésie murmurée. On y perçoit l’écho de personnalités comme Felipe Luciano, poète, animateur et ardent défenseur d’un jazz connecté à ses racines culturelles. Car tout artiste dialogue un jour ou l’autre avec le lieu dont il est issu et avec celles et ceux qui l’ont précédé.
Pour autant, la musique de Lolivone de la Rosa échappe aux comparaisons faciles. Elle possède déjà sa propre voix. Plus encore, ce premier album laisse entrevoir l’émergence d’une artiste majeure tant sa capacité à transformer une expérience intime en langage musical apparaît rare. Les rythmes portoricains qui irriguent ces compositions ne relèvent jamais de l’effet de style. Ils incarnent une conversation vivante avec plusieurs siècles de mémoire culturelle.
La guitare mérite d’ailleurs une attention particulière. À une époque où la virtuosité technique est parfois confondue avec la profondeur artistique, de la Rosa choisit une autre voie. Son jeu demeure avant tout narratif. Chaque phrase semble pensée au service du morceau plutôt qu’au bénéfice de celle qui la joue. On pourrait parfois souhaiter davantage de prises de risque improvisées tant l’étendue de ses capacités apparaît évidente. Mais cette retenue finit par devenir l’une des qualités essentielles du disque. Elle laisse respirer les compositions et leur permet de révéler progressivement leur richesse.
Car si Jewels présente une limite, elle réside peut être dans cette élégance discrète qui refuse les effets immédiats. Certains titres demandent plusieurs écoutes avant de dévoiler pleinement leurs subtilités émotionnelles et architecturales. D’aucuns pourront regretter un contraste dramatique plus marqué entre certains morceaux. Mais ces réserves relèvent moins du défaut que d’un choix esthétique assumé : celui de privilégier la profondeur à l’esbroufe.
Dans ce contexte, il n’est guère surprenant que la musicienne ait choisi le prestigieux Jazz at Lincoln Center pour célébrer la sortie de son premier album.
Le morceau titre, première composition qu’elle ait jamais écrite, est dédié aux véritables joyaux de son existence: ses parents et son frère. Son père, joaillier reconnu et ancien trompettiste, lui offre sa première guitare à l’âge de treize ans. Sa mère, chanteuse au sein du premier ensemble féminin de bomba de Porto Rico avant de se tourner vers la psychologie, lui transmet à la fois le goût de la discipline et celui de la réinvention.
Cette exigence se retrouve jusque dans les moindres détails de la production. Évoquant le travail de post production mené avec l’ingénieur du son Dave Darlington, de la Rosa raconte en souriant comment son perfectionnisme a transformé ce qu’elle imaginait être une simple séance de mixage en cinq semaines de travail minutieux.
«Je revenais sans cesse vers Dave pour lui demander de baisser une note d’un décibel ou de rééquilibrer un instrument à un endroit précis», raconte t elle. La réponse de Darlington résume à elle seule l’esprit du projet: «C’est précisément pour cela que l’album s’appelle Jewels. Nous sommes en train de les polir.»
L’image est juste. Tout au long du disque, le soin apporté aux détails ne bascule jamais dans la préciosité. On imagine aisément ces compositions prendre encore davantage d’ampleur sur scène, où leur chaleur et leur vitalité rythmique pourront pleinement s’épanouir. Ce qui distingue avant tout Jewels n’est pas sa maîtrise technique, pourtant indéniable, mais son amour profond de la musique. Lolivone de la Rosa aborde son art avec une sensibilité de poète, plaçant la sincérité émotionnelle au dessus de la démonstration.
Comme l’écrit le journaliste Ted Panken dans le livret de l’album, ces morceaux composent une série d’«instantanés sonores» nourris par l’expérience vécue tout en ouvrant la voie à de futures explorations. La formule paraît particulièrement juste. Jewels est à la fois une déclaration d’arrivée et le premier chapitre d’une histoire artistique qui ne fait que commencer.
Lorsque l’album s’est achevé, le matin était pleinement installé. Le sentiment d’apaisement suscité par les premières notes n’avait pas disparu. Il s’était au contraire approfondi. Peu de premiers albums parviennent à être aussi personnels tout en demeurant aussi ouverts sur le monde, aussi fidèles à leurs racines tout en explorant discrètement de nouveaux territoires. Si Jewels annonce ce que sera la suite du parcours de Lolivone de la Rosa, alors cette musicienne mérite d’être suivie de très près. Ses découvertes les plus précieuses sont peut être encore devant elle.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, June 19th, 2026
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Musicians :
INGRID JENSEN – trumpet
NED GOOLD – tenor saxophone
LOLIVONE DE LA ROSA – electric guitar, fx (10, 11)
LUIS PERDOMO – piano
JOHN BENÍTEZ – acoustic bass, electric bass (9)
JEFF “TAIN” WATTS – drums
GUESTS:
DAVID SULEIMAN – tenor saxophone (1,5)
ROGÉRIO BOCCATO – percussion:
pandeiro, tamborim, agogô bells, shaker (1,9)
JOEL E. MATEO – percussion:
Puerto Rican bomba drums, güícharo, cuá, fx (5,13)
Track Listing:
Si por mi llueve
PB & J
Interludio I
Ella & Gala
Bomba Mundo
Not In Service
Segment
Interludio II
Ibero
Tote Bag
Interludio III
Beautiful Friendship
Jewels
Produced by Lolivone de la Rosa
Co-produced by John Benítez
Recorded by Duff Harris at East Side Sound Studios, NYC
Mixed and mastered by David Darlington at Bass Hit Studios, NYC
Photography by Dwelling Media Productions