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Résumé: Liberetto V de Lars Danielsson mélange jazz, influences classiques et folk pour créer une déclaration musicale claire et profondément personnelle, mettant en valeur sa maîtrise en tant que compositeur et multi-instrumentiste.
Lars Danielsson’s Liberetto V: une déclaration lumineuse et intime de clarté dans le jazz européen contemporain
Au cours d’une carrière marquée par une rigueur silencieuse et une introspection constante, Lars Danielsson a affiné un langage musical qui trouve aujourd’hui l’une de ses expressions les plus claires et complètes dans le projet Liberetto. Avec ce cinquième opus, cet ensemble d’œuvres en constante évolution ressemble moins à une simple continuité qu’à une culmination, une déclaration artistique où identité, son et intention convergent avec une cohérence inhabituelle. «Surtout aujourd’hui,» réfléchit Danielsson, «nous nous demandons ce qui fait de chacun de nous un être humain unique. C’est précisément ce que j’ai cherché tout au long de ma vie de musicien: non pas simplement copier ce qui existe déjà, mais trouver quelque chose qui émane de mon propre cœur et de mon moi le plus profond.»
Comprendre le poids de cette affirmation revient à reconnaître l’étendue du talent musical de Danielsson. Connu principalement comme compositeur et contrebassiste, il est également un violoncelliste accompli et, sur cet album, une présence multi-instrumentale subtile, passant de la basse au violoncelle, du piano à la guitare électrique. Ces instruments ne sont pas de simples outils d’exécution mais des vecteurs d’expression, chacun nécessitant un niveau de nuance capable de transmettre l’émotion avec clarté et retenue. C’est précisément cet équilibre, entre maîtrise technique et expressivité émotionnelle, qui définit l’esthétique Liberetto, ici distillée dans ce qui peut être sa forme la plus personnelle.
Dès la séquence d’ouverture, l’album établit son ton avec assurance tranquille. Après la brève introduction «Pre», le morceau «Allan» se déploie avec une sensation de mouvement suspendu, sa ligne mélodique lumineuse et presque aérienne portant des phrasés lyriques. L’arrangement dégage un espace délibéré: les notes ont le temps de respirer, les silences prennent une importance structurelle et l’interaction entre les instruments privilégie la suggestion plutôt que l’affirmation. C’est dans ce contrôle de la texture et du rythme que l’autorité de Danielsson se manifeste le plus, non comme domination, mais comme un centre de gravité autour duquel la musique se structure.
Cette clarté ne signifie pas simplicité. Au contraire, les compositions de Danielsson cachent souvent des structures harmoniques et rythmiques complexes sous leur accessibilité immédiate. Comme beaucoup de compositeurs de jazz européens, son travail puise profondément dans les traditions de la musique classique, non comme ornement, mais comme fondation. Pourtant, cet héritage est constamment réfracté à travers d’autres influences: l’élasticité du jazz, la directivité mélodique du folk, voire les instincts structurels de la musique populaire. Dans «Echomyr», par exemple, ces éléments convergent dans un morceau qui équilibre vitalité rythmique et palette harmonique finement calibrée, son matériau thématique se déployant avec une logique à la fois organique et méticuleusement construite.
Le don de Danielsson réside avant tout dans la mélodie. Il possède une rare capacité à rendre des idées musicales complexes sous des formes qui semblent naturelles, voire inévitables pour l’auditeur. Ce n’a pas toujours été son approche. Ayant grandi immergé dans le rock ’n’roll et le free jazz, il a évoqué une tendance antérieure à des compositions denses et complexes, une musique qui, rétrospectivement, fonctionnait presque comme une forme de dissimulation. Ce qu’il recherche désormais est l’inverse: la transparence. Le défi, selon lui, ne réside pas dans la complexité mais dans la communication, écrire une musique compréhensible sans sacrifier profondeur ou singularité. Cette tension, entre accessibilité et sophistication, traverse l’album et en définit largement le succès.
Parfois, cependant, cette quête de clarté frôle une certaine retenue. L’élégance tonale constante de l’album, bien qu’ indéniablement belle, peut parfois atténuer les contrastes qui auraient pu introduire une tension dramatique plus marquée. Pour certains auditeurs, cette cohésion sera perçue comme du raffinement; pour d’autres, elle pourra sembler être une hésitation à prendre pleinement des risques. Pourtant, même dans ces moments, la sincérité et la précision de la musique l’empêchent de tomber dans un simple esthétisme.
Il y a également un sentiment indéniable que Danielsson compose en pensant à l’auditeur. Sa musique semble souvent invitante, comme tendant la main pour guider le public à travers des paysages soigneusement éclairés. Dans un contexte culturel souvent marqué par la fragmentation et le bruit, ce geste porte une résonance discrète. Sans abandonner une palette tonale façonnée par le romantisme et une certaine nostalgie, il construit des œuvres où chaque élément, mélodie, harmonie, silence, sert un but expressif plus large.
Au-delà de son rôle de compositeur et d’interprète, Danielsson reste une figure centrale au sein du label ACT Music, où il s’est imposé à la fois comme musicien et producteur. Le niveau de discipline artistique manifeste dans cet album contribue à expliquer cette position. Pour les auditeurs découvrant son travail pour la première fois, son catalogue plus large, incluant de nombreuses collaborations, peut être exploré ICI.
Dans le paysage plus large du jazz européen contemporain, Danielsson occupe une place distinctive, qui résiste à la fois à l’austérité de certaines traditions avant-gardistes et aux tendances plus commerciales des projets crossover. Son œuvre trace plutôt une voie médiane, où intégrité compositionnelle et immédiateté émotionnelle coexistent sans compromis.
En fin de compte, Liberetto V pourrait bien être l’enregistrement qui capture le plus fidèlement l’essence de l’identité artistique de Lars Danielsson. Non pas parce qu’il s’agirait de son œuvre la plus ambitieuse ou la plus complexe, mais parce qu’elle est la plus aboutie: une musique dépouillée de tout excès, ancrée dans la clarté et animée par un sens profondément personnel du but.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, March 21st 2026
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Musicians :
Lars Danielsson: double bass, cello, gimbri (#10), piano (#10), electric guitar (#6)
Gregory Privat: piano
John Parricelli: guitar
Magnus Öström: drums & percussion
Arve Henriksen trumpet on #3, 7
Magnus Lindgren flute & alto flute on #6
Carolina Grinne English horn on #8
Track Listing :
01 Pre 00:37
02 Allan 06:09
03 Supreme 06:51
04 Glòr 05:49
05 Sensitiva 04:38
06 Ascending 05:05
07 Himlen Över Dig 02:38
08 Echomyr 05:48
09 Presto 04:22
10 Something She Said 03:19
Music composed by Lars Danielsson
Horn arrangement on #3 by Arve Henriksen
Recorded April 6-9 and Oct 28-31, 2025
Recorded and mixed by Bo Savik at Tia Dia Studios, Mölnlycke, Sweden
Mastered by Klaus Scheuermann
Piano tuning by Bengt Eriksson
Photo by Peter Pousard
Produced by Cæcilie Norby, Magnus Öström & Lars Danielsson
Cover art Peter Krüll, used by kind permission of the artist
Design by Siggi Loch
