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Résumé: Rhombus réunit Larry Goldings, Peter Bernstein et Bill Stewart dans un remarquable recueil de relectures et de compositions originales qui célèbrent toute la richesse du jazz moderne. Alliant une virtuosité technique exceptionnelle à une profonde sensibilité musicale, le trio livre un album qui rend hommage à la tradition tout en ouvrant de nouvelles perspectives à cet art.
Rhombus de Larry Goldings, Peter Bernstein et Bill Stewart : une véritable leçon magistrale de jazz contemporain
Certains albums s’annoncent avec de grandes ambitions et des déclarations spectaculaires. Rhombus n’en a nul besoin. Dès les premières mesures, Larry Goldings, Peter Bernstein et Bill Stewart montrent qu’ils ne reviennent pas pour raviver le souvenir d’un passé glorieux, mais pour démontrer combien plusieurs décennies de complicité peuvent enrichir un dialogue musical déjà exceptionnel. Peu de formations de jazz contemporain ont su préserver une identité aussi singulière au fil des années, et plus rares encore sont celles qui continuent d’afficher une telle inspiration. Ce nouvel enregistrement semble à la fois hors du temps et profondément vivant, rappelant pourquoi ce trio demeure l’une des références incontournables des petites formations de jazz actuelles.
Sa pochette, d’une sobriété presque austère, où ne figurent guère plus que les noms de trois musiciens dont la réputation n’est plus à faire, évoque une autre époque. Elle renvoie aux premiers disques qui révélèrent cette alliance il y a plus de trente ans, lorsque Goldings, Bernstein et Stewart fascinaient déjà par une entente musicale qui relevait presque de la télépathie. Le temps n’a fait que renforcer ce lien. Chaque interprétation de Rhombus témoigne non seulement d’une expérience accumulée, mais aussi d’une confiance mutuelle devenue encore plus profonde.
Le répertoire se distingue par son équilibre autant que par son ambition. Le trio revisite des œuvres de Keith Jarrett, Wayne Shorter, Abdullah Ibrahim, Thelonious Monk et Irving Berlin, tout en y intégrant plusieurs compositions originales avec une assurance qui ne laisse place à aucun doute. Une confiance pleinement justifiée.
Ouvrir l’album avec Everything That Lives Laments de Keith Jarrett constitue un choix artistique audacieux. Interprétée par cette formation atypique composée d’un orgue, d’une guitare et d’une batterie, la pièce aurait pu n’être qu’un exercice de style entre des mains moins inspirées. Ici, elle se déploie avec une grâce remarquable et une limpide intensité émotionnelle. Goldings, Bernstein et Stewart, que The New York Times qualifiait autrefois de « meilleur trio orgue guitare batterie de la décennie », rappellent immédiatement pourquoi cette réputation demeure intacte.
Larry Goldings a toujours cultivé un langage musical d’une rare richesse. Son identité artistique s’est construite au croisement du jazz, de la pop, du funk, de la soul, de la musique classique et des sonorités électroniques, autant d’influences qui nourrissent aujourd’hui encore chacune de ses interprétations. Les seize albums enregistrés avec Bernstein et Stewart occupent une place essentielle dans l’histoire du trio avec orgue, mais ils ne représentent qu’une facette d’un parcours particulièrement éclectique. Des projets comme Scary Goldings, conçu avec Ryan Lerman et Jack Conte du collectif Scary Pockets, renouent avec l’énergie contagieuse du funk héritée de ses années auprès de Maceo Parker, tandis que Big Foot, élaboré avec la danseuse de claquettes Melinda Sullivan, explore le rythme comme matière mélodique, percussive et chorégraphique dans une rencontre inventive entre improvisation jazz et textures électroniques.
Mais Rhombus rappelle aussi que la réussite de ce trio tient à la personnalité singulière de chacun de ses membres.
Peter Bernstein confirme une nouvelle fois pourquoi il est considéré comme l’un des guitaristes les plus éloquents du jazz contemporain. Son jeu conserve cette sonorité chaleureuse, discrète et profondément lyrique qui ne cherche jamais à s’imposer mais enrichit constamment le paysage harmonique de l’ensemble. Ses solos avancent avec une patience remarquable, laissant les mélodies éclore naturellement plutôt que de céder à la démonstration virtuose. Chaque phrase semble pesée avec soin, révélant un musicien dont la plus grande qualité consiste à dire exactement ce que la musique exige, sans jamais en faire davantage.
Bill Stewart constitue le socle rythmique de ce trio, même si le qualifier simplement de batteur serait réducteur. Son jeu façonne l’architecture émotionnelle de chaque morceau. Il alterne sans cesse entre impulsion et retenue, tissant avec Goldings et Bernstein un dialogue rythmique subtil qui confère à chaque interprétation son souffle particulier. Son toucher fait preuve d’une inventivité permanente, qu’il colore une ballade de nuances délicates ou propulse un morceau plus énergique avec une précision et une imagination remarquable. Jamais envahissant, il est pourtant présent dans chaque mesure.
La véritable force de Rhombus réside dans sa capacité à transformer des compositions familières sans jamais en altérer la profondeur émotionnelle. Il ne s’agit pas de relectures motivées par le seul désir d’originalité, mais de conversations patientes avec les compositeurs eux-mêmes. Chaque arrangement est minutieusement construit, chaque phrase façonnée avec soin, chaque silence investi d’un véritable sens. La musique ouvre des perspectives nouvelles tout en préservant l’équilibre émotionnel qui a permis à ces œuvres de traverser le temps.
Cette impression de raffinement est magnifiquement servie par la qualité de l’enregistrement. La production restitue le trio avec une chaleur et une proximité remarquable, laissant apparaître naturellement la moindre interaction entre les musiciens. L’orgue de Goldings déploie une profondeur saisissante, la guitare de Bernstein trouve un espace sonore lumineux qui lui est propre, tandis que la batterie de Stewart conjugue clarté et richesse de timbre. Rien ne paraît artificiellement lissé ou amplifié. L’auditeur a le sentiment d’être installé dans la même pièce que les musiciens, suffisamment proche pour percevoir la finesse des attaques, les nuances dynamiques et cette communication spontanée qui circule en permanence entre eux.
Chacun affirme une personnalité musicale singulière sans jamais chercher à prendre le dessus. Les individualités se fondent dans une voix collective dont l’unité force l’admiration. Plusieurs interprétations donnent même l’impression d’être moins des relectures que des œuvres nouvelles bâties sur des fondations intemporelles.
La pièce titre, Rhombus, composée par Goldings, en offre une parfaite illustration. Elle côtoie naturellement les œuvres de Keith Jarrett ou Wayne Shorter, non comme un hommage ou une imitation, mais comme une composition d’égale stature. Tout au long du disque, créations originales et chefs d’œuvre du répertoire coexistent avec une telle évidence que les frontières entre les unes et les autres finissent par s’effacer. L’auditeur passe d’un univers à l’autre sans jamais quitter l’identité si reconnaissable du trio.
Si l’écriture harmonique se révèle souvent sophistiquée, cette complexité ne devient jamais une fin en soi. Sous chaque construction élaborée affleure un sens mélodique d’une grande évidence. Les thèmes s’imposent avec une limpidité remarquable, démontrant que ces musiciens savent concilier exigence de composition et immédiateté de l’émotion.
Il est tentant de voir en Goldings, Bernstein et Stewart les Trois Mousquetaires du jazz contemporain tant leur vision artistique paraît fusionnelle. À l’écoute de Rhombus, on distingue rarement trois musiciens séparés. On entend une seule imagination musicale portée par trois voix d’exception.
Cette unité atteint sans doute son expression la plus bouleversante dans Penelope de Wayne Shorter. Peu d’interprétations rendent avec autant de délicatesse la beauté fragile de cette composition. Une telle musique exige bien davantage qu’une maîtrise technique irréprochable. Elle réclame de la vulnérabilité, de la patience et la capacité d’habiter chaque note plutôt que de simplement l’exécuter. Goldings, Bernstein et Stewart y parviennent pleinement. Chacun laisse l’écriture lyrique de Shorter guider son expression tout en demeurant indissociable du collectif. Le résultat dépasse la simple virtuosité pour atteindre une dimension profondément humaine.
L’album s’achève avec l’irrésistible In Walked Bud de Thelonious Monk, dont l’interprétation rayonne d’esprit, de joie, d’élan rythmique et d’une maîtrise absolue. Une conclusion qui s’impose avec une évidence réjouissante.
Au-delà de ses qualités musicales, Rhombus rappelle avec force que le jazz continue d’évoluer non en tournant le dos à son héritage, mais en dialoguant toujours plus profondément avec lui. Goldings, Bernstein et Stewart démontrent que la maturité n’étouffe en rien la curiosité et que le respect de la tradition peut devenir une source d’innovation plutôt qu’une contrainte.
À une époque où tant de productions privilégient l’effet immédiat au détriment de la profondeur, Rhombus propose une expérience de plus en plus rare, celle d’un album qui continue de révéler ses richesses bien après la dernière note. Plus qu’un nouvel accomplissement signé par trois musiciens d’exception, il s’impose comme une véritable leçon d’art collectif et rappelle avec éclat que les œuvres majeures du jazz ne se contentent jamais de préserver leur histoire. Elles continuent de l’écrire.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 10th, 2026
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Musicians :
Larry Goldings, organ
Peter Bernstein, guitar
Bill Stewart, Drums
Track Listing :
Everything That Lives Laments (Keith Jarrett)
Hi-Fly (Randy Weston)
Rhombus (Larry Goldings)
Mamma (Abdulah Ibrahim)
They Say It’s Wonderful (Irving Berlin)
Dissipation Blues (Peter Bernstein)
Penelope (Wayne Shorter)
In Walked Bud (Thelonious Monk)
