Kris Davis Trio – Lost in Geneva (FR review)

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Jazz
Kris Davis Trio - Lost in Geneva

Kris Davis, l’intelligence du jazz et la liberté du trio

Kris Davis appartient à cette catégorie de musiciens dont la réputation finit par dépasser les querelles de goût. Dans le jazz, où les frontières entre tradition, expérimentation et improvisation sont sans cesse déplacées, il est rare qu’un artiste impose à ce point une évidence. Pianiste, compositrice et improvisatrice, Davis possède une voix qui ne ressemble véritablement à aucune autre. Il suffit parfois de quelques mesures pour reconnaître sa manière de penser le piano, non par un son immédiatement identifiable, mais par une façon singulière d’organiser le temps, l’espace et le silence. Sa musique ne cherche pas à séduire d’emblée. Elle demande que l’on s’en approche, que l’on accepte de s’y perdre un peu avant d’en comprendre les contours.

La comparaison avec Keith Jarrett vient naturellement, tant les deux musiciens partagent une conception particulièrement libre de l’improvisation et une maîtrise exceptionnelle de la composition. Mais elle s’arrête rapidement. Jarrett donnait souvent le sentiment de découvrir la musique dans l’instant, comme si chaque concert était une exploration dont il ignorait lui-même l’issue. Davis travaille autrement. Son écriture est plus architecturée, plus contemporaine, parfois presque géométrique, mais cette construction ne cherche jamais à enfermer l’improvisateur. Elle crée au contraire un espace suffisamment vaste pour que le hasard, l’intuition et la réaction immédiate puissent y prendre leur place. Chez elle, la composition n’est pas le contraire de la liberté. Elle en devient la condition.

Lost in Geneva est un album qui se mérite, mais qui ne cherche jamais à intimider. À la première écoute, certains passages peuvent sembler denses, voire volontairement difficiles d’accès. Pourtant, cette impression se dissipe à mesure que l’on revient au disque. Les lignes se précisent, les rapports entre les instruments apparaissent, les silences prennent leur importance. Ce qui semblait complexe révèle alors une remarquable cohérence interne. Davis ne demande pas à l’auditeur de résoudre une énigme. Elle lui propose plutôt d’entrer progressivement dans un univers dont les règles deviennent perceptibles avec le temps.

Cette impression tient en grande partie à la nature même du trio. Aux côtés de Davis, Robert Hurst à la contrebasse et Johnathan Blake à la batterie refusent toute position subalterne. Ils ne sont jamais de simples accompagnateurs chargés de soutenir les idées de la pianiste. Leur présence modifie constamment la trajectoire de la musique. Hurst peut déplacer le centre de gravité d’un passage en quelques notes, tandis que Blake transforme une phrase par une inflexion presque imperceptible. L’essentiel se joue souvent dans ces détails que l’on ne remarque pas immédiatement, mais qui, après plusieurs écoutes, deviennent précisément ce qui donne au disque sa profondeur.

Il ne s’agit donc pas du traditionnel trio de piano dans lequel le soliste définit le discours tandis que la section rythmique l’encadre. Ici, la responsabilité est partagée. Les trois musiciens semblent décider ensemble de ce qui doit arriver, parfois avec une précision remarquable, parfois avec cette part d’incertitude qui constitue l’une des grandes forces du jazz. Davis a eu raison de laisser à Hurst et Blake un espace aussi important. Après plusieurs années de concerts communs, le groupe semble avoir dépassé le stade de la simple entente musicale. Il possède désormais une mémoire collective.

Cette mémoire est peut-être la véritable matière première de Lost in Geneva. Davis et ses partenaires ont suffisamment joué ensemble pour savoir ce que l’autre peut faire, mais surtout pour savoir quand il faut le laisser faire. Une figure apparaît à la contrebasse, la batterie la saisit, le piano se déplace presque imperceptiblement, et soudain la musique prend une direction nouvelle. Rien ne semble forcé. Il n’y a pas cette impression, fréquente dans certaines formations contemporaines, de trois solistes attendant chacun leur tour pour démontrer leur virtuosité. Ici, la virtuosité est presque secondaire. Ce qui compte, c’est la capacité à écouter.

Cette qualité d’écoute ne peut évidemment pas être improvisée au sens littéral du terme. Elle est le résultat du temps passé ensemble, des concerts, des voyages, des mêmes compositions jouées dans des salles différentes devant des publics différents. Une œuvre n’est jamais tout à fait la même lorsqu’elle est interprétée pendant plusieurs années par les mêmes musiciens. Elle accumule des souvenirs, des réflexes, des accidents, des réponses devenues instinctives. Davis semble avoir compris que cette expérience collective pouvait devenir une forme de composition à part entière.

C’est pourquoi les moments les plus réussis de l’album ne sont pas nécessairement ceux où les trois musiciens jouent le plus fort ou le plus vite. Ils apparaissent souvent lorsque presque rien ne semble se passer. Un changement de dynamique, un déplacement du tempo, une note laissée en suspens, une réponse de Blake à une phrase de Davis suffisent à modifier l’atmosphère. Le trio travaille dans les interstices. Il fait de ce qui se trouve entre les notes une partie essentielle du discours musical.

La musique de Davis est complexe, mais elle n’est jamais fascinée par la complexité au point d’en oublier l’auditeur. Cette distinction est fondamentale. Une partie du jazz contemporain a parfois tendance à considérer la difficulté comme une valeur en soi, comme si l’inaccessibilité d’une œuvre constituait une preuve de sa profondeur. Davis prend le chemin inverse. Elle accepte la complexité, mais elle ne lui permet jamais de devenir une fin. Le rythme, le groove, la matière sonore et le mouvement restent au cœur de son écriture.

Johnathan Blake joue ici un rôle déterminant. Son jeu est d’une précision impressionnante, mais il ne cherche jamais à transformer cette maîtrise en démonstration. Il sait accélérer le mouvement sans précipiter la musique et créer de la tension sans saturer l’espace. Son art consiste souvent à savoir quand intervenir et, surtout, quand ne pas intervenir. Il y a dans son jeu une forme de discrétion qui n’a rien à voir avec l’effacement. Au contraire, chaque silence semble participer à la construction du morceau.

Robert Hurst apporte une profondeur comparable. Sa contrebasse possède cette capacité rare à soutenir une structure tout en la mettant constamment en mouvement. Il donne au trio une assise sans jamais l’alourdir. Son rôle n’est pas seulement harmonique ou rythmique. Il devient une voix qui dialogue avec le piano et la batterie, capable de modifier la perspective d’un morceau sans avoir besoin d’en prendre le premier plan. Avec Blake, il constitue presque une seconde force de composition.

Le fait que Lost in Geneva soit seulement le deuxième album de cette formation rend l’ensemble encore plus intéressant. Le premier disque avait déjà permis de mesurer les possibilités du trio. Celui-ci donne le sentiment que ces possibilités commencent seulement à être exploitées. Il ne s’agit plus de présenter une nouvelle formation au public, mais de poursuivre une conversation qui a déjà acquis ses propres habitudes, ses propres références et son propre vocabulaire.

Davis signe la majorité des compositions, tandis que Hurst et Blake apportent eux aussi leurs propres œuvres. Cette circulation de l’écriture est essentielle. Chacun arrive avec une personnalité musicale distincte, mais le groupe ne donne jamais l’impression de juxtaposer trois univers indépendants. Les compositions sont absorbées par le langage commun du trio. Même l’interprétation d’une œuvre de Morton Feldman trouve naturellement sa place dans cet environnement, comme si le groupe cherchait moins à rendre hommage à une figure du passé qu’à mesurer ce que cette musique peut encore produire aujourd’hui.

Cette dimension collective rapproche, par certains aspects, le trio de Davis d’une tradition ancienne du jazz moderne, celle des formations dans lesquelles chaque musicien est également un compositeur. Weather Report reste l’un des exemples les plus éclatants de cette philosophie. Chaque membre du groupe possédait une identité suffisamment forte pour exister individuellement, mais la formation parvenait à créer une musique qui n’appartenait entièrement à aucun d’eux. Le trio de Davis poursuit cette idée avec des moyens et une sensibilité profondément contemporaine.

L’une des qualités les plus séduisantes de Lost in Geneva est précisément cette capacité à faire coexister plusieurs niveaux d’écoute. On peut suivre la mélodie, se laisser porter par le groove ou, au contraire, se concentrer sur les relations presque microscopiques entre les instruments. Une phrase introduite par Davis peut être transformée par Hurst. Blake peut modifier la signification émotionnelle d’un passage simplement en déplaçant l’accent d’un temps. La musique semble ainsi constamment se commenter elle-même, sans jamais devenir démonstrative.

Le titre de l’album ajoute une autre dimension à cette expérience. Lost in Geneva évoque une forme de désorientation familière à tous ceux qui vivent sur les routes. Les aéroports, les chambres d’hôtel, les changements de fuseau horaire, les villes que l’on traverse sans réellement les connaître finissent par créer une géographie mentale étrange. Pour des musiciens en tournée, cette expérience n’est pas un simple décor. Elle devient une partie de leur quotidien et, progressivement, de leur manière de penser.

La musique du trio semble parfois se déplacer comme un voyageur dans une ville inconnue. Elle avance, accélère, s’arrête, change de direction et retrouve soudain un repère familier. Pourtant, Davis ne transforme jamais ces impressions en programme musical explicite. Il n’y a pas de tentative naïve d’imiter le bruit d’une ville ou de traduire littéralement le voyage. Tout se joue dans l’atmosphère, dans cette sensation d’être en mouvement sans savoir exactement où l’on va.

Cette dimension urbaine n’empêche pourtant pas l’album de laisser entrer la nature. C’est même l’un de ses traits les plus intéressants. The Bluesy Bird in Bob’s Backyard ouvre une fenêtre inattendue dans cet univers souvent sophistiqué. Les oiseaux, le mouvement du vivant et l’observation du monde naturel deviennent une autre manière de réfléchir au rythme et à la liberté. Davis rappelle ainsi que son imagination ne se réduit pas à l’architecture complexe de la ville contemporaine.

Ces contrastes empêchent le disque de devenir froid ou cérébral. Derrière les structures se trouvent de la curiosité, de l’humour, parfois même une forme de naïveté volontaire. C’est là que réside l’une des grandes réussites de Davis. Elle possède les outils intellectuels pour construire une musique extrêmement élaborée, mais elle conserve suffisamment de curiosité pour laisser le monde extérieur entrer dans cette architecture.

Cette musique prend évidemment une autre dimension sur scène. Le jazz demeure, par définition, un art de l’instant, mais certaines formations parviennent mieux que d’autres à faire sentir cette vérité. Le trio de Davis semble appartenir à cette catégorie. Les compositions ne sont pas des objets finis que les musiciens reproduisent soir après soir. Elles sont des cadres qui se transforment au contact de l’instant, de la salle et du public.

Davis a souvent évoqué le plaisir de revenir aux mêmes morceaux tout en découvrant quelque chose de nouveau à chaque représentation. C’est précisément ce que l’on espère d’un grand trio. Une musique véritablement vivante ne cesse jamais complètement d’être écrite. Elle continue de se modifier parce que les musiciens eux-mêmes évoluent, parce que leur écoute change et parce que chaque public introduit une variable impossible à reproduire.

Les concerts prévus autour de l’album prennent donc une importance particulière. Le rendez-vous de Chicago le 26 septembre et celui de Monterey le 27 septembre seront suivis d’une tournée australienne du 19 au 30 octobre, puis de plusieurs dates européennes du 18 au 24 novembre. Le trio retrouvera ensuite le Village Vanguard, à New York, du 12 au 17 janvier 2027. Pour une formation comme celle-ci, ces concerts ne sont pas de simples étapes promotionnelles. Ils constituent la suite logique du disque.

Le Village Vanguard sera particulièrement intéressant à observer. Peu de salles dans l’histoire du jazz ont autant incarné le dialogue intime entre trois ou quatre musiciens. Dans un tel espace, les détails prennent une importance considérable. Un silence, une respiration, un déplacement rythmique peuvent devenir audibles comme rarement ailleurs. La musique de Davis, précisément parce qu’elle repose sur l’écoute et la réaction, semble naturellement destinée à ce type de lieu.

Au fond, ce qui rend Lost in Geneva convaincant n’est donc ni sa seule sophistication ni la virtuosité de ses interprètes. C’est la manière dont Davis transforme ces qualités en une musique profondément humaine. La difficulté ne disparaît pas. Elle change de fonction. Elle cesse d’être une barrière et devient une invitation à écouter autrement.

Cette démarche est d’autant plus précieuse dans un paysage musical où la complexité peut parfois être utilisée comme un signe de distinction. Davis ne cherche pas à prouver qu’elle est capable d’écrire une musique difficile. Elle cherche à voir jusqu’où une composition peut rester ouverte tout en demeurant cohérente. Cette différence paraît subtile, mais elle sépare souvent la musique qui impressionne de celle qui reste. Hurst et Blake comprennent parfaitement cet enjeu. Tous deux disposent d’une maîtrise technique considérable, mais aucun ne semble vouloir se placer au-dessus de la musique. Ils savent que le véritable luxe, dans un trio, est de pouvoir disparaître momentanément dans le collectif sans perdre son identité. Leur force vient autant de ce qu’ils jouent que de ce qu’ils choisissent de ne pas jouer.

Lost in Geneva n’est donc pas un album destiné à séduire immédiatement tous les auditeurs. Et c’est sans doute tant mieux. Certains disques veulent être aimés dès les premières minutes. Celui-ci demande autre chose. Il demande du temps. Une première écoute peut laisser une impression de densité. Une deuxième commence à révéler les structures. Une troisième fait apparaître les détails. Puis, un jour, une ligne de basse que l’on croyait secondaire devient soudain essentielle. Un rythme que l’on n’avait presque pas remarqué donne un nouveau sens à tout un morceau. Une mélodie revient, mais elle semble différente parce que l’on a enfin compris ce que le trio fait de la répétition.

C’est à ce moment que la complexité cesse d’être un obstacle. Elle devient un plaisir. L’auditeur ne cherche plus à comprendre la musique comme on résout un problème. Il commence à l’habiter. Les pièces deviennent familières sans perdre leur capacité de surprise. C’est probablement l’un des meilleurs critères pour juger un disque de jazz. Non pas la facilité avec laquelle il se laisse comprendre, mais la richesse de ce qu’il continue à révéler après que l’on croit le connaître.

Kris Davis confirme ainsi une place singulière dans le jazz contemporain. Elle est une pianiste dont la technique n’écrase jamais l’imagination et une compositrice dont les architectures ne détruisent jamais le mouvement. Avec Robert Hurst et Johnathan Blake, elle a trouvé plus qu’une section rythmique. Elle a trouvé deux interlocuteurs capables de comprendre ses idées, de les prolonger et, lorsque cela est nécessaire, de les contredire.

C’est peut-être finalement ce qui donne à Lost in Geneva son véritable intérêt. Le disque ne semble pas vouloir constituer l’aboutissement d’une recherche. Il donne plutôt l’impression d’enregistrer un moment précis dans l’évolution d’un groupe qui commence à comprendre jusqu’où il peut aller ensemble. L’album dit où ces trois musiciens se trouvent aujourd’hui. Les concerts diront où ils peuvent aller demain.

Et c’est là que réside la promesse la plus intéressante. Après avoir appris à jouer ensemble, Davis, Hurst et Blake semblent désormais avoir appris à s’écouter. La prochaine étape sera certainement de découvrir jusqu’où cette écoute peut les conduire. Pour un trio de jazz, il n’existe guère de question plus passionnante.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, August 26th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians:
Kris Davis – piano
Robert Hurst – bass
Johnathan Blake – drums

Track Listing:
The Subtext
Congestion Pricing
Lost In Geneva
Where Does That Tunnel Go?
The Ballerina
Mourning Dove
The Bluesy Bird in Bob’s Backyard
Nature Piece 5
Clues
The Deer Fly
Northern Flicker

Recorded on September 15th, 2025 at Oktaven Audio in Mount Vernon, NY
Recorded and Mixed by Ryan Streber
Mastered by Oscar Zambrano (Zampol Productions)
Design by Remake, photos by Jason Powell

All compositions by Kris Davis, with the exception of:
“Mourning Dove,” composed by Kris Davis, Robert Hurst, and Johnathan Blake
“The Bluesy Bird in Bob’s Backyard,” composed by Robert Hurst
“Nature Piece,” composed by Morton Feldman, arranged by Kris Davis
“Clues” composed by Johnathan Blake
“Northern Flicker,” composed by Kris Davis, Robert Hurst, and Johnathan Blake