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Kevin Sun, les deux faces d’un même vertige
Avec Kevin Sun I et Kevin Sun II, le saxophoniste américain ne propose pas simplement deux albums qui se répondent. Il dessine deux manières d’habiter la musique, l’une davantage tournée vers le mouvement, la tension et le jeu collectif, l’autre vers la mémoire, l’espace et l’introspection. Entre écriture savante, liberté de l’interprétation et références allant de John Coltrane à Ryuichi Sakamoto, Kevin Sun construit un jazz qui refuse autant la démonstration que les définitions trop commodes. Deux disques qui semblent appartenir au même territoire, mais dont les paysages changent selon l’endroit d’où on les regarde.
Il y a des musiques qui demandent à être comprises. Et celles qui demandent d’abord que l’on accepte de ne pas tout comprendre. La musique de Kevin Sun appartient à cette seconde catégorie. Non qu’elle se détourne de l’intelligence, bien au contraire. Elle en est traversée. Mais elle ne fait jamais de la complexité un spectacle. Elle préfère avancer, bifurquer, revenir sur une idée, laisser une phrase musicale apparaître avant de la déplacer ailleurs. À l’écoute de Kevin Sun I et Kevin Sun II, on a moins le sentiment d’assister à une démonstration que de suivre un artiste dans une recherche dont il accepte lui-même qu’elle ne soit jamais complètement achevée.
Cette nuance est essentielle. Ces deux albums pourraient être présentés comme les deux volets d’un même projet. Ils le sont, en partie. Mais les entendre comme un simple double album reviendrait à réduire leur propos. Kevin Sun I et Kevin Sun II ressemblent davantage à deux ouvertures sur un même paysage. La lumière n’est pas la même, le point de vue change, certaines formes apparaissent tandis que d’autres disparaissent. Pourtant, derrière cette différence demeure un même territoire intérieur.
Le premier disque est plus mobile, plus nerveux, volontiers aventureux. Le second semble ralentir le mouvement et laisser davantage de place au silence, à la mémoire et à une certaine forme de contemplation. La frontière entre les deux n’est toutefois jamais étanche. Ils apparaissent comme deux mouvements d’une même pensée, deux façons d’observer ce qui se produit lorsqu’une écriture musicale rencontre d’autres sensibilités et se confronte à la réalité du jeu collectif.
Kevin Sun a d’ailleurs trouvé une image éloignée du vocabulaire traditionnel du jazz pour évoquer cette construction. Il compare les deux albums à deux jeux vidéo évoluant dans un même univers, avec leurs personnages et leurs règles propres. La métaphore pourrait sembler surprenante. Elle est pourtant éclairante. Chacun des disques peut être découvert séparément, comme une expérience autonome, mais la connaissance de l’un modifie nécessairement la perception de l’autre.
Cette construction, qui pourrait paraître intellectuelle, est en réalité profondément humaine. Nous ne sommes jamais tout à fait la même personne d’un moment à l’autre. Une journée suffit à nous faire passer de l’enthousiasme au doute, de la concentration à la distraction, de la certitude à l’incertitude. Un souvenir, une rencontre, une phrase entendue au hasard peuvent déplacer une humeur que nous croyions stable. Pourquoi la musique devrait-elle être différente?
Kevin Sun semble partir de cette intuition. Il ne cherche pas à figer une identité musicale définitive. Il accepte au contraire qu’un même artiste puisse être traversé par plusieurs états, plusieurs influences, plusieurs manières de regarder le monde. C’est peut-être pour cette raison que les deux albums gagnent à être écoutés ensemble, voire dans un ordre différent de celui qui leur a été initialement donné.
Un morceau de Kevin Sun I suivi d’une pièce de Kevin Sun II, puis l’inverse. Peu à peu, les frontières se déplacent. Une composition que l’on avait perçue comme énergique peut prendre une coloration différente lorsqu’elle succède à un passage plus contemplatif. Une mélodie que l’on croyait simplement élégante peut révéler une mélancolie jusque-là imperceptible. L’album cesse alors d’être une succession de morceaux pour devenir une forme de conversation intérieure, à laquelle l’auditeur finit lui-même par participer.
Cette place accordée à l’écoute est particulièrement intéressante à une époque où une grande partie de la musique semble devoir annoncer immédiatement ce qu’elle est, comme si elle ne disposait que de quelques secondes pour convaincre. Kevin Sun ne paraît pas soumis à cette urgence. Son jazz accepte qu’une idée demande du temps, qu’un passage ne révèle son émotion qu’après plusieurs écoutes, qu’une musique puisse conserver une part d’opacité sans pour autant devenir hermétique.
«Go In», qui ouvre Kevin Sun I, en donne une première mesure. Le morceau progresse à travers des harmonies complexes et des changements métriques successifs avec une assurance qui dissimule presque l’architecture sur laquelle il repose. La composition trouve notamment son origine dans «Countdown» de John Coltrane, pièce emblématique de la sophistication harmonique du jazz moderne que Sun a poussée dans une direction qui lui est propre. Le musicien considère lui-même «Go In» comme probablement l’une des pièces les plus complexes qu’il ait écrites du point de vue de la notation.
Mais la complexité de la partition n’est jamais le véritable sujet du morceau. Une fois interprétée, elle semble presque disparaître. Le quartet ne donne pas à entendre la difficulté du dispositif ; il la transforme en mouvement, en respiration, en dialogue. La partition cesse d’être une architecture visible pour devenir une matière musicale.
Cette transformation doit beaucoup aux musiciens réunis autour de Sun. Sur Kevin Sun I, Max Light à la guitare, Walter Stinson à la contrebasse et Jon Starks à la batterie forment avec le saxophoniste un quartet dont la cohésion est le résultat d’un travail qui a largement précédé l’enregistrement. Les compositions ont été jouées en concert, confrontées au public, éprouvées par la répétition. Elles ont ainsi eu le temps de devenir autre chose que des partitions.
Kevin Sun II obéit à une autre logique. Walter Stinson demeure le lien entre les deux projets, tandis que Christian Li prend place au piano et Kayvon Gordon à la batterie. L’enregistrement intervient après une semaine de tournée. Là encore, le détail n’est pas anodin. Entre des musiciens qui viennent de partager plusieurs soirées, une forme de langage parallèle finit par s’installer. Un regard peut remplacer une indication. Une respiration peut modifier une phrase. Une infime anticipation suffit parfois à déplacer le centre de gravité d’un morceau.
Les deux quartets donnent ainsi aux albums des personnalités différentes. Max Light apporte à Kevin Sun I une couleur harmonique et une texture particulière. Christian Li ouvre dans Kevin Sun II un espace plus aérien, davantage fondé sur la suggestion. Walter Stinson assure une continuité discrète entre les deux univers, tandis que Jon Starks et Kayvon Gordon imposent à leurs sections rythmiques respectives des tempéraments distincts.
Ce qui se joue ici dépasse donc la simple question de l’interprétation. Kevin Sun ne semble pas écrire uniquement pour des instruments, mais pour les relations qui peuvent se créer entre des musiciens. La composition établit une structure, mais cette structure doit rester suffisamment ouverte pour que les personnalités puissent y prendre place. La partition indique une direction sans nécessairement imposer chaque mouvement.
Cette manière de penser la composition explique aussi la façon dont Sun accueille ses influences. Ryuichi Sakamoto apparaît avec «Chanson», Angelo Badalamenti avec «Laura Palmer’s Theme», tandis que John Coltrane demeure une présence fondamentale dans la construction harmonique et dans la conception même de certaines pièces. Ces références pourraient aisément devenir un catalogue de filiations. Elles ne le sont pas.
Une influence peut être reproduite. Elle peut aussi être interrogée. Chez Kevin Sun, elle semble plutôt devenir une matière première. Une musique qui lui appartient affectivement traverse son propre langage, change de forme, puis revient transformée. L’original demeure perceptible, mais il n’est pas reproduit, ni rejeté. Il est déplacé. Cette attitude permet aux deux albums d’éviter le piège du catalogue d’influences. Les références sont présentes, parfois immédiatement reconnaissables, mais elles ne constituent jamais la destination. Elles servent de points de départ. Ce qui compte est ce que le musicien en fait.
Il serait alors tentant de recourir au vocabulaire habituel du jazz contemporain pour qualifier cette musique : complexité, sophistication, métriques irrégulières, architecture harmonique, multiplicité des influences. Tout cela est exact, mais insuffisant. La question la plus intéressante n’est pas de savoir si Kevin Sun est capable d’écrire une musique difficile. Il l’est manifestement. Elle consiste plutôt à comprendre pourquoi cette difficulté lui paraît nécessaire.
La réponse n’est peut-être pas aussi intellectuelle qu’on pourrait le penser. Derrière les constructions harmoniques et les structures rythmiques, on perçoit une curiosité assez simple : celle d’un musicien qui aime écouter, chercher, déplacer une idée et voir où elle peut le conduire. La technique ne constitue pas une fin. Elle devient un moyen de préserver cette curiosité. C’est ce qui empêche la musique de Sun de devenir froide. La complexité y demeure, mais elle n’est jamais exhibée comme une preuve de compétence. Elle sert une expression plus fragile, celle d’un artiste qui accepte de laisser coexister plusieurs états intérieurs sans chercher à les classer.
Un disque avance. L’autre semble davantage regarder en arrière. L’un paraît tourné vers le mouvement extérieur, l’autre vers une forme d’écoute intérieure. Aucun des deux n’est pourtant plus authentique que l’autre. Leur intérêt tient précisément à cette coexistence. Kevin Sun ne cherche pas à définir ce que devrait être le jazz contemporain. Il ne semble pas davantage vouloir tracer une frontière entre le jazz et les autres musiques qui ont nourri son parcours. Son univers demeure poreux. Cette porosité est sans doute l’une de ses qualités essentielles, parce qu’elle permet à des références apparemment éloignées de dialoguer sans que l’une ait besoin de prendre le dessus sur les autres.
Il faut néanmoins accepter une certaine exigence pour entrer dans cette musique. «Go In» peut sembler exaltant à une oreille habituée au jazz contemporain et, pour un auditeur moins familier de cet univers, presque déstabilisant. Le morceau ne ralentit pas pour expliquer son vocabulaire. Il ne cherche pas à rendre son propos immédiatement confortable. C’est un choix artistique, avec ce qu’il comporte de risque. Mais cette difficulté peut aussi devenir une invitation. Ce qui semblait opaque lors d’une première écoute peut devenir évident quelques jours plus tard. Un rythme jusque-là passé inaperçu surgit soudain. Une modulation prend une autre signification. Un silence devient expressif. La musique, elle, n’a pas changé. C’est l’écoute qui a évolué.
C’est peut-être ce que Kevin Sun I et Kevin Sun II racontent avec le plus de justesse. Pas seulement deux manières de jouer du saxophone, ni simplement deux formations réunies autour d’un même compositeur, mais deux états d’une même personnalité artistique qui refuse de se répéter au risque de se figer. Le paradoxe est alors assez beau: pour rester fidèle à son identité, Kevin Sun accepte de la déplacer.
La scène permettra d’observer ce que cette idée devient lorsqu’elle quitte le cadre du disque. Le concert de lancement prévu le samedi 19 septembre au Bar Bayeux, à Brooklyn, offrira un contexte particulièrement révélateur. Le jazz possède cette propriété singulière de redevenir vivant dès qu’il quitte le support qui l’a fixé. Dans une salle, les compositions ne sont plus seulement des objets enregistrés. Elles redeviennent des situations. Un musicien réagit à un autre. Une phrase s’étire. Un rythme se déplace légèrement. Un silence apparaît là où personne ne l’avait prévu. Une idée prend une autre direction parce que quatre personnes sont en train de s’écouter au même moment. Ce qui était architecture devient mouvement.
Pour un projet construit autour de deux perspectives, ce passage à la scène pourrait être particulièrement significatif. Le public retrouvera les structures élaborées des deux albums, mais il découvrira aussi ce qui leur échappe: l’accident, la surprise, le risque, cette part d’inconnu qui demeure l’une des raisons d’être du jazz.
Chercher à déterminer lequel des deux albums est le meilleur serait finalement une manière de réduire le projet. Kevin Sun I et Kevin Sun II n’ont pas été conçus pour être placés en compétition. Ils se répondent parce qu’ils acceptent de se contredire. L’un avance quand l’autre semble s’arrêter. L’un privilégie le mouvement quand l’autre écoute ce qui subsiste lorsque le mouvement se calme. Entre les deux se dessine ainsi quelque chose de plus vaste qu’un projet discographique. Un portrait fragmenté d’un artiste qui refuse de réduire son identité à une seule définition. Il y a là une conception du jazz qui n’est ni théorique ni revendicative, mais qui repose sur une idée assez simple: une identité artistique ne se conserve pas nécessairement en restant immobile.
Peut-être est-ce finalement ce qui rend ces deux albums si humains. Nous sommes nous-mêmes constitués de contradictions. Nous pouvons rechercher le bruit du monde et éprouver quelques heures plus tard le besoin de silence. Nous pouvons avancer avec certitude et, le lendemain, remettre en question ce que nous pensions acquis. Nous pouvons aimer une chose et son contraire.
Pourquoi demander à la musique d’être plus cohérente que nous-mêmes?
Kevin Sun ne demande pas à l’auditeur de choisir entre ces deux faces. Il lui propose plutôt de les parcourir. La musique devient alors moins une réponse qu’un espace dans lequel chacun peut reconnaître quelque chose de son propre rapport au temps, à la mémoire, au mouvement et au doute.
Ici réside la véritable force de Kevin Sun I et Kevin Sun II. Ces albums ne livrent pas nécessairement leur sens au premier passage. Ils donnent envie de revenir. De réécouter. De modifier l’ordre. D’entendre autrement. Derrière les harmonies complexes, les rythmes mouvants et les influences assumées apparaît alors quelque chose de plus difficile à nommer: la sensation que la musique peut encore nous surprendre, non pas parce qu’elle cherche à nous étonner, mais parce qu’elle nous oblige à changer légèrement la manière dont nous l’écoutons.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, September 1st, 2026
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Kevin Sun I :
Kevin Sun – tenor saxophone
Max Light – guitar
Walter Stinson – bass
Jon Starks – drums
Track Listing :
Go In
Scrollwork
Souls of Fire (A Moment’s Peace from DARK SOULS)
Forenoon
Between Night and Day
Hold Music
Bedrooms
Riot in Lagos
All songs composed by Kevin Sun (The Kevin Sun Music / ASCAP) except:
“Souls of Fire (A Moment’s Peace),” by Yuji Takenouchi
“Riot in Lagos,” by Ryuichi Sakamoto
Recorded and mixed by Andres Abenante at Jaybird Studio in Brooklyn, NY on November 11, 2024
Mastered by Brent Lambert at The Kitchen
Edited by Kevin Sun
Produced by Kevin Sun ⋅ Cover photo by Xavier Kim ⋅ Design by Diane Zhou
Kevin Sun II :
Kevin Sun – tenor saxophone
Christian Li – piano
Walter Stinson – bass
Kayvon Gordon – drums
Track Listing :
Unformed, Shrouded By Fog (Souls Prologue)
Souls Of Mist
Song No. 2
Laura Palmer’s Theme
Belong, Sonny
Forest Corridors III
Chanson
All songs composed by Kevin Sun (The Kevin Sun Music / ASCAP) except:
“Souls of Mist” by Shunsuke Kida
“Laura Palmer’s Theme” by Angelo Badalamenti
“Chanson” by Ryuichi Sakamoto
Recorded by Jason Obergfoll at the Terrarium in Minneapolis, MN on April 26, 2025
Mixed by Andres Abenante at Jaybird Studio
Mastered by Brent Lambert at The Kitchen
Produced by Kevin Sun ⋅ Cover photo by Xavier Kim ⋅ Design by Diane Zhou
