Kenny Reichert – Colours (FR review)

Calligram Records - Street date: November 6, 2026
Jazz
Kenny Reichert - Colours

Kenny Reichert, Colours: l’audace collective d’un jazz qui ouvre de nouveaux horizons.

À l’approche de deux jours de repos que je compte bien m’accorder, je dois reconnaître que j’ai quelque peu accéléré le rythme de mes chroniques. Les albums s’accumulent, les découvertes se succèdent et l’exercice critique impose parfois une cadence qui laisse peu de place à la contemplation. Mais il arrive qu’un disque vous oblige à ralentir, non par lassitude, mais parce qu’il réclame une autre qualité d’attention. C’est précisément ce qui se produit avec Colours, l’album du guitariste Kenny Reichert. Dès les premières notes du morceau éponyme, qui ouvre le disque, quelque chose change dans ma manière d’écouter. La guitare avance avec une délicatesse remarquable, sans chercher à s’imposer, comme si chaque note avait besoin de son propre espace pour exister pleinement. Il y a dans ce jeu une retenue qui n’a rien de timide, une élégance qui ne relève jamais de l’ornementation gratuite, mais d’une véritable intelligence du son. Reichert semble savoir que la musique ne se construit pas uniquement avec ce que l’on joue, mais également avec ce que l’on choisit de laisser en suspens. Je ne connais pas encore suffisamment son parcours pour prétendre en restituer toutes les étapes, les influences ou les ramifications esthétiques. Je découvre aussi un musicien qui ne se limite pas à son instrument, puisqu’il est également compositeur et chef d’orchestre. Mais, pour une fois, cette méconnaissance ne constitue pas un handicap. Elle me permet d’aborder l’album sans idées préconçues, de me laisser guider par les impressions et les émotions plutôt que par le poids des références. Je prends le temps de regarder la pochette, de la retourner, de m’attarder sur les noms des musiciens. Celui de Geof Bradfield, au saxophone, retient particulièrement mon attention. Sa présence, comme celle des autres interprètes, contribue à la personnalité d’un ensemble dont la cohésion ne repose jamais sur l’effacement des individualités. Nous sommes devant un album contemporain, surprenant, difficile à enfermer dans une catégorie précise, mais dont la liberté n’exclut ni la rigueur ni le sens de la construction. La production, d’une remarquable qualité, permet d’en apprécier les nuances, les équilibres et les reliefs sans jamais transformer la précision sonore en démonstration technique. Tout semble pensé pour servir la musique, et non pour attirer artificiellement l’attention sur ses composantes.

Les six compositions originales de Colours ont été écrites par Kenny Reichert lors d’une résidence à la Ragdale Foundation, au cœur de la réserve naturelle de Skokie River, à Lake Forest, dans l’Illinois. Le contexte mérite que l’on s’y arrête, non parce qu’un environnement naturel suffirait à expliquer la naissance d’une œuvre, mais parce que certaines conditions de création peuvent modifier en profondeur le rapport d’un musicien au temps, à l’espace et à son propre travail. Reichert reconnaît l’importance de cette expérience, qui lui a permis d’approfondir son écriture, de la rendre plus détaillée et plus réfléchie. Son intention consiste à trouver un équilibre entre structure et ouverture, entre la clarté d’une forme, la force d’une mélodie et la possibilité d’explorer des territoires moins prévisibles. Cette ambition touche à l’une des questions essentielles de la création musicale : comment préserver la liberté sans renoncer à la construction ? Comment permettre à l’improvisation de déplacer les lignes sans que l’œuvre perde sa cohérence ? L’expérimentation, à elle seule, ne garantit ni l’invention ni la profondeur. Il ne suffit pas de s’éloigner des conventions pour produire une musique véritablement personnelle. Encore faut-il que les écarts, les ruptures et les détours répondent à une nécessité, qu’ils participent à une vision plutôt qu’à une simple volonté de surprendre. C’est précisément sur ce terrain que Colours retient l’attention. Les compositions possèdent une architecture perceptible, mais celle-ci ne se présente jamais comme un cadre rigide auquel les musiciens devraient se conformer. Elle offre plutôt un ensemble de possibilités, un espace dans lequel les idées peuvent se développer, se transformer et parfois se contredire. La mélodie demeure un point d’ancrage essentiel, sans devenir une contrainte. Elle circule, s’éloigne, réapparaît sous une autre forme, comme une mémoire commune que chaque interprète peut prolonger à sa manière. Cette conception permet à Reichert de dépasser l’opposition trop souvent entretenue entre composition et improvisation. L’une ne vient pas contenir les excès de l’autre ; toutes deux participent à l’élaboration d’un langage qui se construit dans le mouvement. L’auditeur n’est donc pas invité à recevoir passivement une œuvre dont chaque étape aurait été prévue pour lui faciliter la tâche. Il lui appartient de repérer les correspondances, de suivre les déplacements, de percevoir les tensions qui relient des éléments dont la fonction ne devient pas toujours évidente au premier abord. Cette exigence n’a rien d’un exercice réservé à quelques initiés. Elle suppose simplement que l’on accepte de consacrer du temps à une musique qui ne livre pas immédiatement toutes ses intentions. À l’heure où tant de productions semblent vouloir retenir l’attention dès les premières secondes, Reichert fait un choix différent : il accorde à l’écoute le droit de se déployer, de s’interroger et de découvrir progressivement ce qui donne à l’ensemble sa cohérence.

Le morceau d’ouverture pourrait laisser croire que l’album s’inscrit dans une esthétique relativement accessible, où la beauté des thèmes et la souplesse des arrangements suffiraient à guider l’auditeur. Mais dès « Belmont », le deuxième titre, les repères commencent à se déplacer. Le discours musical se fait plus exigeant, les contours deviennent moins prévisibles et les développements s’éloignent des trajectoires que l’on aurait pu anticiper. C’est là que se révèle véritablement la nature du projet. Colours n’est pas un album destiné indistinctement à tous les amateurs de jazz, en particulier à ceux qui attendent des thèmes immédiatement mémorisables, des structures familières et une succession de moments forts clairement identifiables. Il faut accepter de se laisser déplacer, renoncer à vouloir classer chaque proposition avant même de l’avoir entendue jusqu’au bout. Cette difficulté ne relève pourtant ni de l’élitisme ni d’une quelconque volonté de tenir le public à distance. Elle découle d’un langage qui emprunte aux musiques improvisées leur goût du risque, leur capacité à remettre en question les équilibres établis et leur refus de considérer la prévisibilité comme une vertu absolue. Certains passages semblent suspendre le cours du récit musical ; d’autres ouvrent des perspectives dont on ne comprend la portée qu’après plusieurs détours. L’attention se déplace alors de la reconnaissance immédiate vers une écoute plus active. On s’interroge sur une intervention, on revient mentalement sur une phrase, on cherche à comprendre comment une idée s’est transformée ou pourquoi un motif a soudain changé de fonction. La musique nous oblige à relier plutôt qu’à simplement identifier. Il ne s’agit plus de retrouver des formes déjà connues, mais de découvrir les relations qui se tissent entre les sons au fil de leur développement. Cette démarche peut dérouter. Elle peut aussi produire un plaisir singulier, celui de sentir qu’une œuvre résiste suffisamment à nos habitudes pour continuer à nous apprendre quelque chose. Dans certaines créations contemporaines, la narration ne progresse pas de façon linéaire : elle avance par rapprochements, changements de perspective, retours inattendus et ruptures dont la signification demeure ouverte. Colours relève en partie de cette logique. L’album ne raconte pas une histoire au sens conventionnel, mais il en possède la capacité de susciter des attentes, de les contrarier et de modifier rétrospectivement notre perception de ce qui précède. Ce que nous pensions avoir compris se transforme à mesure que la musique révèle de nouvelles possibilités. Il faut parfois accepter de ne pas tout saisir pour commencer à percevoir l’essentiel. C’est là, à mes yeux, l’une des qualités les plus intéressantes du disque : Kenny Reichert ne confond pas la complexité avec l’obscurité, mais ne cherche pas non plus à simplifier son propos pour le rendre immédiatement consommable. Il fait confiance à la curiosité de celui qui écoute et lui laisse la responsabilité de son propre cheminement.

Derrière cette liberté formelle se dessine une poésie qui confère à Colours une dimension presque cinématographique. Certains passages donnent l’impression d’assister à une succession de scènes dont les rapports se modifient à mesure que l’on avance. Les instruments semblent parfois dessiner un paysage, puis en troubler les perspectives, comme si le cadre venait brusquement de changer. Une phrase de guitare ouvre un espace de calme ; une intervention du saxophone en déplace ensuite l’équilibre. Ailleurs, une texture sonore suggère une direction, mais les musiciens s’en détournent au moment où l’on croyait pouvoir en anticiper le développement. Cette alternance entre familiarité et déstabilisation donne à la musique une intensité particulière. On se sent parfois apprivoisé par la douceur d’une ligne mélodique, par une respiration collective ou par la retenue d’un arrangement ; à d’autres moments, on se retrouve presque à vif, confronté à des sonorités qui empêchent toute installation confortable. C’est comme si une histoire se dressait devant nous sans nous fournir toutes les clés de sa compréhension, tout en exigeant néanmoins une réaction. Le rapprochement avec le cinéma ne tient donc pas à une simple question d’atmosphère. Il concerne surtout la manière dont Reichert organise les contrastes, distribue les intensités et ménage des zones d’ombre. La musique agit par suggestion, accordant autant d’importance à ce qui demeure en suspens qu’aux éléments qui s’affirment clairement. Chaque composition devient ainsi un espace dans lequel l’auditeur projette ses propres images, ses souvenirs et ses associations. Ce pouvoir évocateur ne signifie pas que l’écriture serait secondaire ou que les morceaux se réduiraient à de simples décors sonores. Au contraire, les atmosphères naissent du travail de composition, de la circulation des voix instrumentales et de la façon dont les musiciens négocient les tensions. Les passages les plus apaisés prennent leur valeur parce qu’ils ne constituent jamais un refuge permanent ; les moments de trouble acquièrent leur intensité parce qu’ils s’inscrivent dans une forme qui les rend nécessaires. L’équilibre ne se confond pas avec la stabilité, et la cohérence ne suppose pas que toutes les aspérités soient gommées. C’est précisément parce que Reichert laisse subsister ces contrastes que son univers échappe à une beauté trop prévisible. Il ne cherche pas à produire une émotion uniforme, encore moins à imposer une interprétation unique. Il crée les conditions d’une expérience dans laquelle la musique peut toucher différemment selon les moments, les dispositions et les souvenirs de chacun. Une écoute peut faire apparaître la délicatesse d’une phrase ; une autre révéler la tension qui la traverse. Une composition qui semblait d’abord abstraite peut finir par évoquer un lieu, une rencontre ou une sensation dont on ne soupçonnait pas la présence. Cette ouverture constitue l’une des dimensions les plus précieuses de l’album : les morceaux ne s’épuisent pas dans leur première impression, parce que leur pouvoir d’évocation reste lié à ce que nous leur apportons.

Les influences qui traversent Colours participent également à cette impression de mobilité. On croit parfois reconnaître des affinités avec la musique classique, notamment dans l’attention portée à l’organisation des formes et aux relations entre les différentes voix. Ailleurs, une certaine simplicité mélodique, une façon de laisser respirer les phrases ou de privilégier la nuance plutôt que l’emphase, évoquent davantage le folk. Le jazz demeure naturellement au cœur du projet, mais il ne se présente jamais comme un territoire fermé, protégé des influences qui pourraient en déplacer les frontières. Certaines ouvertures laissent affleurer une sensibilité que l’on pourrait rapprocher du world-jazz, sans que cette parenté se traduise par une juxtaposition de références aisément identifiables. Il serait d’ailleurs réducteur de vouloir assigner chaque passage à une tradition précise, comme si l’intérêt de l’œuvre dépendait de notre capacité à reconnaître ses origines. Les filiations les plus fécondes sont souvent celles qui ne se donnent pas immédiatement à entendre, parce qu’elles ont été assimilées au point de devenir une manière de penser la musique plutôt qu’un ensemble de signes reconnaissables. Chez Reichert, ces différentes sensibilités semblent coexister sans chercher à se fondre dans une synthèse définitive. Elles apportent des couleurs, des perspectives et des manières d’organiser le discours qui enrichissent l’ensemble sans en dissoudre l’identité. Peut-être est-ce ce qui donne à l’album son sentiment de voyage, à condition de ne pas réduire ce voyage à une succession de paysages exotiques ou de destinations musicales. Il ressemble davantage à une déambulation, avec ses bifurcations, ses retours et ses moments d’incertitude. On avance sans savoir exactement ce qui nous attend, tout en découvrant que certaines directions, même lorsqu’elles semblent nous éloigner du point de départ, contribuent à donner un sens à l’ensemble. Il arrive alors que la musique fasse surgir des paysages que l’on croit reconnaître sans les avoir jamais vus, ou qu’elle réveille des émotions dont on avait oublié l’existence. Cette rencontre entre découverte et mémoire constitue l’un des grands pouvoirs de la musique instrumentale lorsqu’elle refuse d’imposer un récit. Elle laisse à chacun le soin de construire le sien, sans que cette liberté se transforme en arbitraire. Le voyage n’est pas une fuite hors du réel, mais une manière de déplacer notre regard sur ce qui nous entoure et sur ce que nous croyions connaître. Dans cette perspective, la diversité stylistique de Colours ne relève pas d’un catalogue d’influences destiné à démontrer l’ouverture d’esprit de son auteur. Elle témoigne plutôt d’une conception du jazz comme langage vivant, capable d’absorber des sensibilités diverses sans renoncer à sa capacité de questionnement. L’ouverture ne signifie pas que toutes les directions se valent, mais qu’aucune ne doit être exclue avant d’avoir été explorée. C’est une position artistique qui exige du discernement autant que de la curiosité, et dont la réussite dépend de la capacité à transformer les influences en matière personnelle. Sur cet album, cette transformation se manifeste dans la cohérence d’ensemble, dans la continuité des intentions et dans le refus de faire des références un argument plus important que la musique elle-même.

Dans ce dispositif, Kenny Reichert adopte une position qui mérite que l’on s’y arrête. Il ne cherche pas constamment à attirer l’attention sur sa guitare, ni à faire de son instrument le centre incontestable de chaque composition. Son jeu se distingue justement par sa discrétion, par une manière de privilégier la circulation de la musique plutôt que l’affirmation permanente d’une personnalité soliste. Dans un paysage où la virtuosité instrumentale demeure souvent un critère de reconnaissance, cette retenue pourrait passer pour un effacement. Elle me semble plutôt témoigner d’une conception différente du rôle du musicien. Reichert ne paraît pas considérer la composition comme un simple prétexte à multiplier les interventions individuelles. Il cherche à construire un espace dans lequel les personnalités peuvent se rencontrer, se répondre et parfois se contredire sans perdre le fil commun. Son travail d’écriture se révèle ainsi aussi déterminant que son jeu instrumental. Les six pièces témoignent d’une attention portée aux proportions, au développement des idées et à la façon dont une intervention peut modifier l’équilibre général. L’enjeu n’est pas de distribuer équitablement les moments de visibilité, mais de permettre à chaque musicien d’intervenir lorsque sa présence enrichit réellement le discours. Cette intelligence collective suppose une qualité d’écoute qui dépasse la relation entre un instrumentiste et son instrument. Elle demande de savoir ce que l’on peut apporter, mais aussi de reconnaître ce qu’il convient de ne pas ajouter. Geof Bradfield apporte au projet une présence qui participe pleinement à l’ouverture de son langage, tandis que les autres interprètes contribuent à préserver cet équilibre entre écriture et liberté. Chacun trouve sa place sans que son intervention devienne une parenthèse isolée, détachée du mouvement général. La réussite collective ne repose donc pas sur la disparition des personnalités, mais sur la manière dont elles s’inscrivent dans une architecture commune. C’est ce qui distingue une composition réellement ouverte d’une simple succession de plages laissées à l’initiative des musiciens. La liberté ne dispense personne de responsabilité ; elle oblige au contraire chacun à demeurer attentif aux conséquences de ses choix sur l’ensemble. La discrétion de Reichert ne relève dès lors ni d’une absence ni d’un manque d’ambition. Elle se manifeste autrement, dans la qualité des compositions, la pertinence des transitions et la confiance accordée aux autres interprètes. Il n’est pas nécessaire d’occuper constamment le premier plan pour exercer une influence déterminante sur une œuvre. Il arrive même que les musiciens les plus intéressants soient ceux qui savent quand intervenir, quand s’effacer et quand laisser une idée poursuivre son chemin sans chercher à en contrôler toutes les implications. Cette attitude donne à Colours une cohérence qui ne dépend pas d’une personnalité omniprésente, mais d’une vision suffisamment claire pour laisser vivre ce qu’elle a elle-même rendu possible.

Reste le plaisir, qui demeure à mes yeux le critère essentiel d’une rencontre réussie avec un album. Face à une œuvre aussi ouverte et difficile à classer, il serait facile de multiplier les précautions, de souligner les zones d’incertitude et de laisser entendre que son intérêt dépend d’une disposition intellectuelle réservée à quelques auditeurs avertis. Je préfère retenir une autre perspective. Oui, Colours demande de l’attention. Oui, certains passages s’éloignent des formes immédiatement accessibles et exigent que l’on accepte de ne pas tout comprendre dès la première écoute. Mais cette exigence ne constitue pas une épreuve destinée à justifier la sophistication du projet. Elle est la condition d’un plaisir qui ne se limite pas à la séduction immédiate. L’album intrigue, surprend, déplace nos attentes et nous invite à revenir sur ce que nous venons d’entendre. Il rappelle que l’art n’a pas pour seule fonction de confirmer nos goûts, de reproduire des sensations familières ou de nous offrir une variation supplémentaire sur des formes déjà éprouvées. Il peut aussi nous mettre au défi, nous obliger à reconsidérer nos habitudes et ouvrir des perspectives que nous n’avions pas envisagées. C’est précisément ce que je recherche dans une œuvre digne d’intérêt : non pas une difficulté érigée en principe, mais une proposition suffisamment riche pour continuer à travailler l’esprit après que la musique s’est tue. La qualité de la production renforce cette impression, en permettant aux détails de conserver leur présence sans détourner l’attention de l’architecture générale. Rien ne semble artificiellement grossi pour produire un effet, rien ne paraît sacrifié au seul bénéfice d’une démonstration technique. L’équilibre sonore accompagne la démarche des musiciens et donne à chaque nouvelle écoute la possibilité de faire apparaître un élément passé jusque-là inaperçu. On peut ainsi revenir au morceau d’ouverture après avoir traversé les zones plus incertaines de « Belmont » et percevoir autrement sa simplicité apparente. La mélodie prend alors une autre dimension : elle n’est pas une concession destinée à faciliter l’accès au disque, mais l’un des points d’ancrage d’une musique qui ne cesse d’en déplacer les perspectives. Le titre de l’album acquiert lui aussi une signification particulière. Les couleurs ne sont pas seulement celles que l’on associerait aux différents timbres ou aux atmosphères successives. Elles évoquent la coexistence de sensibilités, de textures et de directions qui ne se confondent jamais tout à fait. L’unité du projet ne repose pas sur l’effacement des différences, mais sur leur mise en relation. C’est peut-être ce qui rend Colours si attachant : l’album ne cherche pas à résoudre toutes les contradictions qu’il fait apparaître, mais à leur donner un espace où elles peuvent coexister sans perdre leur intensité. Il ne prétend pas apporter de réponse définitive aux questions qu’il soulève. Il nous donne plutôt envie de continuer à les poser.

Au terme de cette écoute, je mesure combien certains albums savent imposer un ralentissement salutaire au milieu d’une activité qui pousse souvent à enchaîner les disques, à produire des impressions rapides et à formuler des jugements avant même que les œuvres aient eu le temps de révéler toutes leurs dimensions. Colours m’aura rappelé qu’une chronique ne devrait jamais devenir un exercice de consommation critique, où l’on passe d’un album au suivant avec la seule préoccupation de tenir le rythme. Il faut parfois accepter de suspendre le mouvement, de reconnaître que l’on ne possède pas encore toutes les clés et de laisser la musique poursuivre son travail. Je ne prétendrai pas connaître entièrement Kenny Reichert après cette première rencontre, ni pouvoir inscrire définitivement son langage dans une tradition précise. Ce qui importe est ailleurs : dans la qualité de cette découverte, dans l’intelligence d’une écriture qui ménage une place réelle à l’imprévu et dans la façon dont les musiciens donnent une forme sensible à des idées qui auraient pu demeurer abstraites. Les six compositions réunies ici témoignent d’une ambition qui ne repose ni sur l’accumulation des effets ni sur la recherche d’une originalité spectaculaire. Elles explorent plusieurs directions, prennent le risque de l’incertitude et laissent à l’auditeur le soin de déterminer ce qu’il souhaite en retenir. Cette confiance constitue une forme de respect. Elle suppose que celui qui écoute n’a pas besoin d’être constamment sollicité, surpris ou guidé, mais qu’il est capable de s’engager dans une expérience dont le sens se construit progressivement. Tout le monde ne sera sans doute pas sensible à cette démarche, et il serait inutile de prétendre le contraire. Mais ceux qui aiment que le jazz demeure un territoire de recherche, un espace où la composition dialogue avec l’improvisation et où les frontières stylistiques restent poreuses, trouveront dans Colours de quoi nourrir leur curiosité. Pour ma part, je referme le disque avec le sentiment d’avoir découvert une œuvre qui mérite mieux qu’une écoute distraite et qui rappelle, avec une élégance sans ostentation, que la musique peut encore nous surprendre sans hausser le ton. Dans un environnement culturel où la réussite se mesure volontiers à la capacité de séduire immédiatement, Kenny Reichert choisit une voie plus patiente, plus intérieure, mais nullement repliée sur elle-même. Son album ouvre des portes sans nous obliger à les franchir toutes, propose des formes sans en faire des prisons et laisse à la guitare le soin de suggérer plutôt que d’affirmer. Il ne s’agit pas de proclamer un chef-d’œuvre ni de céder à l’enthousiasme automatique qui accompagne parfois les découvertes. Il s’agit de reconnaître la valeur d’une proposition artistique sincère, construite et stimulante, dont les qualités se révèlent dans la durée. Alors que je m’apprête à m’accorder ces deux jours de repos, je garde surtout la satisfaction d’avoir rencontré un album qui m’aura offert une excellente raison de ralentir, de réfléchir et, surtout, de savourer l’instant. Il arrive que la musique nous rappelle pourquoi nous continuons à l’écouter, à en parler et à chercher, parmi tant de nouvelles parutions, celles qui ne se contentent pas de traverser nos oreilles, mais laissent derrière elles une trace durable. Colours appartient à cette catégorie. Et, parfois, cela suffit largement à justifier le temps que l’on choisit de lui consacrer.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, October 27th, 2026

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To buy this album

Website

 

Musicians:
KENNY REICHERT: electric guitar
RUSS JOHNSON: trumpet
GEOF BRADFIELD: tenor saxophone and bass clarinet
CLARK SOMMERS: upright bass
DEVIN DROBKA: drums and cymbals

Track Listing:
Colours
Belmont
Holes In The Dirt
The Prairie
Yin
Simi

All compositions by Kenny Reichert, ASCAP
Recorded April 8, 2024, at Rax Trax Recording, Chicago, IL.
Recorded, mixed, and mastered by Andy Shoemaker
Design concept by Daniel Halsall
Layout, and photography by Chad McCullough