Ken Walker – Good Trouble (FR review)

Capri Records – Street date: November 20, 2026
Jazz
Ken Walker – Good Trouble

Good Trouble, Ken Walker : la contrebasse au cœur d’une mémoire vivante

Parfois, il m’arrive d’hésiter longtemps avant de parler d’un album. Non pas que la musique impose toujours une forme particulière de retenue, ni que la critique doive se soumettre à quelque improbable exigence de légitimité, mais parce que certaines œuvres nous confrontent à une question plus délicate : celle de notre position face à l’histoire qu’elles portent. Lorsqu’une personnalité majeure comme le contrebassiste Ken Walker, dont la vie et l’œuvre sont intimement liées au Colorado et, plus particulièrement, à la scène jazz de Denver, disparaît, il devient difficile de dissocier l’écoute de la mémoire collective qui l’entoure. Être Européen, découvrir cette musique depuis un autre continent, c’est aussi accepter qu’une partie de son histoire nous échappe. Les lieux, les rencontres, les nuits passées dans les clubs, les musiciens qui se retrouvaient régulièrement sur les mêmes scènes, tout ce tissu de relations humaines qui constitue la véritable histoire du jazz ne se laisse pas toujours appréhender à distance. Pourtant, il serait tout aussi regrettable de considérer cette distance comme un obstacle insurmontable. La musique possède précisément cette capacité singulière de franchir les frontières, de nous faire entrer dans des univers dont nous ne connaissons pas nécessairement tous les codes, mais dont nous percevons immédiatement la nécessité.

C’est dans cet état d’esprit que Good Trouble, album posthume de Ken Walker, vient perturber cette matinée humide où le ciel demeure obstinément gris. À peine les premières notes de ” Why Not ” résonnent-elles que l’atmosphère semble se modifier. Le disque ne cherche pas à installer une quelconque solennité, encore moins à transformer la disparition de son principal protagoniste en un événement musical figé dans la commémoration. Il y a, au contraire, quelque chose de profondément vivant dans cette musique, une énergie qui refuse de se laisser enfermer dans les conventions de l’hommage. On retrouve ici des musiciens de premier plan, parmi lesquels Brad Goode, Peter Sommer, Jeff Jenkins, Dave Corbus et Paul Romaine, réunis autour d’une complicité qui ne doit rien au hasard. Dès les premières mesures, le propos se révèle exigeant, parfois particulièrement dense. La musique avance, se déploie, se complexifie, mais sans jamais perdre de vue ce qui constitue son véritable centre de gravité : le plaisir de jouer ensemble.

Avec ” Septo Calypso “, deuxième titre de l’album, cette impression se confirme. Les musiciens semblent progressivement se libérer de la structure initiale pour privilégier les échanges, les détours, les bifurcations imprévues. L’improvisation prend le pas sur la composition, ou plutôt s’en empare pour lui donner une dimension nouvelle. Un petit parfum de Nouvelle-Orléans traverse alors l’ensemble, comme si les frontières entre les différentes traditions du jazz devenaient soudainement plus poreuses. Ce n’est pas une citation, encore moins une volonté de reproduire un modèle ancien, mais une manière de rappeler que le jazz demeure une musique de circulation, de métissage et de réappropriation. Il y a dans cette liberté une forme de confiance qui ne peut s’acquérir qu’au prix de nombreuses années passées à jouer ensemble. Rien ne paraît véritablement forcé, et pourtant chaque intervention semble porter une intention précise. Le désordre apparent des improvisations dissimule une organisation d’une remarquable finesse, dans laquelle chacun trouve sa place sans renoncer à sa personnalité.

C’est précisément là que Ken Walker révèle toute son importance. La contrebasse, instrument souvent relégué au second plan dans les discours consacrés au jazz, constitue ici le véritable point d’équilibre de l’ensemble. Elle ne se contente pas de soutenir les solistes, de marquer les temps ou de garantir la stabilité rythmique. Elle participe pleinement à la construction du discours musical, en donnant aux autres musiciens la possibilité de prendre des risques, de s’aventurer dans des territoires incertains, de repousser les limites de leurs propres interventions. La précision du jeu de Walker est remarquable, mais elle ne se réduit jamais à une démonstration technique. Elle relève davantage d’une intelligence de la musique, d’une compréhension intime de ce qui permet à un ensemble de respirer. La contrebasse devient alors un instrument de dialogue, une voix capable de répondre, de relancer, de contredire parfois, mais toujours dans le souci de maintenir cette cohésion indispensable à toute aventure collective.

Il faut dire que Ken Walker n’est pas un musicien apparu soudainement dans le paysage du jazz américain. Sa carrière, particulièrement riche, témoigne d’une capacité peu commune à évoluer au contact de personnalités et de sensibilités très différentes. Ses collaborations avec Eddie Harris, Joe Pass, Kenny Barron, Randy Brecker, James Moody, Freddie Hubbard ou encore Nat Adderley dessinent les contours d’un parcours qui traverse plusieurs générations de musiciens. Une telle liste pourrait aisément devenir un argument promotionnel, une succession de noms prestigieux destinée à souligner artificiellement l’importance d’un artiste. Mais dans le cas de Walker, elle prend une signification différente. Elle témoigne de la confiance que lui accordaient des musiciens pour lesquels la contrebasse ne pouvait être confiée qu’à quelqu’un capable de comprendre immédiatement les exigences de leur langage. Être sollicité par de tels artistes, et le demeurer pendant des années, ne relève pas uniquement de la virtuosité. Cela suppose une capacité d’écoute, une disponibilité et une intelligence relationnelle qui dépassent largement la maîtrise instrumentale.

La première fois que j’ai entendu Ken Walker, il me semble que c’était sur Witness, l’album de Ron Miles paru en 1988. Je me souviens encore de cet achat impulsif dans une petite boutique de Bruxelles, de cette découverte qui s’était imposée sans que je sache véritablement ce que je cherchais. L’album a depuis disparu, perdu au cours d’un déménagement, comme tant d’autres disques dont la mémoire conserve parfois davantage la trace que les objets eux-mêmes. Il reste néanmoins ce souvenir d’une écoute, d’un jeu de contrebasse qui m’avait immédiatement interpellé, sans que je puisse alors mesurer l’importance de celui qui se trouvait derrière l’instrument. C’est aussi ce qui rend Good Trouble particulièrement émouvant. Le disque nous ramène à ces rencontres musicales qui jalonnent une vie d’auditeur, à ces artistes que l’on découvre parfois presque par hasard et dont l’importance ne se révèle que progressivement. Il ne s’agit pas de reconstruire artificiellement une mémoire, mais de reconnaître qu’une œuvre peut continuer à nous accompagner bien après que les circonstances de sa découverte ont disparu.

Pour comprendre la place occupée par Ken Walker, il faut toutefois revenir à ce territoire singulier qu’est Denver. L’histoire du jazz américain ne se limite évidemment pas aux grandes capitales culturelles que sont New York, Chicago ou Los Angeles. Elle s’est également construite dans des villes dont l’importance demeure parfois insuffisamment reconnue, mais où des communautés de musiciens ont développé, au fil des décennies, une identité artistique particulièrement forte. Denver appartient à cette géographie souvent méconnue. Située à proximité des montagnes Rocheuses, la ville possède une scène musicale dont la vitalité repose autant sur les musiciens locaux que sur les artistes de passage, les clubs, les institutions éducatives et les réseaux de solidarité qui permettent à une tradition de se renouveler.

Ken Walker, né dans l’Arkansas et élevé dans une communauté dont le nom semble presque annoncer la douceur de son caractère, Sweet Home, s’inscrit pleinement dans cette histoire. Son parcours musical commence par le violoncelle, instrument qu’il découvre dès l’enfance, avant de se tourner vers le tuba durant ses années de lycée. Ces premières expériences avec les registres graves ne sont évidemment pas anodines. Elles lui permettent d’appréhender très tôt la dimension physique du son, sa profondeur, son rôle dans l’équilibre d’un ensemble. Il poursuit ensuite des études musicales à Arkansas Tech University, où il se destine initialement à l’enseignement. Mais la découverte de la contrebasse vient bouleverser cette trajectoire. L’instrument s’impose progressivement comme une évidence, ouvrant la voie à une carrière dont l’ampleur ne tardera pas à se manifester.

Les rencontres jouent alors un rôle déterminant. Les leçons auprès de Ron Carter, figure essentielle de la contrebasse moderne, contribuent à façonner son approche de l’instrument. Les premières expériences professionnelles, notamment dans les clubs de Little Rock, lui permettent de se confronter à des musiciens d’une autre génération. Benny Golson, impressionné par son jeu, l’encourage même à rejoindre New York. Mais Walker ne se laisse pas séduire par l’idée d’une carrière nécessairement construite dans la métropole du jazz. En 1985, il choisit Denver, une décision qui pourrait sembler périphérique au regard des trajectoires habituellement racontées dans les histoires du jazz, mais qui se révélera déterminante.

Il y a quelque chose de profondément intéressant dans cette décision. L’histoire culturelle américaine est souvent racontée à travers les déplacements vers les grands centres de production et de reconnaissance. New York apparaît alors comme une destination presque incontournable, un passage obligé pour tout musicien désireux de s’imposer. Ken Walker choisit une autre voie. Il ne renonce pas pour autant à l’exigence artistique, mais construit son parcours à partir d’un territoire où il peut inscrire son travail dans la durée, participer à la vie d’une communauté et contribuer à son développement. Cette manière de concevoir la carrière musicale, moins centrée sur la conquête d’une reconnaissance extérieure que sur l’enracinement dans un milieu, mérite d’être soulignée. Elle permet aussi de comprendre pourquoi sa disparition a suscité une émotion aussi profonde parmi les musiciens de Denver.

À partir de la fin des années 1980, Walker devient l’un des contrebassistes les plus sollicités de la ville. Son passage au sein de l’orchestre résident du légendaire El Chapultepec, où il occupe la place de contrebassiste pendant douze années, constitue une étape essentielle de son parcours. Ce club, dont l’histoire est intimement liée à celle du jazz de Denver, représente bien davantage qu’un simple lieu de concert. Il est un espace de rencontres, de transmission et d’expérimentation, où les musiciens locaux peuvent se confronter à des artistes venus de tout le pays. Pour Walker, ces années sont l’occasion de jouer avec des personnalités majeures, mais aussi de développer cette capacité d’adaptation qui deviendra l’une des caractéristiques de son style.

Il faut imaginer ce que représente une telle expérience pour un contrebassiste. Chaque soirée peut être différente. Les musiciens de passage apportent leurs propres exigences, leurs habitudes, leurs manières d’aborder le tempo et l’improvisation. Certains privilégient la rigueur de la structure, d’autres recherchent une liberté presque totale. Le rôle du contrebassiste consiste alors à comprendre rapidement les intentions de chacun, à établir un dialogue, à trouver le point d’équilibre entre la fidélité à la composition et l’ouverture à l’imprévu. Walker semble avoir possédé cette faculté à un degré exceptionnel. Sa réputation de musicien de premier appel ne s’est pas construite uniquement sur son aptitude à jouer juste ou à tenir le tempo, mais sur sa capacité à rendre les autres meilleurs.

Cette qualité se retrouve pleinement dans Good Trouble. La musique ne repose pas sur une hiérarchie rigide entre un soliste et ses accompagnateurs. Elle s’organise plutôt comme une conversation, dans laquelle chaque intervention modifie subtilement la direction de l’ensemble. Les arrangements permettent aux musiciens de se retrouver autour d’un cadre commun, mais laissent suffisamment d’espace pour que les personnalités puissent s’exprimer. C’est là que se situe l’une des grandes réussites de cet album : parvenir à conjuguer une écriture exigeante et une liberté qui ne se transforme jamais en dispersion. Le post-bop, dont les formes peuvent parfois donner lieu à des démonstrations virtuoses un peu trop soucieuses de leur propre sophistication, retrouve ici une dimension profondément humaine.

Brad Goode, Peter Sommer, Jeff Jenkins, Dave Corbus et Paul Romaine ne sont pas simplement réunis pour célébrer la mémoire d’un musicien disparu. Ils prolongent une histoire commune, une pratique collective qui s’est construite au fil des années. Leurs interventions témoignent d’une connaissance mutuelle qui permet d’anticiper les intentions de chacun sans jamais les enfermer dans des automatismes. Le swing demeure ferme, mais il n’est jamais rigide. Les arrangements peuvent se révéler complexes, mais cette complexité ne constitue pas une fin en soi. Elle sert la musique, lui permet d’échapper aux solutions trop évidentes, de trouver des chemins de traverse. Il y a dans cette manière de jouer une forme de maturité qui ne peut être obtenue que par le temps, par l’expérience, par cette capacité à reconnaître qu’une improvisation réussie dépend souvent davantage de ce que l’on choisit de ne pas jouer que de la quantité de notes que l’on est capable de produire. C’est d’ailleurs l’une des leçons les plus précieuses que Ken Walker semble avoir transmises à ses élèves. Pendant près de trois décennies, il a enseigné à la Lamont School of Music de l’Université de Denver, où il fut le premier professeur de contrebasse jazz. Son travail pédagogique ne se limitait pas à la transmission d’une technique instrumentale. Il s’agissait d’apprendre à écouter, à comprendre les structures, à développer une relation personnelle au rythme et à la musique. Les témoignages de ses anciens collègues et de ses étudiants évoquent un professeur exigeant, mais profondément attentif, capable de faire comprendre des idées musicales complexes par des formulations simples, souvent teintées d’humour.

” Jouez avec excitation. Ne soyez pas excités. ” Cette formule résume assez bien une certaine conception du jazz. Elle rappelle que l’énergie musicale ne se confond pas avec l’agitation, que la virtuosité ne saurait remplacer l’intention et que la maîtrise de soi constitue parfois la condition nécessaire à la liberté. Une autre de ses recommandations, selon laquelle le silence n’est pas une erreur, mérite également d’être méditée. Dans une époque où la production sonore semble souvent obéir à une logique d’accumulation, où les musiciens peuvent être tentés de multiplier les interventions pour affirmer leur présence, cette invitation à laisser de l’espace possède une portée presque politique. Elle rappelle que l’écoute constitue une forme de relation, et que la musique collective ne peut exister sans une attention réelle portée aux autres.

Il serait pourtant réducteur de faire de Ken Walker un pédagogue dont la carrière artistique ne serait qu’un prolongement. Son travail d’enseignant et son activité de musicien se nourrissaient mutuellement. Les élèves qu’il formait pouvaient le retrouver sur scène, dans les clubs, au contact de musiciens venus de différents horizons. Il ne leur transmettait pas seulement des connaissances, mais une manière d’habiter la musique. Son enseignement reposait sur une idée essentielle : la discipline n’est pas l’ennemie de la liberté. Elle en constitue au contraire l’une des conditions. Cette conviction se retrouve dans Good Trouble, où les musiciens semblent capables de s’aventurer très loin sans jamais perdre le fil de leur conversation.

Le parcours de Walker témoigne également d’une remarquable ouverture aux différentes traditions musicales. Son jeu ne se limite pas au swing traditionnel ou au vocabulaire du bebop. Il s’intéresse aux rythmes brésiliens, aux métriques irrégulières, aux traditions afro-cubaines, aux formes modales et aux possibilités offertes par les langages contemporains. Cette curiosité n’a rien d’une posture. Elle s’inscrit dans une conception du jazz comme espace de recherche, où les héritages ne sont pas des frontières mais des points de départ. Le jazz n’a jamais été une musique immobile. Il s’est construit par les échanges, les déplacements, les rencontres, les appropriations et les transformations. La trajectoire de Ken Walker rappelle que cette capacité d’évolution demeure essentielle à sa vitalité.

Ses propres albums, notamment Terra Firma, paru en 2005, puis Down Home, témoignent de cette volonté de ne jamais se satisfaire des acquis. En tant que leader, il pouvait mettre en avant une conception personnelle de la musique, tout en laissant aux autres musiciens la possibilité de développer leurs propres idées. Les succès critiques et radiophoniques de ces enregistrements confirment qu’il ne fut pas seulement un accompagnateur exceptionnel, mais également un artiste capable de porter un projet musical cohérent. Good Trouble s’inscrit dans cette continuité. Il ne constitue pas une parenthèse dans sa discographie, mais une nouvelle manifestation de cette recherche permanente, de cette volonté de faire évoluer une musique qui ne saurait se contenter de reproduire les formes du passé.

La dimension historique de l’album apparaît alors plus clairement. Good Trouble est un témoignage, certes, mais il ne faut pas le considérer comme un simple document destiné à conserver la trace d’un musicien disparu. Il constitue aussi une œuvre qui s’inscrit dans le présent du jazz. La musique qu’il propose n’est pas tournée vers la nostalgie. Elle témoigne d’une pratique toujours vivante, d’une communauté qui continue de se retrouver, de jouer, de transmettre. La disparition de Ken Walker ne met pas un terme à cette histoire. Elle en modifie les conditions, mais elle ne l’interrompt pas. Les musiciens qui ont travaillé à ses côtés, les élèves qu’il a formés, les auditeurs qui ont découvert son jeu au fil des années deviennent à leur tour les dépositaires d’un héritage qui ne peut être conservé qu’en continuant à le faire vivre. Il est intéressant de constater que le titre de l’album, Good Trouble, semble précisément désigner cette capacité à bousculer les habitudes sans rompre le lien qui unit les musiciens. L’expression évoque une forme de désordre fécond, une manière de provoquer le mouvement, de remettre en question les évidences. Dans le jazz, cette idée possède une signification particulière. L’improvisation suppose une prise de risque, une disponibilité à l’imprévu, une capacité à accepter que la musique puisse prendre une direction que personne n’avait anticipée. Mais cette liberté ne peut exister sans une connaissance approfondie des structures et sans une confiance mutuelle. Le trouble n’est alors pas une rupture, mais une manière de renouveler la relation entre les musiciens.

C’est aussi ce qui rend cet album si représentatif de la carrière de Ken Walker. Il n’a jamais cherché à s’installer confortablement dans une position acquise. Sa réputation, ses collaborations, ses succès ne l’ont pas conduit à considérer son parcours comme achevé. Il a continué à jouer, à enseigner, à explorer, à rencontrer de nouveaux musiciens. Cette fidélité à la recherche constitue sans doute l’une des dimensions les plus importantes de son héritage. Dans un univers musical où les carrières peuvent parfois se construire autour de la répétition d’une formule, Walker semble avoir privilégié une autre voie : celle de l’évolution permanente, de la curiosité, de l’ouverture à des expériences nouvelles.

Il faut également souligner que la reconnaissance institutionnelle dont il a bénéficié, notamment son intronisation au Colorado Music Hall of Fame en octobre 2024, ne saurait suffire à mesurer son importance. Les distinctions ont leur utilité, elles permettent de rendre visible le travail d’un artiste et de rappeler sa contribution à une communauté. Mais elles ne disent pas tout. Elles ne peuvent traduire les innombrables heures passées à accompagner d’autres musiciens, les conseils donnés à un jeune contrebassiste, les conversations après un concert, les moments de doute ou de découverte qui constituent la véritable matière d’une carrière musicale. Elles ne disent pas davantage ce que représente la disparition d’un musicien pour ceux qui ont partagé avec lui une scène, une salle de répétition ou simplement une passion commune.

L’album Good Trouble possède précisément cette capacité à rendre perceptible une partie de cette histoire. Il nous invite à écouter autrement, à prêter attention à ce qui se joue derrière les solistes, à comprendre que la musique ne repose pas uniquement sur les personnalités les plus visibles. Dans un monde où l’attention se concentre souvent sur les figures dominantes, la contrebasse rappelle que toute construction collective nécessite des fondations solides. Ken Walker fut de ces musiciens dont la présence permet aux autres de s’épanouir. Sa contribution ne se mesure pas seulement aux notes qu’il a jouées, mais aussi à celles qu’il a rendues possibles.

Il y a, dans cette conception de la musique, une dimension profondément généreuse. Le jazz est une forme d’art où l’individualité occupe une place centrale, où chaque musicien est appelé à développer une voix singulière. Mais cette affirmation de soi ne peut se réaliser pleinement qu’à travers la relation aux autres. L’improvisation n’est pas un monologue. Elle suppose une écoute permanente, une capacité à intégrer les propositions des autres, à leur répondre, à leur donner un sens nouveau. Walker semble avoir compris cette exigence mieux que beaucoup. Son jeu ne cherche pas à imposer une présence au détriment de celle des autres. Il construit un espace dans lequel chacun peut trouver sa place, tout en contribuant à une œuvre commune.

C’est peut-être là que se situe la véritable portée de Good Trouble. Au-delà de la qualité des compositions, de la maîtrise instrumentale des musiciens ou de la richesse des arrangements, l’album témoigne d’une manière de concevoir le jazz comme une pratique profondément collective. Il rappelle que la musique ne se réduit pas à la somme des individualités qui la composent. Elle naît de leur interaction, de leurs différences, de leur capacité à se rejoindre autour d’une intention commune. Cette idée peut sembler évidente, mais elle demeure l’une des plus difficiles à mettre en œuvre. Good Trouble y parvient avec une remarquable assurance.

De fait, cet album procure un plaisir immédiat tout en possédant une complexité qui donne envie de s’intéresser à tout ce qu’il contient. Et là, croyez-moi, vous n’en ferez pas le tour à moins de l’écouter à plusieurs reprises. Chaque nouvelle écoute révèle des détails qui avaient échappé à la précédente, des nuances dans les interventions de la contrebasse, des réponses discrètes entre les instruments, des variations rythmiques qui modifient subtilement la perception de l’ensemble. Il ne s’agit pas de chercher à tout comprendre, encore moins de transformer l’écoute en un exercice d’analyse permanent. La musique conserve son pouvoir de séduction, sa capacité à nous entraîner, à nous surprendre, à nous faire oublier momentanément les préoccupations du quotidien. Mais elle offre également cette possibilité, plus rare, de revenir vers elle et d’y découvrir quelque chose de nouveau. Good Trouble est ainsi un album qui mérite d’être entendu pour lui-même, indépendamment de la disparition de Ken Walker. Sa dimension posthume lui confère évidemment une portée particulière, mais elle ne doit pas masquer ses qualités artistiques. La musique demeure vivante, inventive, exigeante, traversée par une énergie qui ne se laisse jamais réduire à la commémoration. Elle nous rappelle qu’un artiste ne disparaît pas nécessairement avec la fin de sa présence physique. Il demeure dans les œuvres qu’il a enregistrées, dans les musiciens qu’il a accompagnés, dans les élèves qu’il a formés, dans les auditeurs qu’il a touchés. Cette transmission ne relève pas d’une abstraction sentimentale. Elle se manifeste concrètement, chaque fois qu’un musicien reprend une idée, qu’un étudiant découvre une manière de jouer, qu’un auditeur se laisse surprendre par une phrase de contrebasse.

Il est bien évident que cet album fera date. Non seulement en raison de sa valeur historique, puisqu’il inscrit dans la mémoire du jazz le parcours d’un musicien dont l’importance fut considérable pour la scène du Colorado, mais aussi parce qu’il constitue un témoignage particulièrement représentatif de son art. Ken Walker n’a jamais cherché à se satisfaire de ce qu’il avait déjà accompli. Il a privilégié les collaborations, les échanges, les expériences susceptibles de permettre à cette musique si particulière qu’est le jazz de grandir, de repousser les frontières du possible. Il a contribué à faire de Denver un lieu où cette musique pouvait se développer, s’enrichir et se transmettre. Son histoire rappelle que le jazz ne se construit pas uniquement dans les grands centres médiatiques, mais aussi dans ces communautés où des musiciens choisissent de consacrer leur vie à une pratique artistique exigeante.

En refermant cette écoute, je repense à cette petite boutique de Bruxelles, à Witness, à ce disque aujourd’hui perdu dont quelques souvenirs demeurent. Il est parfois étrange de constater à quel point la mémoire musicale se construit à partir de fragments. Une ligne de basse, une sonorité, une rencontre, un album découvert au détour d’une journée peuvent laisser une empreinte durable, sans que l’on sache immédiatement pourquoi. Good Trouble vient aujourd’hui prolonger cette histoire personnelle, en lui donnant une dimension nouvelle. Il rappelle que les disques ne sont jamais de simples objets, mais des espaces de rencontre entre des artistes et des auditeurs, entre une histoire collective et une expérience individuelle.

La disparition de Ken Walker laisse évidemment un vide considérable dans la vie musicale de Denver. Mais l’écoute de Good Trouble nous empêche de considérer ce vide comme une absence absolue. La contrebasse continue de résonner, les musiciens poursuivent le dialogue, les élèves transmettent à leur tour ce qu’ils ont appris. Il ne s’agit pas de nier la perte, ni de prétendre que la musique pourrait remplacer la présence de celui qui l’a créée. Il s’agit plutôt de reconnaître que certaines œuvres possèdent cette capacité de maintenir ouverte une conversation, de faire vivre une mémoire sans la figer.

Et c’est sans doute ce qui rend Good Trouble si précieux. Au moment où l’on pourrait être tenté de réduire Ken Walker à une figure du passé, cet album nous rappelle qu’il fut avant tout un musicien du mouvement, de la rencontre et de l’avenir. Sa musique continue de nous inviter à écouter, à nous interroger, à nous laisser surprendre. Elle nous rappelle que le jazz n’est jamais aussi vivant que lorsqu’il accepte de se remettre en question, de prendre des risques et de faire confiance à ceux qui le jouent. Ken Walker nous quitte, mais le dialogue qu’il a contribué à construire ne s’achève pas avec lui. Il se poursuit dans les notes de Good Trouble, dans les mains des musiciens qu’il a formés et dans cette écoute attentive que son art nous invite, encore et toujours, à renouveler.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, November 4th, 2026

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Website

Musicians :
Ken Walker (double bass)
Peter Sommer (sax)
Brad Goode (trumpet)
Dave Corbus (guitar)
Jeff Jenkins (piano )
Paul Romaine (drums)

Track Listing :
Why Not
Septo Calypso
Good Trouble
The Healing Hymn
Gone Home
Man Of Action
Unlucky
Pontifex
Black Eyes