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Kelly Green, quand le jazz cesse d’être une interprétation pour devenir une manière de vivre la musique
Il y a des musiciens que l’on reconnaît à leur sonorité, d’autres à leur technique, d’autres encore à leur capacité à s’emparer d’une œuvre existante pour la faire entrer dans leur propre langage. Kelly Green appartient à cette dernière catégorie, mais avec une différence essentielle: chez elle, le jazz ne semble jamais être une simple affaire d’interprétation. Qu’elle compose, joue du piano ou chante, elle paraît incapable de considérer un morceau comme une partition figée. Elle le déplace, le questionne, le déconstruit parfois avant de le reconstruire avec cette élégance qui donne à sa musique une impression de naturel. Il faut pourtant se méfier de cette apparente facilité, car derrière elle se trouvent les heures de travail, les répétitions, les nuits passées à repousser les limites du jeu et cette expérience particulière du musicien qui consiste à accepter de mettre une part de soi dans une œuvre que d’autres ont parfois interprétée avant lui.
C’est peut-être ce qui rend «Eat Your Greens» aussi intéressant. L’album ne cherche pas à démontrer ce que Kelly Green sait faire, il montre plutôt ce qu’elle est devenue. Christian McBride la décrit comme «l’une des personnes les plus talentueuses et les plus pleines de vie» qu’il connaisse, et le compliment, qui pourrait sembler immense, prend à l’écoute du disque une signification assez concrète. Cette vitalité n’est pas seulement une caractéristique de sa personnalité, elle se retrouve dans la musique, dans les arrangements, dans les changements de direction, dans les dialogues entre les instruments et jusque dans l’humour qui traverse l’ensemble.
Le titre de l’album, «Eat Your Greens!», en dit déjà beaucoup. Il y a quelque chose de volontairement malicieux dans cette injonction à manger ses légumes, comme si Kelly Green voulait rappeler qu’il est parfaitement possible de prendre son métier très au sérieux sans se prendre soi-même trop au sérieux. Cette distinction est importante dans une époque où la virtuosité musicale est parfois utilisée comme une démonstration de puissance. Kelly Green choisit une autre voie: elle préfère donner l’impression que la musique est un espace de jeu, sans jamais confondre le jeu avec l’absence de travail ou de rigueur. Chez elle, la liberté paraît au contraire être le résultat d’une maîtrise suffisamment solide pour permettre à la musicienne de s’en affranchir au moment opportun.
Dès «Nobody Else but Me», le principe apparaît clairement. Kelly Green entre dans le morceau avec cette manière particulière de ne jamais donner l’impression qu’elle force son intervention. Elle joue, elle chante, elle s’amuse, puis Scott Robinson intervient au saxophone et trouve immédiatement sa place dans un ensemble qui semble avoir été conçu pour accueillir son timbre. Son arrivée donne au morceau cette couleur de club que l’on associe aux grandes heures du jazz, cette sensation d’un espace relativement intime dans lequel chaque musicien écoute réellement les autres. Le son compte beaucoup ici, avec une ampleur et une chaleur qui permettent d’imaginer sans peine le morceau sur scène, à condition que la prise de son et la sonorisation soient à la hauteur de ce travail d’équilibre.
Mais ce qui frappe surtout est la manière dont Kelly Green s’approprie la composition. «Nobody Else but Me» pourrait presque devenir, sous ses doigts, «Nobody Else but Green», non pas parce qu’elle chercherait à effacer l’œuvre originale, mais parce qu’elle en fait quelque chose de personnel. C’est précisément là que commence le véritable travail de l’arrangeuse. Un arrangement réussi ne se contente pas de modifier quelques notes ou de changer la distribution des instruments; il peut transformer la manière dont l’auditeur perçoit une composition qu’il croyait connaître. Kelly Green possède cette capacité à déplacer le centre de gravité d’un morceau sans jamais donner le sentiment de trahir ce qui en constituait l’identité.
«The Very Thought of You» en constitue un autre exemple particulièrement révélateur. Des reprises de ce standard, il y en a eu suffisamment pour que la difficulté ne réside plus dans la capacité à le chanter correctement. Le véritable enjeu est ailleurs : comment rendre personnelle une chanson devenue familière sans lui retirer ce qui faisait sa force? Kelly Green ne répond pas à cette question par la surenchère. Elle ne cherche pas à impressionner l’auditeur par une démonstration de virtuosité, mais introduit progressivement son propre vocabulaire, comme si elle cherchait moins à reprendre la chanson qu’à comprendre ce qu’elle pouvait encore lui faire dire.
Ce déplacement explique aussi pourquoi «Eat Your Greens» donne parfois le sentiment d’écouter davantage une œuvre construite qu’une simple succession de chansons. Chaque morceau semble participer à un ensemble plus vaste, les arrangements créent des correspondances, les musiciens circulent à l’intérieur de la musique et Kelly Green reste suffisamment attentive à son groupe pour ne jamais transformer l’album en démonstration personnelle. Il y a dans cette façon de construire un disque quelque chose qui rappelle les grands principes de la musique de scène, où chaque intervention doit avoir une fonction et où le mouvement général compte autant que la performance individuelle.
C’est probablement là que se trouve la véritable révélation de cet enregistrement. On connaissait Kelly Green comme chanteuse et pianiste, mais «Eat Your Greens» permet surtout de mesurer l’importance de Kelly Green compositrice et arrangeuse. Dans les pages de Paris Move, je l’avais qualifiée de «l’une des chanteuses les plus douées de la scène actuelle», et je ne retirerais rien à cette appréciation. Mais cet album oblige aujourd’hui à déplacer légèrement le regard, car la voix et le piano, pourtant essentiels, ne constituent plus les seuls éléments permettant de comprendre son identité artistique. Ce qui demeure après plusieurs écoutes, c’est avant tout la construction musicale et cette capacité à penser en termes d’ensemble.
Cette faculté explique en partie son parcours et les collaborations qu’elle a pu nouer au fil des années. Avec déjà une demi-douzaine d’albums en tant que leader à son actif, elle s’est produite et a enregistré aux côtés de personnalités aussi importantes que Wycliffe Gordon, T.K. Blue, Kenny Wollesen, George Coleman ou Billy Hart. Ces noms pourraient suffire à impressionner, mais ils ne sont pas ici pour servir de décoration à une biographie. Leur présence permet surtout de comprendre dans quel environnement musical Kelly Green a choisi de travailler, celui d’un jazz où l’écoute, l’expérience et la capacité à dialoguer restent plus importantes que la simple exposition de la virtuosité.
«Tongue Twister», composition de Mulgrew Miller, constitue à cet égard l’un des moments les plus révélateurs de l’album. Le morceau est complexe et aurait pu facilement devenir un exercice destiné à mettre en avant la virtuosité des musiciens. Kelly Green choisit une approche beaucoup plus subtile: elle organise, elle donne une nouvelle direction à l’œuvre sans lui retirer sa complexité et permet au groupe de respirer, de dialoguer et de répondre. Les musiciens ne jouent pas les uns après les autres comme s’ils attendaient leur tour, ils construisent quelque chose ensemble, ce qui transforme la complexité de la composition en une véritable conversation musicale.
Il n’y a donc ici aucun besoin d’effets spéciaux. Les claviers ne cherchent pas à hurler comme des loups au cœur de la nuit et personne ne semble avoir besoin de rappeler à l’auditeur que ce qu’il écoute est techniquement difficile. La richesse vient ailleurs, dans cette musicalité fondée sur l’écoute et dans cette capacité à laisser de l’espace à un autre musicien. Savoir quand ne pas jouer peut-être aussi important que savoir jouer, et dans « Tongue Twister », Kelly Green semble avoir parfaitement compris cette règle. L’arrangement ne cherche jamais à réduire les autres musiciens au rôle d’accompagnateurs, il leur permet au contraire de participer pleinement à la construction du morceau.
L’album révèle ainsi une artiste qui paraît de plus en plus difficile à enfermer dans une seule définition. Chanteuse, pianiste, compositrice et arrangeuse, Kelly Green semble avoir trouvé une manière personnelle de faire coexister ces différentes dimensions sans que l’une prenne définitivement le dessus sur les autres. Il existe également chez elle une capacité à faire rêver qui mérite d’être soulignée, non pas comme une formule destinée à embellir une critique, mais parce que cette faculté constitue l’une des fonctions essentielles de la musique. Le jazz peut être savant, complexe et sophistiqué, mais il peut également être drôle, tendre, populaire, théâtral ou profondément intime. «Eat Your Greens» semble vouloir rappeler cette liberté fondamentale.
«When You’re Smilin’», avec Wycliffe Gordon au trombone et à la voix, apporte une nouvelle couleur à l’ensemble et prolonge cette impression de spectacle qui traverse plusieurs compositions. Là encore, Kelly Green ne cherche pas à transformer son album en comédie musicale. C’est plutôt l’inverse: elle montre que certaines qualités du jazz et de la comédie musicale peuvent se rencontrer sans que l’une ait besoin de renoncer à son identité. Le morceau conserve son caractère jazz tout en possédant cette dimension narrative qui permet à l’auditeur d’imaginer une scène, des personnages et un mouvement plus large que la simple succession des notes.
Puis arrive «If I’m Lucky», qui clôt l’album et renforce encore cette impression. L’idée de Broadway, qui pouvait sembler au départ un peu éloigné de l’univers de Kelly Green, devient progressivement moins improbable. Il y a chez elle un sens du récit, de la mise en scène musicale et de l’arrangement qui pourrait parfaitement trouver sa place sur une scène de théâtre. Cela ne signifie évidemment pas qu’elle devrait quitter le jazz pour rejoindre Broadway, mais plutôt que son jazz possède déjà une dimension narrative qui dépasse les frontières habituelles du genre.
Cette capacité à franchir les frontières sans jamais donner le sentiment de forcer le passage constitue peut-être l’une des qualités les plus intéressantes de Kelly Green. Elle ne cherche pas à mélanger les genres pour produire artificiellement de la nouveauté. Elle semble simplement suivre les possibilités offertes par la musique. Lorsqu’un arrangement appelle une dimension théâtrale, elle la laisse apparaître; lorsqu’un morceau demande davantage d’espace, elle le lui accorde ; lorsqu’un musicien doit prendre la parole, elle sait lui laisser la place nécessaire.
Cette approche contraste d’ailleurs avec la discrétion de l’artiste en dehors de la musique. Kelly Green n’est pas de celles que l’on voit constamment occuper l’espace médiatique. Elle semble préférer apparaître lorsqu’un nouvel album vient rappeler son existence et son évolution. À une époque où la visibilité est devenue presque une composante du métier de musicien, cette réserve peut surprendre, mais elle permet aussi de comprendre une partie de son parcours. Kelly Green communique peu, mais sa musique parle beaucoup, et «Eat Your Greens» constitue probablement l’une des expressions les plus abouties de cette manière de laisser l’œuvre prendre la parole à la place de l’artiste.
C’est finalement ce qui rend cet album si personnel. Il ne s’agit pas seulement d’un nouvel enregistrement dans la discographie d’une chanteuse et pianiste américaine, mais d’un disque dans lequel une artiste semble avoir trouvé un équilibre entre ce qu’elle sait faire et ce qu’elle veut désormais raconter. Elle n’a plus besoin de démontrer qu’elle sait chanter ou jouer du piano, pas davantage qu’elle n’a besoin de rappeler qu’elle connaît l’histoire du jazz. Elle compose, arrange, interprète et permet aux musiciens qui l’entourent de participer à une construction dont elle demeure la force organisatrice.
«Eat Your Greens» est ainsi moins un album qui cherche à impressionner qu’un album qui invite à écouter. Son humour, sa sophistication, ses arrangements et ses moments de liberté forment un ensemble cohérent, mais c’est surtout cette impression de plaisir qui finit par s’imposer. Kelly Green semble prendre autant de plaisir à chanter qu’à jouer, autant à réinventer une composition qu’à écouter ceux qui l’accompagnent, et cette joie n’est jamais séparée de l’exigence qui caractérise son travail.
On pourrait alors revenir au titre de l’album et considérer l’injonction avec un peu plus de sérieux. Oui, il faut manger ses légumes, surtout lorsqu’ils sont préparés par une musicienne qui sait transformer une plaisanterie en manifeste artistique. Avec «Eat Your Greens», Kelly Green ne demande pas seulement à l’auditeur d’appuyer sur «play». Elle lui propose d’entrer dans un univers où le jazz peut encore surprendre, faire sourire, raconter une histoire et, surtout, donner envie de continuer à écouter.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, August 12th, 2026
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Musicians :
Kelly Green – piano & vocals
Evan Hyde – drums
Luca Soul Rosenfeld – upright bass
Elijah J. Thomas – flute & alto flute
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Scott Robinson – tenor saxophone
Wycliffe Gordon – trombone & vocals
Wallace Roney Jr.- trumpet & flugelhorn
Steve Wilson – alto saxophone
Track Listing :
1 Nobody Else But Me
2 The Very Thought of You
3 Eat Your Greens
4 Milestones / Here and There
5 Tongue Twister
6 When You’re Smilin’
7 Solitude
8 By The Way
9 If I’m Lucky
10 When You’re Smilin’
11 By The Way
