Jun Iida – Bellflower (FR review)

OA2 records – Street date : June 19, 2026
Jazz
Jun Iida – Bellflower

Résumé: Avec Bellflower, Jun Iida mêle sophistication post-bop, atmosphères cinématographiques et narration intime pour signer l’un des disques de jazz contemporain les plus immersifs de l’année.

Bellflower de Jun Iida transforme la mémoire, l’exil et l’héritage du jazz en une œuvre profondément moderne

Dehors, la pluie crépite doucement sur l’asphalte. Dans le studio baigné d’une lumière ambrée de fin de soirée, des tasses de café refroidissent entre des câbles emmêlés tandis qu’un producteur, derrière la console, hoche discrètement la tête au rythme de la musique. Puis surgit la trompette de Jun Iida : un son précis, calme, chaleureux, mais traversé d’une forme de quête intérieure, comme si le musicien tentait de cartographier ses propres souvenirs.

Le compositeur japonais avait déjà marqué les esprits avec Evergreen, mais Bellflower confirme quelque chose de plus rare encore: peu d’artistes aujourd’hui savent concilier avec autant de naturel la tradition du jazz et une expression résolument contemporaine. S’il faut encore parler d’étiquettes, Iida appartient à cette lignée singulière des musiciens post-bop du XXIe siècle qui refusent la nostalgie sans jamais rompre avec les racines émotionnelles du genre.

Chaque composition se déploie comme un chapitre d’un roman américain inachevé. Ayant vécu dans plusieurs villes façonnées par des identités culturelles fortes, Iida nourrit sa musique de questions liées au territoire, à la mémoire et à l’appartenance. Bellflower porte d’ailleurs profondément l’empreinte de son départ de Seattle pour New York il y a trois ans, une transition dont l’écho traverse toute l’architecture émotionnelle du disque.

Seattle plane sur l’album comme une silhouette fantomatique. Depuis des décennies, la ville inspire musiciens, écrivains, cinéastes et peintres, mais son imaginaire artistique demeure souvent éclipsé par celui de métropoles plus imposantes. Là où New York impose sa vitesse et son perpétuel besoin de réinvention, Seattle cultive depuis longtemps l’introspection, les atmosphères suspendues et une certaine patience créative. Cette opposition irrigue silencieusement Bellflower. On y entend le tiraillement entre mouvement et contemplation, ambition et solitude, urgence urbaine et mémoire lointaine. À mesure que l’on écoute Iida, une idée s’impose peu à peu: il est peut-être en train de devenir l’une des voix majeures du jazz de Seattle. Et cela ne paraît plus exagéré, mais inévitable.

En conservant une instrumentation acoustique, Iida permet à l’auditeur d’entrer pleinement dans la finesse de son écriture. La musique est sophistiquée, parfois d’une grande complexité harmonique et structurelle, mais jamais démonstrative. Il ne sacrifie jamais la mélodie à la virtuosité intellectuelle. Cet équilibre est essentiel. Même dans ses passages les plus élaborés, l’album demeure accueillant. Certains parleraient d’un jazz “accessible”, presque consensuel, mais l’expression manque sa cible. Iida appartient à cette tradition de musiciens pour lesquels la clarté émotionnelle ne s’oppose jamais à l’ambition artistique.

Des morceaux comme “Sunlit Portrait” ou “Bellflower” révèlent toute l’étendue de son écriture. Le premier avance avec une élégance lyrique, comme un souvenir revisité des années plus tard, tandis que le second traduit cette agitation émotionnelle qui traverse tout l’album. Même dans ses instants les plus silencieux, la musique conserve une dynamique profondément cinématographique, comme si chaque arrangement avançait lentement vers une révélation.

Par bien des aspects, Iida prolonge l’héritage façonné par Miles Davis durant les périodes les plus aventureuses de sa carrière. Miles disait un jour à propos de Louis Armstrong: «On ne peut rien jouer à la trompette que Louis n’ait déjà joué.» Il admirait son sens du temps, son émotion, sa capacité à ne jamais sonner faux. Cette phrase revenait constamment à l’esprit à l’écoute de Bellflower.

L’album ravive aussi des souvenirs plus personnels: ceux des soirées de Noël de l’enfance, devant une télévision diffusant encore des images en noir et blanc, fasciné par la présence magnétique d’Armstrong. Sous les lumières brûlantes des plateaux, il donnait tout, à chaque apparition. Par Louis Armstrong, beaucoup ont découvert Miles Davis. Et par Miles Davis, il devient plus facile d’entrer dans l’univers de Jun Iida. Ce qui rend ce dernier si précieux n’est pas l’imitation, mais sa manière d’absorber cette longue histoire du jazz pour la transformer en quelque chose d’intimement personnel.

Une partie de la puissance du disque tient également à la manière dont Iida capte les sons qui l’entourent. Des fragments de folk, de soul et d’Americana discrète traversent les compositions presque imperceptiblement. Des gestes musicaux apparaissent puis disparaissent comme des conversations saisies au détour d’une rue. Ce qui frappe surtout, une fois encore, c’est la délicatesse du compositeur. Bellflower ne doit pas être abordé comme une simple succession de morceaux, mais comme une œuvre pensée dans sa totalité, où chaque pièce dépend émotionnellement et structurellement des autres.

Cette cohérence apparaît avec une force particulière sur “Will They Remember”. Sans même regarder la liste des titres, on comprend instinctivement que l’on atteint le cœur émotionnel du disque. Iida possède ce talent rare : convoquer l’atmosphère des films noirs des années 1950 tout en la projetant vers quelque chose de profondément contemporain. L’effet est presque sculptural. À partir de ce moment, il ne semble plus seulement arranger des mélodies, mais modeler l’espace lui-même. L’environnement sonore devient tangible, immersif, impossible à fuir.

Deux artistes coexistent alors en lui. Le compositeur construit l’architecture, tandis que l’instrumentiste agit presque comme un peintre, appliquant instinctivement les bonnes couleurs sonores au moment exact où elles doivent surgir. Chaque phrase paraît pensée avec précision sans jamais perdre sa souplesse naturelle.

Écrire et interpréter une musique capable de résonner avec une telle intensité suppose une véritable singularité artistique. Les grands musiciens sont reconnaissables en quelques secondes. Jun Iida possède cette qualité rare. Il sait précisément ce qu’il cherche et maîtrise remarquablement la dramaturgie musicale, au point que l’auditeur perçoit non seulement ce que ce projet est aujourd’hui, mais aussi ce qu’il pourrait devenir sur scène.

Cette sensation de concert habite d’ailleurs l’ensemble du disque. À chaque instant, on entend l’intimité qui lie les musiciens, particulièrement dans les passages les plus vulnérables. La complicité est évidente. Tous semblent entièrement investis dans l’expérience collective du jeu. Et lorsque l’album s’achève, demeure une impression simple mais puissante: les musiciens ont probablement pris autant de plaisir à créer cette œuvre que les auditeurs en auront à s’y abandonner.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, May 21st, 2026

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To buy this album

Website

Musicians :
Jun Iida – trumpet, vocals
Chris McCarthy – piano & Rhodes
Giulio Xavier Cetto – bass
Jongkuk Kim – drums
Masami Kuroki – guitar
Takafumi Nikaido – congas (5)
Zelda Harris – vocals (6)

Track Listing:

1  Rivers and Bridges  6:55
2  Hotaru Nights  5:58
3  The Final View  4:22
4  Next Time  4:40
5  Marco the Phoenix  5:18
6  Will They Remember?  6:45
7  No Scuffs  5:06
8  Lovers’ Interlude  2:12
9  Chasing Peace  7:23
10  Bellflower  7:43

Music composed by Jun Iida (Jun Iida Music)
except (3) by Nujabes (Mr Bongo, PRS)

Production Info:
Produced by Jun Iida
Recorded by Todd Carder at The Bunker Studio, Brooklyn, NY, September 5-6, 2025
Mixed & mastered by Rich Breen, Dogmatic Sound, Burbank, CA.
Band photo by Prisca Edwards
Front cover photo by Rengim Mutevellioglu
Cover design & layout by John Bishop