Josh Cohen – We Are Home (FR review)

Joshcohenmusic – Street date : September 25, 2026
Jazz
Josh Cohen – We Are Home

Il est rare que je commence une critique d’album de jazz en laissant directement la parole à l’artiste. Cette fois, pourtant, je vais faire une exception, car les mots de Josh Cohen permettent immédiatement de comprendre ce qui se joue derrière We Are Home, son nouvel album. «Pendant des années, la basse solo m’a permis de façonner un univers musical entier entre mes mains. Avec We Are Home, j’ai dû confier cet univers à d’autres : lâcher prise, faire confiance au groupe et laisser la musique se développer au-delà de ce que j’aurais pu imaginer seul.»

Cette phrase pourrait presque servir de manifeste à l’album. Elle résume un changement de perspective chez un musicien qui avait jusqu’ici appris à faire de la basse un instrument capable de porter à lui seul une architecture musicale complète. Ici, il ne s’agit plus de contrôler chaque espace sonore, mais de le partager. Cette démarche est particulièrement intéressante parce qu’elle ne se limite pas à la constitution d’un nouveau groupe autour de Josh Cohen. Elle modifie la manière même dont sa musique est pensée. La basse reste évidemment le point d’ancrage du projet, mais elle devient désormais l’un des éléments d’un ensemble plus vaste. Le musicien accepte que ses compositions soient transformées par les personnalités de ceux qui les interprètent. Ce déplacement est essentiel. Il permet à We Are Home de dépasser le simple exercice de style et de devenir une véritable œuvre collective, dans laquelle le jazz dialogue avec la fusion, le rock, le funk et d’autres influences qui apparaissent au fil des morceaux.

Il y a chez Cohen une volonté évidente de ne pas enfermer sa musique dans une catégorie. Cette liberté n’est pas nouvelle dans le jazz, mais elle devient aujourd’hui suffisamment rare pour être soulignée. Beaucoup de productions contemporaines cherchent à identifier rapidement leur territoire esthétique. We Are Home fait presque l’inverse. L’album avance par déplacements successifs, par changements de textures et d’atmosphères, tout en conservant une cohérence qui vient avant tout de l’écriture. Les premières compositions installent progressivement le langage du disque, puis Next Steps agit comme un véritable point de bascule. Les éléments jusque-là perceptibles se rassemblent, les influences se répondent et la dimension jazz-fusion devient plus évidente.

C’est également à ce moment que ressortent pleinement les qualités de compositeur et d’arrangeur de Josh Cohen. Sa connaissance de la basse lui permet de penser la musique depuis son socle rythmique, mais il ne réduit jamais son rôle à celui d’un accompagnateur. La basse circule, commente, relance et parfois prend la parole comme le ferait un instrument soliste. Elle dialogue avec les claviers de Jeremy Ledbetter, les guitares de Lucian Gray, les bois de Rob Christian et la batterie de Mateo Mancuso. Ce dialogue constitue l’une des grandes réussites du disque. Il donne à l’ensemble une respiration qui permet aux morceaux de conserver leur identité sans devenir prévisibles.

À certains moments, cette manière de faire peut rappeler certaines productions de Spyro Gyra ou du groupe canadien Uzeb. Il ne s’agit évidemment pas d’établir une filiation directe ni de considérer We Are Home comme une reproduction de ces univers. La comparaison tient davantage à cette capacité à faire cohabiter une écriture mélodique accessible, une grande maîtrise instrumentale et une volonté de faire circuler le jazz dans des territoires plus larges. Josh Cohen possède suffisamment de personnalité pour ne pas avoir besoin de reproduire les recettes de la fusion des décennies précédentes. Il en retient plutôt une certaine conception de la liberté musicale.

Le titre de l’album prend alors tout son sens. We Are Home ne renvoie pas uniquement à une adresse ou à un lieu précis. Le «chez-soi» dont parle Cohen est davantage un sentiment, celui d’appartenir à un espace humain et musical, de construire quelque chose avec d’autres et de savoir que la création peut elle aussi constituer une forme de refuge. L’idée d’appartenance traverse le disque sans jamais devenir démonstrative. Elle est présente dans la façon dont les musiciens se répondent, dans la confiance qui semble s’être installée entre eux et dans cette volonté de faire de l’album un espace commun. Cette dimension trouve un écho particulier dans le parcours personnel de Cohen. We Are Home arrive à un moment charnière de sa vie, à la fois comme musicien, époux, père et artiste indépendant. Il y a dans cette musique quelque chose qui ressemble à un retour aux sources, mais certainement pas à un retour en arrière. Revenir chez soi signifie ici regarder ce qui a été parcouru et comprendre ce qui mérite d’être conservé. Le disque porte ainsi les traces d’une vie familiale, de changements, de transitions et d’une relation profonde avec la communauté musicale de Toronto et, plus largement, avec la scène jazz canadienne. Comme je le dis souvent, les meilleurs artistes finissent par utiliser leur propre existence comme une matière première. Ils ne racontent pas nécessairement leur vie de manière littérale, mais celle-ci finit toujours par apparaître quelque part dans le son. Il existe une relation entre un musicien et l’environnement dans lequel il évolue. Chez Josh Cohen, cette relation produit une musique profondément urbaine, parfois rugueuse, parfois très mélodique, qui semble avoir absorbé les différentes réalités d’une ville comme Toronto. Il y a du mouvement, des contrastes, une certaine densité, mais également des moments où la musique respire et laisse apparaître une forme de fragilité.

Cette richesse ne serait cependant pas possible sans la qualité des musiciens réunis autour de Cohen. Jeremy Ledbetter au piano et aux claviers apporte une profondeur harmonique qui élargit considérablement le spectre du groupe. Lucian Gray à la guitare apporte une autre tension, parfois plus rock, parfois plus aérienne. Mateo Mancuso, à la batterie, fournit une assise rythmique qui permet aux compositions de se développer sans perdre leur mouvement. Rob Christian, enfin, occupe une place particulièrement importante, non seulement par ses interventions au saxophone ténor, au saxophone alto, à la flûte et à l’EWI, mais également par son travail de production et d’ingénierie du son.

Le rôle de Christian mérite que l’on s’y attarde. Il n’est pas simplement l’un des instrumentistes du disque. Son travail intervient à plusieurs niveaux de la réalisation. En participant à l’enregistrement, au mixage et au mastering, il contribue directement à déterminer la manière dont cette musique va parvenir jusqu’à l’auditeur. Son apport agit sur les textures, les équilibres, la profondeur du son et la manière dont les différents instruments se rencontrent. Cette implication explique en partie pourquoi We Are Home possède une identité sonore aussi affirmée. Ce travail de production est d’autant plus important que la musique de Cohen repose sur de nombreux niveaux de lecture. Une première écoute permet d’apprécier le groove, les mélodies et la virtuosité des musiciens. Une écoute plus attentive révèle les arrangements, les échanges entre les instruments et la manière dont la basse organise l’ensemble. Puis apparaissent les détails, ces petites interventions qui donnent au disque sa densité et empêchent les compositions de se réduire à leur thème principal. C’est là que l’on comprend vraiment la différence entre un disque qui rassemble de bons musiciens et un disque qui fonctionne comme un véritable groupe. Dans We Are Home, chacun semble disposer d’une liberté suffisante pour exister, mais cette liberté n’entraîne jamais la disparition du collectif. Au contraire, elle renforce l’identité commune. La réussite tient précisément à cet équilibre entre la personnalité de chacun et la direction artistique de Cohen.

L’album rappelle ainsi une chose essentielle: le jazz n’a jamais été seulement une affaire de catégories. Il est avant tout une manière de faire circuler les idées entre les musiciens. Lorsque cette circulation fonctionne, les frontières entre jazz, rock, fusion ou funk deviennent finalement secondaires. Ce qui compte est la capacité d’une composition à supporter plusieurs lectures et celle des interprètes à lui donner une vie nouvelle. We Are Home appartient à cette famille de disques qui refusent de choisir entre écriture et liberté. Josh Cohen connaît suffisamment son instrument et son langage pour construire une musique exigeante, mais il accepte également que cette musique lui échappe. C’est probablement le paradoxe le plus intéressant du projet. Celui qui avait appris à construire seul un univers sonore décide ici de le remettre entre les mains d’un groupe. Et c’est précisément cette prise de risque qui donne à l’album sa personnalité. We Are Home n’est pas seulement un disque consacré à la basse, au jazz-fusion ou à la virtuosité instrumentale. C’est un disque sur la confiance, sur le collectif et sur cette idée finalement très simple selon laquelle la musique peut devenir un lieu où plusieurs individus trouvent leur place. Josh Cohen ne renonce pas à son identité de musicien soliste; il la confronte à celles de ses partenaires.

Ce genre d’album n’est plus si courant. Il demande du temps, une véritable direction artistique et surtout une confiance réciproque entre les musiciens. Cohen et ses compagnons semblent avoir trouvé cet équilibre. Chacun apporte sa voix, mais personne ne cherche à prendre toute la place. La basse demeure le cœur du projet, sans en devenir le centre exclusif. Les claviers, les guitares, les bois et la batterie participent tous à cette construction.

Au bout du compte, We Are Home donne surtout le sentiment d’un musicien qui a accepté de changer de manière de raconter son histoire. Après avoir appris à construire seul, Josh Cohen choisit de construire avec les autres. Et dans cette décision, il y a peut-être la véritable signification du titre. Le «chez-soi» n’est plus seulement l’endroit où l’on revient. Il devient l’espace que l’on construit ensemble, avec ceux qui nous accompagnent, nous contredisent, nous inspirent et nous permettent finalement d’aller plus loin que ce que nous aurions imaginé seuls.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, September 17th, 2026

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To buy this album

Website

Musicians:
Josh Cohen – bass, wordless vocals on tracks 3, 7 & 8
Jeremy Ledbetter – piano, keyboards
Lucian Gray – guitars
Rob Christian – woodwinds, EWI and sound design
Mateo Mancuso – drums
Elmer Ferrer – nylon-string and steel-string acoustic guitars on tracks 7 & 8

Production Credits:
Produced by Rob Christian
Recorded by Rob Christian at RC Sound, Toronto, 2024
Mixed and mastered by Rob Christian
Additional engineering by Rich Greenspoon
DDP master prepared by Dave Vanderploeg
Executive Producers: Howard Cohen, Anita Cohen, and Jeff Macklis
Photography: Alice Xue
Graphic design: Daniel Joseph Cohen
Copyright & Publishing:
All compositions by Josh Cohen – Published by Josh Cohen Music
Registered with SOCAN
℗ 2026 Josh Cohen Music
© 2026 Josh Cohen Music
Toronto, Canada