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John Vanore, Easter Island Suite: quand la forme symphonique rencontre la liberté du jazz
Il est des matins à Austin où le climat lui-même semble hésiter, lorsque l’hiver texan glisse sans prévenir du chaud au froid, puis revient sur ses pas. À une heure, le T-shirt est à peine supportable; à la suivante, on ressort les manteaux. Ce rythme incertain, familier à quiconque vit ici depuis un certain temps, aiguise paradoxalement les sens. C’est dans ces instants de flottement, entre les saisons, entre les attentes, que l’écriture se précise, surtout lorsqu’un disque commence à tourner: Easter Island Suite de John Vanore.
La musique qui s’en déploie reflète parfaitement cette atmosphère instable. Élégante, ample, profondément intellectuelle, Easter Island Suite s’impose comme une œuvre de jazz symphonique au sens le plus abouti du terme. Ce que propose Vanore n’est pas simplement un grand ensemble ou une composition de jazz étendue, mais une véritable déclaration musicale, construite avec rigueur, qui emprunte ouvertement à la discipline formelle de la musique classique tout en embrassant les prises de risque expressives propres à l’improvisation jazz.
À première écoute, l’ensemble évoque un big band, mais la comparaison atteint vite ses limites. La démarche de Vanore s’inscrit plutôt dans la lignée de compositeurs comme Gil Evans ou, plus récemment, Maria Schneider, des artistes qui ont élargi le champ de l’orchestration jazz sans jamais en sacrifier l’immédiateté émotionnelle. Comme eux, Vanore bâtit ses pièces sur une ossature classique, laissant émerger les solistes de manière organique à l’intérieur de la structure. Parfois dissonantes, toujours lumineuses, ces voix individuelles ne dominent jamais: elles dialoguent.
L’album se déploie en quatre mouvements distincts, pour une durée totale d’environ quarante minutes. Ce seul choix formel révèle une pensée compositionnelle davantage tournée vers la salle de concert que vers la scène de club. Et pourtant, il s’agit indéniablement de compositions jazz. C’est précisément cette tension entre forme et liberté qui confère à l’album sa force. Easter Island Suite s’adresse simultanément aux amateurs de jazz contemporain, aux passionnés de musique classique et à celles et ceux qui se laissent séduire par les formes improvisées et exploratoires.
Bien que trompettiste de formation, John Vanore se présente ici avant tout comme compositeur. Aucune virtuosité mise en avant, aucune volonté de s’installer au centre du propos. L’œuvre prime. La trompette de Vanore s’inscrit à égalité avec les autres instruments, renforçant l’impression d’un projet collectif plutôt que d’un écrin destiné à la performance individuelle.
À force d’écoutes, la musique révèle une véritable dimension chorégraphique. Chaque mouvement regorge de changements de rythmes, de cadences évolutives, de dynamiques internes. On y perçoit des échos de vent, de vastes paysages, de déplacements. Une musique qui suggère autant l’espace que le son, et qui invite l’auditeur non seulement à écouter, mais à imaginer.
Le parcours de Vanore éclaire encore davantage cette ambition. Il commence la trompette à l’âge de sept ans et construit depuis une carrière aux multiples facettes : pédagogue, producteur, compositeur et instrumentiste. Son travail l’a conduit à collaborer avec EMI, Atlantic Records, PBS, Miramax et d’autres institutions majeures, ainsi qu’à fréquenter intensément les grands studios new-yorkais. Cette période comprend notamment la production de l’album certifié disque d’or On Eagle’s Wings pour Michael Crawford, la bande originale et le CD Voices pour l’émission spéciale de PBS The American Promise, ainsi que sa participation en tant que soliste à la musique du film d’animation My Dog Tulip.
En 2004, John Vanore est également sollicité pour composer une œuvre commémorant le vingtième anniversaire de la catastrophe de Bhopal, en Inde. La pièce qui en résulte, une composition solennelle en cinq mouvements, enregistrée sous le titre Suite for Bhopal, affirme sa conviction que la musique peut être un vecteur de mémoire et de réflexion éthique, une approche qui irrigue encore son écriture aujourd’hui.
Il existe dans Easter Island Suite une conscience profonde, une exigence intellectuelle qui rend cette musique difficile à classer précisément parce qu’elle est singulière. Des projets d’une telle ampleur ne peuvent réussir que lorsque chaque musicien comprend pleinement le sens et l’architecture de la vision du compositeur, et accepte de fondre son individualité dans une vision sonore commune. Cette cohésion traverse l’album de bout en bout.
Pour celles et ceux peu familiers de ce type de démarche artistique, l’invitation demeure ouverte. Ce disque n’est pas conçu pour une écoute fragmentée ou distraite. Aucun de ses mouvements ne prend véritablement sens isolément. Ils doivent être appréhendés comme un tout. Un compositeur, après tout, n’est pas si éloigné d’un romancier. On n’envisagerait jamais de lire un seul chapitre de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster et de s’en contenter.
Easter Island Suite demande du temps, de l’attention et une forme de confiance, mais il récompense largement les trois. À l’heure des écoutes morcelées et des playlists sans cohérence, John Vanore propose quelque chose de devenu rare : un discours musical continu, structuré, et la preuve que le jazz, dans ses formes les plus ambitieuses, peut encore penser symphoniquement.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, January 9th 2026
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To buy this album (February 6, 2026)
Musicians :
John Vanore, composer, trumpeter
Austin Wagner, drums
Lyndsie Wilson, French Horn
Ron Thomaa, piano
Michael Mee, alto saxopphone & alto flute
Dan Monaghan, dtrums
Greg Kettinger, guitar
Bob Howell, tenor & soprano saxophone
Mike Falcone, tenor saxophone
George Barnett, French horn
Track Listing :
Mvt.1 Discovery
Mvt.2 Gods and Devils
Mvt.3 The Secret Caves
Mvt.4 Rano Raraku
Recorded : June 19, 2024
Recorded by John Senior
Mixed & Mastered by John Vanore
