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À seulement 22 ans, Alexander porte déjà en lui le regard singulier d’un artiste qui a consacré la moitié de son existence à façonner son univers musical. Après une décennie de créations et une discographie particulièrement riche pour son âge, le jeune pianiste et compositeur revient avec «Celestial Keeper», un album qui témoigne d’une période de transformation profonde, à la fois intime et artistique.
Les changements ont commencé par un retour vers ses origines. Alexander et sa famille ont récemment choisi de revenir vivre à Bali, l’île indonésienne où il est né, après avoir passé près de la moitié de sa vie entre New York et Baltimore. Ce déplacement ne fut pas simplement un changement d’adresse. Il a constitué une véritable rupture dans son quotidien, une modification du rapport au temps, à l’espace et à son environnement, qui a profondément marqué la musique qu’il compose désormais.
Les compositions de «Celestial Keeper» dévoilent un degré d’introspection et une profondeur émotionnelle qui prolongent son parcours tout en l’ouvrant vers une nouvelle dimension. Ses premiers enregistrements avaient déjà révélé un jeune compositeur exceptionnel, capable d’affirmer une voix artistique reconnaissable entre toutes. Ce nouvel album semble toutefois témoigner d’une recherche plus vaste, plus intérieure, plus personnelle. Il représente également une étape inédite dans sa carrière: pour la première fois, ses collaborations ne reposent plus uniquement sur le dialogue entre instruments, mais accueillent pleinement la présence de la voix humaine.
L’élan initial de l’album trouve aussi son origine dans une expérience familière à de nombreux créateurs: la confrontation avec le silence de la page blanche. Comme beaucoup d’artistes, Alexander a traversé ces périodes où l’inspiration paraît inaccessible, où l’acte de création devient soudain plus difficile.
«Ces moments de paralysie créative peuvent être difficiles à traverser, explique Alexander. Mais je crois qu’il existe une force spirituelle qui me rappelle le don de la musique que Dieu m’a offert. Ce gardien ressemble à un ange, qui réoriente ma motivation et mon attention vers ce que j’aime profondément: la musique. Cette voix m’encourage à maintenir la flamme vivante, à permettre à la musique de continuer à résonner.»
Cette quête d’un nouvel élan créatif se trouve au cœur de «Celestial Keeper». L’album ne raconte pas uniquement une transformation géographique; il traduit un cheminement intérieur, celui d’un artiste qui cherche à renouer avec une forme de sens et de vocation.
La présence du saxophoniste Jaleel Shaw contribue largement à définir le paysage émotionnel du disque. Son jeu apporte tension, mouvement et nuances dramatiques aux compositions d’Alexander. Sa participation permet d’élargir l’écriture au-delà du traditionnel format du trio piano, donnant aux morceaux une dimension narrative supplémentaire.
L’apparition de la voix constitue également un chapitre essentiel dans l’évolution artistique du compositeur. Alita Moses intervient sur le troisième morceau, «Whisper of Love», où elle apporte une élégance et une dimension poétique à une composition qui semblait attendre une voix capable d’en révéler les subtilités enfouies. Son interprétation ne vient pas simplement orner la musique; elle en modifie profondément la perception émotionnelle.
La même impression se dégage de la contribution de Lisa Fischer sur «My Funny Valentine». Loin de proposer une nouvelle lecture conventionnelle d’un standard du jazz, la chanteuse aborde cette œuvre comme une expression personnelle, presque intime. Son interprétation ressemble moins à une reprise qu’à une nouvelle conversation avec la composition originale. Elle compte parmi les versions les plus saisissantes du morceau, non parce qu’elle cherche à remplacer celles qui l’ont précédée, mais parce qu’elle révèle des possibilités encore présentes dans cette mélodie familière.
Si le retour à Bali représente un tournant majeur dans la trajectoire d’Alexander, l’environnement naturel de l’île et son rythme particulier constituent depuis longtemps des sources d’inspiration essentielles. Retrouver ce territoire lui a permis de s’immerger dans une atmosphère qui a progressivement façonné l’identité émotionnelle de «Celestial Keeper».
Voici la deuxième partie, dans la continuité du même ton et avec la même densité.
«Chaque jour, je peux ressentir cette nature que nous avons si souvent tendance à considérer comme acquise», confie Alexander. «Je vis près des montagnes, qui me rappellent constamment la beauté du monde naturel et le cadeau qu’est la vie. Je suis toujours reconnaissant de pouvoir contempler un paysage aussi exceptionnel.»
Cette relation profonde avec le monde naturel traverse l’ensemble de «Celestial Keeper». La musique semble souvent portée par une sensation d’espace et d’ouverture, comme si les compositions respiraient au même rythme que l’environnement qui les a vues naître. Dans ses passages les plus intimes, l’album paraît évoquer le mouvement de l’océan, la présence silencieuse des montagnes et cette impression d’appartenir à quelque chose de plus vaste que soi.
Au fil de ses huit albums en tant que leader, Alexander a multiplié les collaborations avec des musiciens aux univers variés, et «Celestial Keeper» s’inscrit dans cette continuité. Mais cet enregistrement marque une nouvelle étape dans son évolution artistique: la collaboration n’est plus seulement un échange musical, elle devient une exploration de sensibilités différentes, de voix émotionnelles multiples et de nouvelles façons d’habiter la composition.
Le choix d’intégrer des voix correspond, d’une certaine manière, à l’accomplissement d’une ambition longtemps mûrie.
«J’ai toujours voulu faire entrer des voix sur l’un de mes albums», explique Alexander. «Il s’est avéré que le moment était enfin arrivé. J’aime accueillir de nouvelles voix dans ma musique et dépasser les limites du trio. Travailler avec ces deux chanteuses extraordinaires a été une expérience très particulière.»
Depuis son installation à Bali, Alexander semble avoir renoué avec une part essentielle de ses origines. Le paysage qui l’entoure n’a pas seulement influencé l’atmosphère générale de l’album ; il a également transformé son approche de la composition et de l’interprétation. Le résultat est un disque qui paraît à la fois profondément enraciné et résolument tourné vers l’avenir.
Une volonté de renouvellement traverse clairement l’ensemble du projet. Elle se manifeste jusque dans la manière dont Alexander aborde son instrument. Son jeu semble aujourd’hui plus ample, plus contemplatif, davantage disposé à laisser respirer les silences, les hésitations et les espaces entre les notes.
Avec Jaleel Shaw au saxophone alto, «Aversion» s’impose comme l’une des pièces les plus imprévisibles et les plus agitées de l’album. Alexander a écrit cette composition comme une confrontation directe avec ses propres inquiétudes d’artiste.
«Ce morceau parle de mon aversion pour le doute et de ce sentiment d’insécurité face à la musique que je m’apprête à partager. Ce sont des émotions que j’ai ressenties avec chacun des albums que j’ai publiés», explique-t-il.
Jaleel Shaw choisit ensuite le saxophone soprano pour accompagner deux autres compositions originales d’Alexander. «As Far as the Eye Can See» est sans doute le titre qui entretient le lien le plus évident avec les paysages montagneux de Bali, où le compositeur vit désormais. La pièce traduit une sensation d’émerveillement et d’immensité, comme si elle regardait vers l’horizon tout en poursuivant une réflexion intérieure.
L’autre composition, «Deep Calls to Deep», développe une énergie différente. Construite autour du son chaleureux du piano Rhodes, elle intègre une influence funk discrète tout en puisant son inspiration dans le psaume 42, l’un des textes les plus poétiques de la Bible.
«La plupart des psaumes ont été écrits par des musiciens, rappelle Alexander. Dans ce passage, j’ai le sentiment que l’auteur est en exil, privé d’un endroit où prier et renouer avec sa foi. Je comprends cette aspiration à une connexion plus profonde, et c’est pourquoi je voulais que cette pièce transmette une sensation de joie et d’espoir.»
Voici la dernière partie, toujours dans la même ligne éditoriale et avec une longueur conservée.
Cette quête intérieure constitue le fil conducteur de «Celestial Keeper». L’album ne se contente pas de refléter l’endroit où Alexander vit aujourd’hui ; il raconte aussi l’artiste qu’il est devenu à travers ce parcours. Entre la beauté sauvage de Bali, la fragilité liée aux incertitudes de la création et les nouvelles perspectives offertes par la rencontre avec d’autres univers musicaux, Alexander propose une œuvre qui apparaît à la fois comme un retour vers soi et comme une ouverture vers un nouveau commencement.
À travers ce disque, il semble chercher un équilibre entre mémoire et mouvement, entre l’héritage de ce qui l’a construit et la nécessité d’explorer des territoires encore inconnus. La musique conserve la profondeur méditative qui caractérisait déjà son parcours, mais elle s’enrichit désormais d’une dimension plus vaste, plus organique, comme si chaque composition cherchait à dialoguer avec le monde qui l’entoure.
La présence de Jaleel Shaw, d’Alita Moses et de Lisa Fischer participe pleinement à cette évolution. Chacun apporte une personnalité, une couleur et une manière différente de raconter l’émotion. Le piano d’Alexander n’est plus seulement un instrument central autour duquel gravitent les autres voix; il devient un espace de rencontre, un lieu où peuvent se croiser différentes sensibilités et différentes histoires.
Cette transformation trouve également un écho dans son rapport au silence. Là où ses premiers travaux semblaient parfois guidés par une volonté d’affirmation, « Celestial Keeper » laisse davantage de place à l’écoute, à la respiration et à l’incertitude. Alexander ne cherche pas seulement à démontrer ce qu’il sait faire; il semble davantage intéressé par ce qui peut émerger lorsque la musique accepte de rester ouverte.
Le titre «Celestial Keeper» lui-même évoque cette présence invisible qui accompagne le cheminement de l’artiste. Il ne s’agit pas uniquement d’une figure spirituelle ou symbolique, mais d’une force intérieure qui rappelle la nécessité de continuer à créer malgré les doutes. Dans cette perspective, l’album devient une réflexion sur la confiance, la recherche de sens et la capacité de retrouver l’inspiration lorsque celle-ci semble s’être éloignée.
Depuis Bali, Alexander observe désormais son parcours avec un regard différent. L’enfant qui a commencé à composer très jeune et le musicien accompli qu’il est devenu semblent se rejoindre dans cette nouvelle étape. Le retour à son île natale n’est pas un simple retour en arrière; il représente une manière de comprendre d’où vient sa musique tout en imaginant où elle peut encore aller.
À un âge où de nombreux artistes cherchent encore à définir leur identité, Alexander livre un album qui suggère une démarche différente. Il ne donne pas l’impression d’avoir trouvé toutes les réponses, mais plutôt d’avoir découvert de nouvelles interrogations dignes d’être explorées.
Avec «Celestial Keeper», il signe ainsi une œuvre où l’intime rejoint l’universel, où la nature dialogue avec la création et où le doute devient non plus un obstacle, mais une source possible de renouvellement. Un disque qui ressemble autant à une renaissance qu’à la poursuite d’un voyage commencé il y a déjà longtemps.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 11th, 2026
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Musicians :
Joey Alexander: Piano (all), Fender Rhodes (5)
Kris Funn: Acoustic Bass (2-4, 6, 8, 9), Electric Bass (5)
Jonathan Barber: Drums (2-6, 8, 9)
Jaleel Shaw: Alto Saxophone (2), Soprano Saxophone (5, 9)
Alita Moses: Vocals (3)
Lisa Fischer: Vocals (6)
Track Listing :
- Bemused (solo improv I) 4:54
- Aversion feat. Jaleel Shaw 6:23
- Whispers of Love feat. Alita Moses 4:10
- Stella by Starlight 5:05
- Deep Calls to Deep feat. Jaleel Shaw 5:12
- My Funny Valentine feat. Lisa Fischer 6:18
- Bemused Again (solo improv II) 3:17
- Aliceanna (Bmore) 5:19
- As Far as the Eye Can See feat. Jaleel Shaw 6:59
- How Great Thou Art 2:58
Producer: Jason Olaine
Co-Producer: Denny Sila
Recorded at The Samurai Hotel Recording Studio in Astoria, NY – May 12-14, 2025
Engineers: David Stoller and Grady Bajorek
Mixed at Second Take Sound
Mixing Engineer: Chris Allen
Mastered at Harold LaRue Mastering in Houston, TX
Mastering Engineer: Harold LaRue
Photography by Evelyn Freja
Design by Nathan Golub
Illustration by Penny Lee
℗© 2026 Mack Avenue Records
