| Livre |
Nonobstant sa stature modeste (moins de 200 pages), cet ouvrage n’en représente pas moins un copieux pavé en soi. Il condense en effet, au fil de deux écritures aussi érudites et enthousiastes que documentées, l’exégèse sans doute la plus aboutie à ce jour (du moins dans notre langue) de la démarche exploratoire (et de l’œuvre) du clarinettiste, saxophoniste, improvisateur et arrangeur texan Jimmy Giuffre, disparu en 2008. Le non moins regretté Philippe Carles fut quant à lui, près de quatre décennies durant, rédacteur-en-chef de Jazz Magazine. Également producteur à France Musique, il rédigea avec Jean-Louis Comolli les remarquables “Free Jazz Black Power” et “Nouveau Dictionnaire du Jazz”, et se trouve l’auteur de la longue étude (initialement parue dans Jazz Mag en mai 68, et intégralement retranscrite ici) qui donne son titre à ce livre. Quant à Daniel Baillon, professeur de lettres et ami du pré-cité, il en prolonge le propos sur une bonne centaine de feuillets, pour y poursuivre la dissection pondérale d’une pensée musicale en mouvement et en action. Tout d’abord affiliés à ce courant que figura, dans les années 50, le jazz West-Coast (cf. Shelly Manne : “Quand Shorty Rogers avait un engagement, j’étais à la batterie et Jimmy Giuffre au ténor. Si j’en avais un, Shorty était à la trompette et Giuffre au ténor, et ainsi de suite. Alors naturellement, le son restait le même. C’était le nôtre et il est devenu un style. Nous n’avons jamais eu l’intention de jouer quelque chose de différent et de spécifique qui puisse être désigné comme tel”), ces trois larrons (réformés sur place, comme tant d’autres, de l’orchestre d’un Stan Kenton en déroute) entreprirent d’abord d’enregistrer en trio (“The Three”): “Nous avions tous les trois le goût des choses expérimentales et ce disque reste intéressant. J’en ai écrit tous les morceaux. J’avais trouvé des petits stratagèmes qui, à ma connaissance, n’avaient jamais été utilisés, et certainement pas par les compositeurs dodécaphonistes. Il s’agissait d’adapter ce système à la situation du jazz et d’obtenir différentes progressions harmoniques”. À cette période, Shorty Rogers et Jimmy Giuffre suivaient l’enseignement du charismatique Dr. Wesley La Violette, qui incitait ses élèves à se connaître, afin qu’ils puissent tirer le meilleur parti du champ dans lequel ils entendaient évoluer. Ne négligeant aucun domaine musical, sa pédagogie prenait en compte toutes les avant-gardes jusque-là inconnues de la majorité des jazzmen. Shelly Manne : “Les oreilles grandes ouvertes, nous nous écoutions pour prolonger et compléter nos idées mutuelles. Nous travaillions depuis si longtemps ensemble qu’il s’était développé entre nous une compréhension dans l’improvisation qui pouvait se manifester dans un arrangement ou dans une partie libre. Ce qui caractérisa le style West Coast, ce fut de prendre en considération la composition, et aussi de s’intéresser à l’expérimentation“. Principes fondateurs que ne manqua pas d’extrapoler Giuffre sa carrière durant, même si leur observance ne devait que rarement lui profiter in fine (du moins sur le plan de la reconnaissance médiatique et du succès commercial). Tandis que la révolution free-jazz balayait avec fureur les cendres du bop et du cool en prônant la transgression de carcans tels que le beat et l’harmonie, Giuffre et ses complices triés sur le volet traçaient (le plus souvent en formation restreinte, quitte à s’abstraire, outre du piano, également de la batterie) une voie distincte, où le contrepoint hérité du baroque, ainsi que l’écoute attentive et réciproque de chacun, entrouvraient de fascinants champs des possibles. Non pas “en réaction”, mais “à côté” du free, Giuffre n’en reconnaissait pas moins l’influence décisive d’Ornette Coleman: “Jouer avec mes doigts plutôt qu’avec mon esprit, voilà à quoi j’ai renoncé grâce à lui. Nous progressons, Ornette et moi, dans la même voie, mais – les possibilités étant illimitées – il est difficile de voir une ressemblance entre nous”. Il est significatif que par son épure, sa fragilité et son troublant équilibre mêmes, ce “jazz de chambre” (ainsi que le désignait Carles en personne) trouvât son écho parmi d’autres courants artistiques qui revendiquaient, eux-aussi, l’abstraction pour terrain expérimental. Si vous connaissiez déjà Giuffre, vous en goûterez cette élégie avec délice, et dans le cas contraire, elle vous en ouvrira l’appétit.
Patrick DALLONGEVILLE
Paris-Move, Illico & BluesBoarder, Blues & Co
PARIS-MOVE, October 25th, 2026
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Corollaire indissociable de cet ouvrage, le coffret double-CD “JIMMY GIUFFRE – Anthologie 1947 – 1992”, également chez Frémeaux & Associés est chroniqué ICI.
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