| Rock Jazz Fusion |
Jeremy Green ravive l’esprit du jazz rock fusion avec un album qui va à contre courant des tendances actuelles
Peu de musiciens osent aujourd’hui s’aventurer sur le terrain du jazz rock fusion avec la même détermination que celle qui caractérisait l’âge d’or du genre. Dans les années 1980, ces albums qui faisaient le lien entre la virtuosité du jazz, l’énergie du rock et les sonorités du rock FM occupaient une place de choix chez les disquaires. Ils se sont, depuis, faits rares. Le nouvel album de Jeremy Green évoque cette époque, non parce qu’il cherche à la reproduire, mais parce qu’il prolonge avec sincérité un langage musical que beaucoup pensaient disparu.
Au fil de ses huit morceaux, le disque procure une sensation familière, celle de retrouver la bande originale d’une jeunesse révolue. La production, les textures de guitare et les techniques d’enregistrement appartiennent pleinement au XXIe siècle, mais l’esprit demeure ancré dans une période où l’excellence instrumentale et les arrangements ambitieux étaient célébrés sans complexe. Le saxophone fait quelques apparitions, rappelant les racines jazz de l’ensemble, mais il serait trompeur de qualifier cet album de disque de jazz. C’est avant tout une œuvre de rock, dans laquelle le jazz circule comme un fil discret, une influence diffuse plus qu’un véritable langage. Jeremy Green évolue dans un univers personnel, nourri par le passé sans jamais se laisser enfermer par la nostalgie.
Paru le 17 juillet, cet album constitue une étape importante dans la carrière du guitariste canadien. Pour la première fois, il présente un disque composé exclusivement de créations originales. L’exercice est loin d’être anodin. Construire des compositions solides à partir de plusieurs guitares électriques, de boucles sonores et de structures rythmiques complexes exige bien davantage qu’une simple démonstration de virtuosité. Chaque morceau doit conserver sa cohérence malgré la densité de son architecture.
C’est véritablement avec le troisième titre, T55, auquel participe le remarquable Mike Stern, que l’album révèle toute sa personnalité. Le phrasé immédiatement reconnaissable et l’improvisation chantante du guitariste américain offrent un contrepoint fascinant à l’approche plus incisive de Green. Loin d’une simple apparition prestigieuse destinée à enrichir le générique, Stern apporte une respiration bienvenue, davantage de souplesse mélodique et un véritable dialogue entre les deux guitaristes. Cette rencontre constitue l’un des sommets du disque. Elle rappelle aussi qu’en musique, la retenue peut parfois se montrer aussi éloquente que la démonstration technique.
Comme souvent lorsqu’un artiste présente un premier recueil entièrement composé de créations originales, l’ensemble souffre cependant d’un léger excès d’élan. Jeremy Green cherche manifestement à donner à chaque morceau une intensité immédiate. Cette volonté constante d’impressionner laisse peu d’espace au silence ou à la respiration. Les riffs s’enchaînent avec une remarquable assurance, mais l’album ménage rarement de véritables moments de relâchement. À force d’avancer sans interruption, il perd parfois une partie du contraste qui aurait renforcé son impact émotionnel.
Cette caractéristique éclaire toutefois la véritable vocation du projet. Ces compositions semblent avant tout pensées pour la scène. Leur énergie, leurs grooves puissants et leur dynamique continue prendraient sans doute une dimension supplémentaire en concert, où cette tension permanente deviendrait une expérience physique partagée entre les musiciens et le public. Sous cet angle, la construction du disque apparaît parfaitement cohérente.
S’il fallait retenir un morceau emblématique de la personnalité artistique de Jeremy Green, Queen West s’imposerait naturellement. Ici, la démonstration guitaristique s’efface au profit d’une architecture rythmique particulièrement soignée. Le groove devient le véritable moteur du morceau, qui évite certains des passages plus chargés présents ailleurs sur le disque. Cette approche met davantage en valeur les qualités d’écriture du compositeur.
Le jeu de guitare de Green évoque parfois celui d’Eddie Van Halen. La comparaison ne tient pas tant au vocabulaire harmonique ou au phrasé qu’à une attitude commune. Tous deux abordent leur instrument avec une forme d’audace permanente, mettant leur technique au service de l’expression plutôt qu’à celui de la simple démonstration. Chez Green, chaque note paraît portée par une intention claire, chaque solo semble animé par un irrésistible mouvement vers l’avant.
Cet album séduira avant tout les amateurs de guitare virtuose et de rock fusion sophistiqué. Le jazz demeure bien présent, mais davantage comme une empreinte esthétique que comme la langue dominante du projet. Ceux qui attendent un disque de jazz fusion traditionnel pourraient donc être surpris par la place accordée au rock mélodique.
L’une des rares limites de l’album réside dans une palette instrumentale relativement resserrée. Le travail de guitare est constamment inventif, mais l’apport d’autres couleurs sonores aurait sans doute enrichi encore davantage l’ensemble. Des sections de cuivres soigneusement écrites auraient renforcé la dimension dramatique tout en élargissant le spectre harmonique. De même, des claviers auraient pu offrir des textures plus riches, des transitions plus nuancées et quelques respirations atmosphériques entre les passages les plus denses. Loin d’atténuer la personnalité du guitariste, ces choix auraient probablement permis à ses meilleures idées de gagner encore en profondeur.
À l’écoute, les rapprochements avec les productions sophistiquées du milieu des années 1980 s’imposent naturellement. Revenir aux albums de cette époque en parallèle de celui de Jeremy Green révèle une filiation musicale particulièrement cohérente. Des échos d’Eddie Van Halen, de Toto et d’autres grandes figures du rock technique traversent régulièrement le disque. Pourtant, Jeremy Green ne se contente jamais d’imiter ses modèles. Il prolonge une tradition largement délaissée depuis une trentaine d’années et démontre que ce langage musical possède encore un véritable potentiel d’évolution.
Il faut sans doute considérer cet album non comme un aboutissement, mais comme le premier chapitre d’une aventure artistique plus ambitieuse encore. Sa plus grande réussite réside dans son intelligence rythmique. Maintenir une telle fluidité tout en équilibrant plusieurs instruments électriques constitue l’un des exercices les plus délicats de la fusion contemporaine, et Jeremy Green s’en acquitte avec une maîtrise impressionnante. Même lorsque les arrangements deviennent particulièrement denses, la pulsation conserve toute sa lisibilité et son efficacité.
Musicien canadien, Jeremy Green bénéficie depuis plusieurs années d’une belle visibilité, notamment grâce à Jazz FM, tout en étant salué par des publications spécialisées comme Guitar Player Magazine, dont les lecteurs apprécient depuis longtemps les guitaristes les plus accomplis de la scène rock. Au fil de sa carrière, il a collaboré avec une impressionnante constellation de musiciens parmi lesquels Mike Stern, Oz Noy, Robben Ford, Mark Lettieri, Keith Carlock, Victor Wooten, Billy Sheehan, Will Lee, Jimmy Haslip, Tim Lefebvre, Michel Cusson, Rich Brown, Paul DeLong, Moto Fukushima, Jared James Nichols et Allen Hinds. Un parcours qui témoigne autant de ses qualités techniques que de l’estime dont il jouit auprès de ses pairs.
Jeremy Green est sans conteste un artiste à suivre avec attention. Il s’est déjà imposé comme un collaborateur très recherché, mais ses plus grandes réalisations sont peut-être encore devant lui, en tant que compositeur et chef d’orchestre de ses propres projets. Ce premier album entièrement original prouve qu’il possède les fondations techniques et l’ambition artistique nécessaires pour inscrire son œuvre dans la durée. À mesure qu’il affinera l’équilibre entre virtuosité, narration mélodique, contrastes dynamiques et richesse orchestrale, sa voix musicale gagnera encore en singularité.
À l’heure où une grande partie de la fusion contemporaine privilégie un minimalisme très policé ou les expérimentations électroniques, Jeremy Green fait le choix d’un chemin bien plus exigeant. Il redonne vie à une esthétique que beaucoup pensaient appartenir définitivement au passé, tout en la remodelant progressivement selon sa propre vision. Si cet album en constitue les fondations, son successeur pourrait bien révéler toute l’ampleur d’un artiste dont le potentiel ne fait encore que commencer à s’exprimer.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, July 29th, 2026
Follow PARIS-MOVE on X
::::::::::::::::::::::::
Musicians:
Jeremy Green: compositions, rythm & lead guitar
Keith Carlock: drums
Tracklist & Performers:
01 – In Motion (3:57) — Will Lee, Mark Levron, Mark Lettieri
02 – He’s Grinding (4:06) — Will Lee, Mark Lettieri
03 – The 55 (7:13) — Tim Lefebvre, Mike Stern, Chase Baird
04 – Where the Sun Shines the Brightest (6:06) — Rich Brown, Mike Stern
05 – And Ah WHAT? (4:55) — Jimmy Haslip, Allen Hinds
06 – Queen West (4:35) — Moto Fukushima, Jared James Nichols
07 – Tee Shot (4:29) — Oz Noy, Jimmy Haslip, Chase Baird
08 – Sir Robin (6:27) — Jimmy Haslip, Chase Baird

