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Résumé: Le Jazzlab Orchestra livre avec Glissement du Temps un album de jazz contemporain audacieux et sophistiqué, une œuvre orchestrale dense et stratifiée qui se révèle pleinement à l’écoute attentive, au risque de dérouter un public moins aguerri.
Jazzlab Orchestra: Glissement du Temps, une suite moderne et ambitieuse venue du Québec
Grand ensemble atypique issu du Québec, le Jazzlab Orchestra ne s’embarrasse pas de préambules: il s’impose d’emblée par une déferlante sonore dense et mouvante, affirmant avec clarté ses ambitions. Dès les premières mesures, l’identité du collectif se dessine, résolument contemporaine, structurellement audacieuse, et assumant sans détour une certaine complexité.
À travers dix compositions originales, sept disponibles sur CD, quatre sur vinyle et l’intégralité en format numérique, l’ensemble s’appuie à la fois sur ses membres et sur la contribution de trois figures marquantes du jazz: François Bourassa, Gentiane MG et Pierre de Bethmann. On pourra toutefois regretter la limitation du format CD, amputé de trois pièces, qui fragilise l’unité d’un projet manifestement pensé comme un tout cohérent. À l’heure où l’écoute numérique s’impose, ce choix souligne une tension discrète entre support matériel et continuité artistique, laissant les collectionneurs sur leur faim.
Depuis plus de vingt ans, le Jazzlab Orchestra, basé à Montréal, s’affirme comme un moteur de création musicale, tant au Québec qu’à l’international. Fort de plus de 500 concerts, l’ensemble fonctionne moins comme un orchestre traditionnel que comme un laboratoire vivant, un espace d’expérimentation façonné par la collaboration et une vision artistique partagée.
Cette philosophie se reflète dans la diversité des écritures. Le choix des compositeurs ouvre un éventail esthétique riche: tantôt anguleuses et fragmentées, tantôt lyriques et expansives, les pièces conservent pourtant une remarquable cohésion. Une composition à la rigueur architecturale signée Bourassa peut ainsi côtoyer une œuvre plus impressionniste de Gentiane MG, sans que la transition ne paraisse forcée, bien au contraire, elle semble naturelle, presque nécessaire.
Une telle ambition n’est pas sans risques. Par moments, la densité des idées frôle la saturation, et la complexité des arrangements peut prendre le pas sur l’émotion immédiate. Certaines sections, notamment les plus abstraites, se révèlent difficiles d’accès à la première écoute, exigeant patience et engagement plutôt qu’adhésion instantanée. Mais c’est précisément dans ce refus de la facilité que l’album trouve sa singularité.
Les arrangements constituent d’ailleurs l’un des grands succès de l’œuvre. Ingénieux et d’une précision remarquable, ils forgent une signature sonore immédiatement reconnaissable. Au fil des années, cette esthétique a trouvé écho sur des scènes internationales prestigieuses, témoignant de l’envergure et de la crédibilité artistique de l’ensemble.
La construction de l’album révèle un sens aigu de la forme. Loin d’une simple juxtaposition de morceaux, Glissement du Temps se déploie selon une logique quasi symphonique: chaque pièce prolonge la précédente dans un enchaînement fluide et réfléchi. L’effet est cumulatif, les motifs se répondent, les textures se transforment, les contrastes s’affinent. Une musique qui se refuse à la fragmentation et appelle une écoute intégrale.
Il ne s’agit en rien d’une œuvre d’ambiance. Elle sollicite l’attention, récompense la répétition, et dévoile progressivement son architecture à qui accepte de s’y immerger. À l’instar de certaines musiques contemporaines, elle convoque autant l’analyse que l’émotion, parfois au détriment de l’accessibilité immédiate, mais toujours avec une intention claire.
Avec Glissement du Temps, le Jazzlab Orchestra propose finalement un voyage en terrain instable, mouvant, imprévisible, mais profondément captivant. Une œuvre destinée à des auditeurs en quête d’exigence autant que de beauté, prêts à embrasser la complexité pour mieux en saisir les richesses. Ceux qui privilégient l’immédiateté ou le confort mélodique pourraient rester à distance ; les autres y trouveront une expérience aussi dense que gratifiante.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, April 6th 2026
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Musicians:
Mario Allard – Alto & Bari Sax (1-3)
Annie Dominique – Alto, Soprano & Tenor Sax, Bass Clarinet
Claire Devlin – Soprano & Tenor Sax
Erik Hove – Alto Sax, Flute (4, 6, 7)
Jacques Kuba Séguin – Trumpet (1-3, 5)
Nicolas Riverin – Trumpet (4, 6, 7)
Thomas Morelli-Bernard – Trombone
Michael Johancsik – Tenor Sax, Flute (6)
François Bourassa – Piano (2, 3)
Marie-Fatima Rudolf – Piano (1, 4-7)
Alain Bédard – Bass
Michel Lambert – Drums
Track Listing:
Thanks Collier
Amigos
Murs de verre
Outer Chamber
Night Bus
EMT
La mule
