Jay Matharu – Disillusion (FR review)

Self Released – Street date : July 3
Jazz
Jay Matharu – Disillusion

Résumé: Nourri de metal, de jazz, de rock britannique et de traditions musicales indiennes, Disillusion de Jay Matharu s’impose comme l’un des albums de fusion les plus singuliers et les plus convaincants de ces dernières années.

Avec Disillusion, Jay Matharu trouve sa propre voix au-delà des frontières du genre

L’air est lourd, chargé de cette humidité électrique qui annonce parfois les orages d’été. J’entre dans le studio, m’installe devant les enceintes et lance Disillusion, le nouvel album du guitariste et compositeur Jay Matharu. Quelques instants suffisent pour que la pièce soit envahie par une forme de jazz fusion d’une grande richesse, aussi détaillée qu’assurée dans son propos.

Les influences de la musique indienne traversent l’album de part en part, sans jamais chercher à s’imposer. Elles affleurent discrètement, souvent dans les accents rythmiques ou dans le travail de la batterie plutôt que dans des références mélodiques explicites. Ailleurs, c’est l’héritage du rock britannique qui semble occuper une place centrale dans l’identité musicale de Matharu. On perçoit parfois une parenté lointaine avec des groupes comme The Who, non pas dans une imitation directe, mais dans le goût de l’ambition, des contrastes et de l’intensité émotionnelle. Pourtant, il ne fait aucun doute que la langue parlée ici est celle du jazz.

Installé aujourd’hui en Suède, Matharu évolue dans un pays réputé pour l’excellence de sa scène jazz. Il est facile d’imaginer que cet environnement créatif particulièrement dynamique a contribué à son choix. La rencontre entre rock, jazz et influences progressives évoque certaines aventures musicales des années 1970 et 1980, mais Disillusion ne verse jamais dans la nostalgie. Sa vision artistique apparaît plus précise, plus réfléchie et, à bien des égards, plus sophistiquée que nombre de ses prédécesseurs. Au fil des morceaux, le pouvoir de séduction de l’album ne cesse de croître. Ce qui impressionne d’abord finit par captiver profondément.

Le projet est né dans le cadre des recherches de maîtrise de Matharu consacrées à l’interprétation musicale. Il reflète une période d’introspection à la fois artistique et personnelle. À travers huit compositions, le musicien explore une succession d’états émotionnels plutôt qu’un récit conceptuel rigide. La tension et l’incertitude d’« Atrophy », la vulnérabilité suggérée par « Bare », la sérénité méditative de «Shruti» ou encore le sentiment d’apaisement conquis de haute lutte dans «Bittersweet» participent tous à un même parcours intérieur. Ces pièces fonctionnent moins comme des déclarations isolées que comme les chapitres d’une expérience vécue puis transposée en musique.

L’un des aspects les plus fascinants du disque réside dans le parcours de son auteur. Avant ce projet, Jay Matharu était surtout connu comme guitariste principal et co-compositeur du groupe de metal Liv Sin. Loin de renier cet héritage, il en intègre certains éléments à son nouveau langage musical. Disillusion agit ainsi comme un pont entre plusieurs univers, transformant l’énergie et les expériences acquises dans le metal en une vision très personnelle du jazz fusion contemporain.

Cette fidélité à ses racines constitue l’une des grandes forces de l’album. Dans le même temps, Matharu démontre une compréhension profonde du jazz, à la fois comme tradition et comme pratique créative. C’est précisément le type de projet audacieux et tourné vers l’avenir qui pourrait trouver naturellement sa place au sein du catalogue de ACT Music. Beaucoup de batteurs de jazz sont issus de la scène metal, apportant avec eux une puissance et une précision particulières. Les guitaristes ayant réussi une transition comparable sont bien plus rares. De ce point de vue, Disillusion fait figure d’exception. Peu d’albums donnent à la fois cette impression d’aboutissement et cette personnalité immédiatement identifiable.

La maturité de Matharu se manifeste également dans la place qu’il accorde au saxophone. L’instrument n’apparaît jamais comme une voix concurrente cherchant à s’imposer au premier plan. Il devient plutôt le prolongement naturel de la vision du compositeur. Le saxophoniste ne cherche ni à imposer sa personnalité ni à faire valoir une esthétique propre. Il amplifie au contraire le langage imaginé par Matharu, plane au-dessus des lignes de guitare et apporte une subtile dimension dramatique qui renforce la portée émotionnelle des compositions. Sa contribution possède une qualité presque théâtrale qui enrichit constamment le propos sans jamais détourner l’attention de son centre de gravité. Cette approche révèle un compositeur davantage préoccupé par l’architecture globale de la musique que par les démonstrations individuelles de virtuosité. Le dialogue entre les instruments paraît ainsi naturel, cohérent et pleinement au service du récit émotionnel de l’œuvre.

Chez Matharu, la composition naît de l’improvisation. Les morceaux se sont développés à travers un processus d’exploration progressive, tout en conservant l’essence de leurs premières esquisses. Cet équilibre entre structure et liberté irrigue l’ensemble du disque. Plutôt que de privilégier la performance technique, le guitariste met l’accent sur le phrasé, l’interaction et la narration musicale. Son jeu circule avec aisance entre mélodies lyriques, textures harmoniques élaborées et passages portés par le rythme, puisant autant dans le vocabulaire du jazz que dans les couleurs de la musique classique indienne.

Ce qui avait commencé comme une aventure largement solitaire s’est progressivement transformé en un quartet réunissant saxophone, basse et batterie. Ensemble, les musiciens abordent des compositions complexes avec une remarquable fluidité. Malgré leur sophistication, celles-ci ne donnent jamais l’impression d’un exercice académique. La musique reste vivante, vibrante et immédiatement accessible sur le plan émotionnel. Le groupe produit souvent l’effet d’un trio, non parce qu’un instrument manquerait à l’appel, mais parce que chacun semble avant tout au service du son collectif. La complexité n’est jamais une fin en soi. Elle devient un moyen d’expression qui permet à la musique de respirer tout en préservant son intensité émotionnelle.

À l’issue de l’écoute, un sentiment d’optimisme demeure. Quelque chose de l’ordre de la découverte et du renouveau artistique se dégage de cette rencontre entre cultures, traditions et expériences. À une époque où les frontières musicales se révèlent de plus en plus poreuses, Disillusion constitue un exemple particulièrement convaincant de ce qui peut naître lorsque différents mondes acceptent de se croiser et de coexister.

Les auditeurs potentiels doivent toutefois savoir qu’il ne s’agit pas d’un album conçu pour séduire le plus grand nombre. Il exige de l’attention et s’adresse plus particulièrement à ceux qui possèdent une certaine familiarité avec le jazz comme avec les musiques plus lourdes.

Jay Matharu ne cherche aucun compromis et manifeste peu d’intérêt pour une accessibilité immédiate. Il expose sa vision artistique selon ses propres règles. Dans un paysage musical saturé de croisements esthétiques, sa réussite ne tient pas simplement au mélange des influences. Elle réside dans sa capacité à les transformer en un langage qui lui appartient entièrement.

Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News

PARIS-MOVE, June 7th, 2026

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Website

Musicians :
Jay Matharu | Guitar, Keys
Erik Brandell | Tenor Saxophone
Christine Lanusse | Bass Guitar
Jacob Johnson | Drums

Track Listing
Atrophy
Bare
Cog
Deluge
Shruti
Chalo
Butterflies
Bittersweet