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L’Architecture Radieuse d’Alkebulan par Javier Nero: Une Maîtrise de l’Empathie Orchestrale
Un café fumant posé sur mon bureau, je m’installe pour la première écoute de cet album. Dehors, la fraîcheur persistante de la nuit capitule déjà devant l’avant-garde d’un printemps précoce; la chaleur arrive, sans nul doute, mais pour l’instant, l’air reste immobile et les ventilateurs silencieux. Le disque s’enclenche dans la platine avec une urgence mécanique. Après avoir parcouru les notes de pochette, un véritable Who’s Who de la royauté du jazz contemporain, il devient évident que le seul véritable risque en appuyant sur play est celui de succomber à une écoute en boucle infinie. On ne se contente pas d’écouter cet album, on l’habite.
Javier Nero, tromboniste et compositeur d’une musicalité rare et chatoyante, possède ce don des plus insaisissables: la capacité de marier une rigueur mélodique artisanale au pouls viscéral et entraînant des rythmes latinos. Dès les premières mesures, l’auditeur est immergé dans un univers orchestral contemporain qui semble à la fois vaste et intime. C’est un espace où l’oreille est invitée à s’égarer avec une volupté pure à travers les lignes labyrinthiques de sa partition, découvrant à chaque instant des dialogues cachés entre les cuivres et la section rythmique.
Pourtant, malgré toute sa bravoure technique, le cœur d’Alkebulan est profondément personnel. Nero souligne que sa fascination de toujours pour l’humanité, exprimée à travers un intérêt érudit pour les civilisations antiques, a pris une dimension transformative avec la naissance de sa fille, Zara Ayla Nero. Elle est devenue le fil conducteur unificateur de son œuvre récente, révélant un romantisme qui vient adoucir ses tendances les plus cérébrales. On le ressent de manière poignante dans les morceaux éponymes «Radiant Flower (Zara)» et «Ayla», où les compositions respirent l’émerveillement d’un père.
La musique elle-même évoque la grandeur spectrale des grands orchestres de jazz américains, possédant l’aisance de Count Basie et le génie d’Ellington pour les couleurs tonales, tout en étant filtrée par la curiosité globale et moderne de Nero. «Je veux repousser les limites musicales, mais jamais au détriment de l’accessibilité pour les auditeurs», explique-t-il. «Chacun devrait pouvoir trouver quelque chose qui lui parle et participer à l’expérience, qu’il ait ou non une formation musicale préalable.»
En pratique, cela signifie que Nero ne repousse pas les frontières en les brisant, mais en les élargissant pour y inclure davantage d’horizons. Il superpose les styles musicaux avec une telle dextérité qu’il crée parfois une illusion sonore fascinante: l’impression que plusieurs orchestres jouent simultanément dans une harmonie parfaite et consonante, sans jamais sombrer dans la dissonance. C’est une prouesse d’arrangement qui frise le miraculeux.
Avec Alkebulan, le Dr Nero et son ensemble s’imposent comme une force tectonique sur la scène internationale. L’album est émotionnellement saturé et stylistiquement kaléidoscopique, porté par une vision thématique magistrale qui dessine la trajectoire d’un artiste à l’avenir brillant. Il est un créateur qui ne voit pas la musique comme une tour d’ivoire, mais comme un grand foyer, un outil d’invitation et d’accueil radical.
L’orchestre, un collectif de virtuoses merveilleux choisis avec soin, guide l’auditeur à travers des paysages vastes, presque cinématographiques. Si la musique reste remarquablement accessible, elle est sous-tendue par une complexité stupéfiante, probablement l’«accroche» intellectuelle qui a convaincu des collaborateurs d’un tel calibre de rejoindre le projet. À travers ces neuf titres, l’album ne fonctionne pas comme une simple collection de chansons, mais comme un programme de festival parfaitement organisé, séquencé avec une précision chirurgicale. La beauté s’exprime autant dans les sommets orchestraux rugissants que dans les moments fragiles et solitaires où un piano s’avance pour raconter son histoire.
En fin de compte, il ne s’agit pas d’un simple album de jazz de plus; c’est un portail vers l’univers intellectuel et émotionnel d’un homme qui est tromboniste par métier, mais compositeur et arrangeur de génie par vocation. C’est une leçon magistrale sur l’art de la surprise, un modèle de la manière dont on équilibre l’académique et l’ancestral. Si vous ne connaissez pas encore l’œuvre de Nero, il n’y a pas de meilleure introduction que celle-ci, d’autant plus que Veronica Swift y livre une performance qui, comme à son habitude, relève du prodige.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, February 8th 2026
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Feat: Sean Jones, Warren Wolf & Veronica Swift, Randy Brecker & Shawn Purcell, ucas Pino, Alex Brown, Nicole Zuraitis, Nathan Skinner, Daniel Dickinson.
Musicians :
Daniel Andrews, Daniel Dickinson, Xavier Perez, Clay Pritchard, Lucas Pino et Dustin Mollick (bois); Josh Kauffman, Chris Burbank, Graham Breedlove, Ken McGee, Noah Hocker et Alec Aldred (trompettes/bugles); Javier Nero, Luke Brimhall, Aaron Eckert et Jake Craft (trombones); Adam Moezinia et Michael Kramer (guitares); James Collins et Alex Brown (piano); Kyle Swan (batterie); Regan Brough (contrebasse); Kyle Athayde (vibraphone); Danielle Wertz et Javier Nero (voix); et Murph Aucamp et Fran Vielma (percussions).
L’album accueille également de nombreux invités: Randy Brecker et Sean Jones (trompette/bugle); Warren Wolf (vibraphone); Veronica Swift et Nicole Zuraitis (chant); Shawn Purcell (guitare); et Nate Skinner (percussions).
Track Listing :
Alkebulan
Make It So
Radiant Flower (Zara)
Ayla
Softly, As In A Morning Sunrise
Devil May Care
The Fourth Dimension
Tesseract
Seminole
