| Classique |
C’était une de ces matinées qui semblent refuser obstinément de se lever. Le ciel était bleu, mais d’un bleu légèrement estompé par une lumière incertaine, tirant doucement vers un gris presque imperceptible, comme si le jour lui-même hésitait encore à prendre possession de la ville. Près de la table de mixage, un album attire mon regard. Sur la pochette, un arbre bleu se détache sur un fond jaune, étrange présence silencieuse qui semble me tendre la main. Je le prends, l’insère dans le lecteur CD. Quelques oiseaux traversent alors le ciel derrière la fenêtre, et les premiers sons apparaissent dans mon casque. The Curved Path. Il suffit de quelques minutes pour comprendre que l’on n’est pas simplement face à un nouvel enregistrement de jazz, ni même devant le travail d’un multi-instrumentiste particulièrement accompli. Pour moi, Jason Robinson est avant tout un compositeur, un musicien qui considère le son comme une matière à explorer, à déplacer, à confronter à d’autres matières, d’autres traditions, d’autres imaginaires. Avec Blue Salience: For Yusef Lateef, il franchit une nouvelle étape dans cette recherche en réunissant dix-sept musiciens autour d’une œuvre dont l’ambition dépasse largement celle d’un simple hommage. Marty Ehrlich, Brian Landrus, Allan Chase, Bill Lowe, Richie Barshay et plusieurs autres musiciens de premier plan participent à cette vaste construction sonore, mais leur présence ne doit pas masquer l’essentiel : derrière cette impressionnante réunion de personnalités se trouve une écriture qui organise, déplace et transforme les individualités pour en faire les éléments d’un ensemble beaucoup plus vaste. Et c’est précisément là que réside la fascination de ce disque. Jason Robinson ne cherche pas à reproduire Yusef Lateef ; il cherche à comprendre ce que Lateef a rendu possible.
Rendre hommage à Yusef Lateef était pourtant une entreprise particulièrement délicate. Il aurait été facile de reprendre quelques thèmes, de convoquer certaines sonorités immédiatement associées à sa carrière, de reproduire cette manière singulière qu’il avait de faire dialoguer le jazz avec les musiques du monde, la recherche instrumentale, la spiritualité et la composition. Robinson choisit une autre voie, beaucoup plus exigeante. Il ne fait pas de Lateef un objet de mémoire ; il en fait un point de départ. La différence est fondamentale. Car Lateef n’a jamais accepté que la musique soit enfermée dans une définition étroite. Toute son œuvre repose au contraire sur une curiosité presque insatiable, sur la conviction que les instruments, les cultures et les langages musicaux peuvent entrer en conversation sans perdre leur identité. Cette conception se retrouve au cœur de Blue Salience. Robinson ne cite pas Lateef pour le faire revivre artificiellement ; il reprend son principe de liberté et l’applique à son propre langage. Il regarde ce que Lateef a découvert, mais surtout ce qu’il n’a pas fini d’explorer. Ainsi, l’hommage cesse d’être une reproduction du passé pour devenir une réflexion sur la transmission. Que fait-on réellement d’un héritage lorsque celui qui nous l’a transmis n’est plus là ? On peut le conserver, le protéger, le transformer en monument. Robinson préfère le remettre en mouvement.
Cette démarche explique la puissance de The Curved Path, qui ouvre l’album. Dès les premières mesures, la musique semble refuser la ligne droite. Elle avance par détours, par apparitions, par superpositions successives. Un cuivre surgit, une autre voix instrumentale lui répond, une percussion modifie soudain la perspective, puis une masse sonore se forme avant de se dissoudre. Rien ne semble véritablement immobile. Pourtant, derrière cette impression de mouvement permanent, l’écriture est d’une précision remarquable. C’est ici que l’on mesure la place particulière de Robinson dans la musique contemporaine. Il compose comme quelqu’un qui pense en volumes. Les instruments ne sont pas simplement des voix disposées les unes à côté des autres ; ils deviennent des surfaces, des profondeurs, des lignes qui se croisent et se séparent. L’orchestre ressemble alors moins à une formation traditionnelle qu’à une architecture vivante. Les dix-sept musiciens ne sont pas réunis pour produire une simple accumulation de sons : ils constituent une matière collective que Robinson modèle avec une patience de sculpteur. Et pourtant, au milieu de cette organisation extrêmement pensée demeure cette part d’imprévisible qui appartient au jazz. C’est sans doute l’un des aspects les plus intéressants de son écriture : la partition organise la liberté sans chercher à la supprimer.
Avec ses onze mouvements et ses quelque deux heures quinze de musique, Blue Salience est une œuvre qui revendique son ampleur. Mais sa dimension monumentale ne réside pas uniquement dans sa durée. Elle tient surtout à la quantité de questions musicales que Robinson semble vouloir faire entrer dans un même espace. Le jazz, la musique contemporaine, l’improvisation, les recherches sur le timbre, les traditions musicales venues d’horizons différents et l’écriture orchestrale s’y rencontrent sans que l’une de ces composantes cherche à dominer les autres. On pourrait parler d’une forme de musique classique contemporaine traversée par le jazz, mais la formule demeure imparfaite. Robinson n’est pas un compositeur classique qui aurait décidé d’emprunter quelques couleurs au jazz ; il est un musicien profondément marqué par l’histoire du jazz qui élargit constamment le champ de cette histoire. Il ne cherche pas à choisir entre écriture et improvisation, entre tradition et expérimentation. Il semble plutôt considérer que ces oppositions appartiennent à une époque révolue. Ce qui l’intéresse est l’espace qui se trouve entre elles.
Pour comprendre cette œuvre, il faut revenir à Lateef lui-même, mais aussi à cette conception particulière de la musique comme recherche. Robinson a été profondément marqué par Eastern Sounds, mais également par Repository of Scales and Melodic Patterns, ouvrage dans lequel Lateef expose une partie de son travail sur les structures mélodiques. Ce rapprochement est particulièrement révélateur. D’un côté, une œuvre musicale devenue emblématique ; de l’autre, un travail presque scientifique sur les possibilités de la mélodie. Entre les deux se dessine une même conception de l’artiste : le musicien n’est pas seulement celui qui produit une œuvre, il est celui qui cherche. Lateef avait compris que la curiosité pouvait constituer une méthode de création. Robinson reprend cette idée à son compte. Blue Salience est donc moins un album « sur » Lateef qu’une œuvre née de la question suivante : jusqu’où les idées de Lateef peuvent-elles encore nous conduire aujourd’hui ? C’est une question simple en apparence, mais dont les implications sont considérables. Elle signifie que le véritable héritage d’un artiste ne se mesure pas seulement à ce que ses successeurs reproduisent de lui, mais à ce qu’ils deviennent capables d’inventer grâce à lui.
Les titres des différents mouvements semblent prolonger cette réflexion. Soul Keepers, Blue Salience, Fathom, Bright Spirits, Equipoise, The Cabin, Horizon, Manifold Oneness, Fifth Saga, The Heron, Gates of Truth, The Golden Hue : autant de fragments qui donnent à l’ensemble une dimension presque contemplative. L’eau, les arbres, les oiseaux, les horizons, la lumière et la terre semblent revenir comme des images persistantes. Ce ne sont pourtant pas de simples ornements poétiques. Ils participent à une conception de la musique comme paysage intérieur. Robinson semble composer comme on observe un environnement, en prêtant attention à ce qui demeure au premier plan mais également à ce qui se dissimule derrière. Une percussion peut devenir une texture, un souffle peut prendre la valeur d’une couleur, un accord peut ouvrir soudainement une profondeur inattendue. L’écoute devient alors une forme de déplacement. On ne suit plus simplement une succession de thèmes et de solos ; on traverse un espace.
Cette impression est renforcée par la richesse de l’ensemble instrumental. Marty Ehrlich, Allan Chase, Brian Landrus, Felipe Salles, Bill Lowe, Kevin Harris, Avery Sharpe, Richie Barshay et les autres ne sont jamais réduits au rôle de simples accompagnateurs. Robinson connaît leurs personnalités musicales et semble écrire avec elles, plutôt que simplement pour elles. Les solistes apparaissent, disparaissent, réapparaissent ailleurs, comme si leur identité individuelle était constamment mise en relation avec celle de l’ensemble. Robinson lui-même intervient au saxophone ténor, à la flûte alto, aux percussions, aux cloches tubulaires, au synthétiseur et à d’autres instruments, multipliant les perspectives sans jamais donner l’impression d’une démonstration technique. Le timbre devient ici une composante fondamentale de l’écriture. C’est peut-être ce qui distingue le plus nettement Robinson d’un certain jazz contemporain qui reste encore prisonnier du modèle traditionnel du grand ensemble : chez lui, le son n’est pas seulement le véhicule de la composition, il en constitue l’un des sujets.
Cette musique est complexe, mais sa complexité n’est jamais une fin en soi. Elle demande simplement autre chose à l’auditeur. Elle ne se laisse pas entièrement saisir lors d’une première écoute, et c’est précisément ce qui fait sa richesse. Il faut accepter de revenir en arrière, de réécouter un passage, de laisser une texture ou une progression harmonique s’installer avant d’en comprendre la logique. Nous sommes loin d’une musique qui chercherait immédiatement à séduire. Robinson fait confiance au temps. Il accepte que certaines choses demeurent provisoirement obscures, qu’une impression précède l’analyse. À cet égard, son travail me fait parfois penser à certaines constructions de Moussorgski, non pas par une quelconque proximité stylistique, qui serait évidemment artificielle, mais par cette capacité à penser la musique comme une succession de formes, de masses, de contrastes et de visions. Chez Robinson, cependant, le matériau demeure profondément contemporain et son langage lui appartient entièrement. Il ne cherche ni à imiter la musique savante ni à reproduire les formes historiques du jazz. Il construit son propre territoire à partir de ces deux héritages, mais aussi de beaucoup d’autres.
C’est pour cela, que l’hommage à Lateef fonctionne avec autant de justesse. Robinson comprend que la fidélité véritable n’est pas nécessairement celle qui reproduit. Elle peut être celle qui prolonge. À une époque où l’industrie musicale transforme volontiers les grandes figures du passé en répertoires commémoratifs, Blue Salience prend le risque inverse : celui de considérer Lateef comme une force encore active. Le passé n’est pas ici une photographie que l’on conserverait sous verre. Il devient une matière vivante, susceptible d’être transformée. Cette démarche possède une portée qui dépasse largement la musique. Elle pose la question de notre rapport à la transmission culturelle. Que faisons-nous des œuvres qui nous ont précédés ? Les conservons-nous intactes au nom de leur valeur patrimoniale, ou acceptons-nous qu’elles soient réinterprétées, déplacées, confrontées à des questions nouvelles ? Robinson choisit résolument la seconde solution. Il ne protège pas l’héritage de Lateef contre le temps ; il l’expose au temps.
Il y a également dans Blue Salience quelque chose qui touche à l’idée d’espoir. Pas un espoir naïf, encore moins une affirmation confortable, mais une possibilité. La musique semble dire que l’avenir demeure ouvert précisément parce que les frontières que nous considérons comme définitives peuvent encore être déplacées. Lateef avait consacré une partie de sa vie à cette ouverture. Robinson en fait aujourd’hui le principe même de sa composition. Les cultures musicales ne sont plus des cases séparées, les instruments ne sont plus assignés à une fonction unique, le jazz n’est plus obligé de se définir contre la musique classique ou contre les musiques contemporaines. Tout peut circuler. Tout peut être interrogé. Tout peut devenir matière à invention. C’est peut-être ce qui donne à l’œuvre son caractère profondément humain. Derrière l’érudition, derrière la sophistication de l’écriture, il y a une volonté très simple : comprendre ce que la musique peut encore nous apprendre sur nous-mêmes et sur le monde dans lequel nous vivons.
J’imagine alors cette œuvre donnée en public. Il faudrait une salle d’opéra, ou du moins un espace capable de restituer les différentes profondeurs de cette architecture sonore. Pas seulement pour obtenir un son parfait, mais pour pouvoir ressentir physiquement les détails de la composition, les déplacements des pupitres, les respirations, les silences, les changements de densité. Une telle musique ne devrait pas être simplement entendue ; elle devrait pouvoir être ressentie dans tout l’espace. On comprend alors pourquoi l’album réclame de l’attention. Sa complexité ne relève pas d’un goût pour l’abstraction, mais d’une volonté de faire exister plusieurs niveaux d’écoute simultanément. Une première écoute permet de découvrir le paysage. Une deuxième commence à révéler les chemins. Une troisième fait apparaître les détails que l’on n’avait pas remarqués. Et peut-être qu’après plusieurs écoutes, certaines choses continuent encore de nous échapper. C’est précisément le propre des œuvres qui possèdent une véritable profondeur : elles ne s’épuisent pas au moment où l’on croit les avoir comprises.
Blue Salience s’adresse donc probablement en priorité à celles et ceux qui aiment les compositions contemporaines ambitieuses, les grandes formations, le jazz dans ce qu’il possède de plus aventureux, mais aussi la musique savante lorsqu’elle accepte de sortir de ses propres frontières. Le néophyte pourrait être déstabilisé par cette densité, par cette absence de facilité immédiate, par la nécessité de consacrer du temps à l’écoute. Mais il serait injuste de réserver Robinson aux seuls initiés. Une œuvre exigeante n’est pas nécessairement une œuvre élitiste. Elle peut simplement demander que l’on renonce, pendant un moment, à la consommation rapide de la musique. Blue Salience est précisément de cette nature. Il faut lui donner du temps, comme il a fallu du temps à Robinson pour la construire.
Et puis il reste cette image de l’arbre bleu sur fond jaune. Plus j’écoute le disque, plus elle me semble résumer l’ensemble du projet. L’arbre porte ses racines dans l’histoire du jazz, dans les recherches de Yusef Lateef, dans les musiques du monde et dans les multiples expériences qui ont nourri la pensée de Robinson. Son tronc est son écriture, solide mais jamais immobile. Ses branches se déploient dans toutes les directions, certaines vers l’improvisation, d’autres vers la musique contemporaine, la recherche sonore, l’orchestration ou les nouvelles formes de composition. Et ses feuilles, elles, appartiennent déjà à un autre temps. C’est peut-être cela, au fond, le plus bel hommage que Jason Robinson pouvait rendre à Yusef Lateef : ne pas chercher à devenir son héritier, mais accepter de devenir autre chose grâce à lui. Plus de dix ans après la disparition de Lateef, Blue Salience ne referme donc aucune histoire. Il en ouvre une nouvelle. Et lorsque les derniers sons s’éteignent dans mon casque, le ciel derrière la fenêtre a changé. Le bleu du matin est devenu plus clair. Les oiseaux ont disparu. L’arbre, lui, est toujours là.
Thierry De Clemensat
Member at Jazz Journalists Association
USA correspondent for Paris-Move and ABS magazine
Editor in chief – Bayou Blue Radio, Bayou Blue News
PARIS-MOVE, October 6th, 2026
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Tracklisting:
1.The Curved Path
2.Soul Keepers (Tides Sequence 1)
3.Blue Salience
4.Fathom (Remembering Water)
5.Bright Spirits
6.Equipoise
7.The Cabin
8.Horizon
9.Manifold Oneness
10.Fifth Saga
11.The Heron
12.Gates of Truth
13.The Golden Hue
Composed, conducted, and produced by Jason Robinson (Circumvention Music/ASCAP)
Recorded May 12-14, 2025 at Fraser Performance Studio, WGBH, Boston
Recording engineer: Antonio Oliart
Assistant recording engineer: Téa Mottolese
Additional recording engineered by Jason Robinson
Mixed by Nick Lloyd (Firehouse 12, New Haven, CT) and Jason Robinson
“Dub Spirits” remixed by Marcus Urani (vinyl edition only).
Mastered by Dave Darlington (Bass Hit Recording, New York, NY)
“Dub Spirits” mastered by Jim Fox (Lion Fox Recording Studios) and Dave Darlington.
Assistant producers: George Schuller, Jeremy Cohen (New England Jazz Collaborative)
Text by Yusef Lateef, used by permission
Dramaturgy by Priscilla Maria Page
Session photography by Lucas Mulder
Additional photography by Julian Parker-Burns
Graphic design by Tom Beckham
